Assises de Haute-Corse : Joseph Aguzzi est condamné à 12 ans de prison pour l'assassinat de Laurent Bracconi

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Écrit par Axelle Bouschon
Illustration. Salle des assises de la Haute-Corse.
Illustration. Salle des assises de la Haute-Corse. © Axelle Bouschon / FTV

Le 21 juillet 2015, Laurent Bracconi est tué alors qu'il se trouvait en terrasse de son établissement, rue Napoléon, à Bastia. Plus de six ans après les faits, les assises de Bastia ont reconnu coupable Joseph Aguzzi de l'assassinat. Le sexagénaire est condamné à 12 ans de réclusion criminelle.

Des larmes et des applaudissements à destination du condamné : il est 20h30, ce vendredi 26 novembre, et au sein de la salle des assises de Haute-Corse règne une vive émotion. Après une longue semaine d’audience, le verdict est tombé. Joseph Aguzzi, 66 ans, est condamné à 12 ans de réclusion criminelle pour l’assassinat de Laurent Bracconi, le 21 juillet 2015.

Une décision vivement décriée par les proches du sexagénaire, mais bien en deçà des 30 ans d’emprisonnement requis par le parquet général. Retour sur cette journée de clôture au palais de justice de Bastia.

Un déroulé chronométré

L’audience, annoncée à 9h, débute avec quelques minutes de retard. Stéphanie Pradelle, l’avocate générale, prend la parole, stoïque. Le paradoxe du meurtre, entame-t-elle, "c’est qu’il est aussi impensable que facile". 

Notes en main, l’avocate générale propose un retour minute par minute, seconde par seconde, sur ce début d'après-midi du 21 juillet 2015 où Laurent Bracconi a perdu la vie.

À 13h32, Joseph Aguzzi est filmé avec son épouse et sa belle soeur, sortant du parking Vinci, place du marché. Huit minutes plus tard, à 13h40, Laurent Bracconi est abattu de six tirs à l’arme à feu.

L’homme se trouve alors en terrasse du bar l’Empire, qu’il vient de racheter. Il profite du beau temps, livre à la main. "On sait qu’il était 13h40, parce qu’un fonctionnaire de police qui se trouvait non loin des faits a entendu les détonations et a immédiatement regardé sa montre, précise Stéphanie Pradelle. Les images des caméras de surveillance alentours nous permettent également de remarquer que les personnes qui se trouvaient là ont immédiatement réagi au même moment."

À 13h41 et 43 secondes précises, Joseph Aguzzi est à nouveau filmé par les caméras du parking Vinci, entrant à pied et ressortantau volant de sa voiture. Dans le même temps, les premiers signalements de l’assassinat sont effectués sur le trafic radio des forces de l’ordre.

"Quand on fait le puzzle des différents témoignages donnés, on arrive à une description assez identique"

La première description physique du tireur, appuyée des déclarations des témoins des faits, arrive sur les ondes policières à 13h46 : on parle alors d’une personne entièrement vêtue de noir, rasée, qui porterait une sacoche dans laquelle elle aurait rangé son arme, et qui serait partie par la rue Napoléon vers le marché.

À 13h57, la description est affinée, indiquant un homme portant un t-shirt noir, un jean bleu délavé, une casquette et des lunettes noires. À 13h58, des éléments physiques sont précisés : il s’agirait d’un homme à la tête ronde, de corpulence assez forte, et mesurant autour d’1m75. Les mensurations relevées de Joseph Aguzzi, rappelle Stéphanie Pradelle, était alors d'1m72 pour 95 kilos. 

"Quand on fait le puzzle des différents témoignages donnés, tranche-t-elle, on arrive à une description assez identique", qui correspond, à quelques détails près, à la tenue de Joseph Aguzzi, filmée par les caméras de surveillance : t-shirt et jean noir et sacoche avec rabat argenté en bandoulière.

Mettez-vous à leur place, face au traumatisme vécu.

Stéphanie Pradelle, avocate générale

Les témoins n’ont pas tout vu, admet-elle, ou ont pu avoir des imprécisions dans leurs déclarations, l’une parlant d’un homme jeune, certains d’un t-shirt aux manches courtes, et aucun ne faisant mention des nombreux tatouages sur les bras et les phalanges de l’accusé.

Mais le drame s’est déroulé en l’espace de quelques secondes, renchérit-elle, sans que quiconque ne puisse se douter de ce qui allait se passer, et donc se concentrer à enregistrer l’ensemble des détails physiques du tireur. "Mettez-vous à leur place, face au traumatisme vécu."

"Jamais aucun autre individu que lui n’a été décrit ou vu"

Ce qu’il faut conclure et retenir avant tout, estime l’avocate générale, c’est que Joseph Aguzzi se trouvait à proximité des lieux du crime entre 13h32 et 13h41. Pour la représentante du ministère public, le sexagénaire s’est servi des funérailles d'un proche organisé le jour même à l’Eglise Saint-Roch, située quelques mètres plus loin du bar l’Empire, comme alibi. 

"Quelle est la probabilité pour qu’un individu de même corpulence, avec la même tenue, et qui est à quelques mètres de la scène de crime d’un individu pour lequel il a un mobile, se trouve sur site à ce moment-là ? Elle est de 0 ! assène Stéphanie Pradelle. Jamais aucun autre individu que lui n’a été décrit ou vu."

Quelle est la probabilité pour qu’un individu de même corpulence, avec la même tenue, et qui est à quelques mètres de la scène de crime d’un individu pour lequel il a un mobile, se trouve sur site à ce moment-là ?

Stéphanie Pradelle, avocate générale

La sacoche argentée n’a jamais été retrouvée, même après trois perquisitions au domicile de l’accusé. Pour le parquet général, Joseph Aguzzi s’en serait débarrassé avec l’arme, après le crime, puis aurait lavé ses vêtements, retrouvés pliés et rangés dans les placards par les forces de l’ordre lors de leur première perquisition.

La voiture aurait été lavée aussi, et le téléphone de l’accusé vidé de messages compromettants : "250 SMS ont été effacés, constate l'avocate générale. Ce n’est pas anodin ! Et cela interpelle à nouveau sur l’attitude de monsieur Aguzzi."

Plus encore, les investigations policières, menées dès l’interpellation de Joseph Aguzzi, le 24 juillet, ont fait état d’un résidu de tirs sur les chaussures de l’accusé. Un élément matériel objectif, reprend-t-elle.

Venger le fils

Pour Stéphanie Pradelle, le mobile du crime est évident : Joseph Aguzzi aurait voulu venger son fils, Marc Aguzzi, assassiné de deux balles dans la tête en 1999. Un assassinat dont le père ne se serait jamais remis, et pour lequel Laurent Bracconi a un temps été entendu par les forces de l’ordre, sans être formellement mis en cause

Un règlement de compte survenu seize ans après les faits en raison du départ de la victime, Laurent Bracconi, au début des années 2000 à Bora Bora puis à Marrakech. Il y restera plus de dix ans, avant de revenir s’installer à Bastia, et de prendre les rênes dès mai 2015 du bar l’Empire, rue Napoléon.

Joseph Aguzzi apprend cela, et cela lui devient insupportable de penser que Laurent Bracconi puisse avoir la vie de famille que son fils Marc n’a jamais eue, qu’il puisse circuler à sa guise.

Stéphanie Pradelle, avocate générale

Un retour rapidement remarqué dans les rues de la ville et en Corse, "où tout se sait rapidement", souligne-t-elle. "Joseph Aguzzi apprend cela, et cela lui devient insupportable de penser que Laurent Bracconi puisse avoir la vie de famille que son fils Marc n’a jamais eue, qu’il puisse circuler à sa guise."

"Joseph Aguzzi s’est fait juge et bourreau"

Six tirs ont touché Laurent Bracconi. "Il est mort dès la première balle, indique Stéphanie Pradelle. La seconde l’a tué une deuxième fois, et tout le reste, c’est du superflu." 

Le tireur, le parquet général en est convaincu, aurait vidé son chargeur sur la victime par colère, pour signifier tout son ressenti. "Joseph Aguzzi s’est fait juge et bourreau. Il a dit, je te punis parce que j’estime que tu as tué mon fils, et j’inflige la sanction. Imaginez une société où tout le monde ferait pareil, le chaos qui en adviendrait !"

La représentante du ministère public s’adresse finalement au jury. "Ce que je vais vous demander, c’est de sanctionner monsieur Aguzzi, qui a criblé de balles un individu devant témoins, a commis une atteinte extrêmement grave à l’ordre public. Je vais vous demander une condamnation, et c’est dur, mais c’est nécessaire." Les réquisitions du parquet général tombent en conclusion : trente ans de réclusion criminelle.

Dans la salle de la cour d’assises de Bastia, les réactions sont immédiates. Sur les bancs tous occupés du public, nombreux sont ceux qui sont venus en soutien à l’accusé, et manifestent de leur mécontentement. Trente ans de prison, ils ne veulent pas y croire. "Imaginez-vous, glisse cette dame, qui se décrit comme une amie. Il y serait jusqu’à ses 95 ans. Cela revient à lui asséner la peine de mort."

"On est partis d’un a priori, d’un cadre duquel Joseph Aguzzi ne pouvait pas s’extirper : celui de la vengeance"

Le parquet général fait place à la défense, en la présence, en premier lieu, de Me Lia Simoni.

"Ce qui est paradoxal, commence l’avocate, c’est de puiser dans des témoignages des éléments à charge, et d'effacer ceux qui ne correspondent pas à ce que l’on défend. Ce qui est paradoxal, c’est la facilité avec laquelle l’accusation a été portée face au doute pour vous demander une condamnation, une mise à mort de Joseph Aguzzi. D’ordinaire, dans un procès pénal, on attaque d’abord avec des éléments matériels, des preuves. Ici, on est partis d’un a priori, on a posé un contexte, un cadre duquel Joseph Aguzzi ne pouvait pas s’extirper : celui de la vengeance."

S’adressant aux parties civiles, l’avocate l’assure : "la défense a vu la dignité qui était la vôtre. Elle sait que chaque jour, chaque heure de ce procès a ravivé les plaies et la souffrance qui n’ont jamais disparu."

Pour autant, poursuit Me Lia Simoni face aux jurés, rien ne permet de préjuger que cette affaire serait née d’une quelconque vengeance. Plus encore, aucun témoin n’a reconnu Joseph Aguzzi, tranche-t-elle, "nous ne savons pas l’arme qui a été utilisée, et aucune particule significative de résidus de tirs à feu n’a été retrouvée sur les effets de Joseph Aguzzi ou dans son véhicule. Pourtant, s’il avait été le tireur, il y aurait eu un contact au moins sur le volant ou le siège conducteur de la voiture. Cela n’a pas été le cas."

La question du temps et de l’allure

L’avocate s’arrête à nouveau, et invite les jurés à réfléchir au temps. Au temps que cela aurait pris à Joseph Aguzzi pour rejoindre le parking Vinci, une minute et 30 secondes environ, s’il était le tireur, le 21 juillet.

Il faudrait m’expliquer comment Joseph Aguzzi aurait pu parcourir aussi rapidement une distance de 200 mètres - en marchant pour ne pas éveiller les soupçons - au vu de son âge, de sa corpulence, de sa pathologie.

Me Lia Simoni, conseil de Joseph Aguzzi

"L’enquête est partie du postulat qu’il y a 173 mètres entre les deux, une petite recherche d’itinéraire sur smartphone en indique 200, c’est curieux. Mais ce qui est intéressant, c’est l’allure : il faudrait m’expliquer comment Joseph Aguzzi aurait pu parcourir aussi rapidement une distance de 200 mètres - en marchant pour ne pas éveiller les soupçons - au vu de son âge, de sa corpulence, de sa pathologie.

Pour l’avocate, l’allure estimée pour réaliser cette performance est comprise entre 7 et 20 km/h, soit un rythme de petite course au sprint de compétition. "Oh, Usain Bolt, ça va ?", lance-t-elle, ironique, à son client.

"Il y a zéro acte d’enquête dans ce dossier"

Le problème central, estime l’avocate, est une enquête incomplète, où une piste, celle de Joseph Aguzzi comme principal et unique suspect, a été privilégiée au dépend de toute autre. 

Une position approfondie par Me Jean-André Albertini, second conseil de l’accusé. "On a trois témoins à moins de 5 mètres du tireur ce jour-là, qui ne décrivent ni sacoche ni bandoulière. Une sacoche qui avait pourtant une particularité, un rabat argenté qui devrait être bien visible avec le reflet de la lumière, à 13h40, dans une situation proche du zénith. Cette sacoche, pourquoi aucun de ces témoins ne l’a vue ? C’est parce qu’elle n’était pas là. Pareil pour les tatouages, que les témoins ne mentionnent pas mais que monsieur Aguzzi avait déjà bien pour autant."

Pour Me Jean-André Albertini, l’enquête est vide d’actes d’enquêtes comme de preuves matérielles.

Si la description physique du tireur se rapproche sur plusieurs points de celle de Joseph Aguzzi, "ce n’est pas une reconnaissance formelle, on ne peut rien en déduire. Une tête ronde et un corps costaud, ce n’est pas un trait particulier, c’est assez commun. Et jamais les agents de police n’ont sorti des photographies pour voir si cette morphologie pouvait correspondre à un autre."

"Joseph Aguzzi joue sa vie"

L’audience est interrompue sous les coups de midi par le président de la cour, Thierry Jouve.

Elle reprend à 14h, avec l’intervention du troisième avocat de la défense, Me Jean-Sébastien de Casalta. Pendant une heure et demie, l’avocat fait appel à l’empathie des jurés, décrivant un homme "plein de bonhomie", qui "joue sa vie" dans ce lieu "où le malheur est palpable".

"Joseph Aguzzi n’est pas coupable. Ce qu’on lui reproche n’est pas possible. Il n’est pas possible de considérer que cet homme jovial, croyant, éprouvé par l’assassinat de son fils, se soit transformé sous l’effet d’une passion vengeresse en un criminel déterminé, calculateur, qui aurait accompli son oeuvre avec une maîtrise époustouflante et un sang-froid inouï."

"Les preuves, où sont-elles ?"

"Les preuves, où sont-elles ?", hausse-t-il le ton. L’enquête a été directionnelle, assène-t-il, s'orientant uniquement vers l'idée d'une vendetta, et il est désormais du devoir des jurés de "[se] tenir loin de tout ce qui est de l’hypothèse et déductions fragiles hasardeuses." "Vous devez vous tenir loin des intimes convictions. La preuve, elle est fille de l’évidence, ce n’est pas tâtonner en s’accrochant à quelques indices !", finit-il, requérant l'acquittement.

Le dernier mot est donné à l’accusé, Joseph Aguzzi. Vêtu d’une veste de costard noire sur un t-shirt rouge, qui laisse apparaître le bout de ses tatouages sur les bras, complétant ceux qui ornent ses phalanges, le sexagénaire s’avance face à la cour et au jury.

Spectateur silencieux de cette dernière journée, après quelques accès de colère en milieu de semaine, notamment face à l’avocate de la partie civile Me Francesca Seatelli, l’homme fait une demande : celle de pouvoir rester auprès de ses petits-enfants. "Ils ont besoin de moi."

12 ans de réclusion criminelle

À 20h30, après près de cinq heures de délibérations, le verdict tombe enfin : à la majorité, six voix sur neuf, Joseph Aguzzi est reconnu coupable de l’assassinat de Laurent Bracconi, et condamné à 12 ans de réclusion criminelle. 

La cour et le jury, détaille le président Thierry Jouve, a retenu l’exploitation des images de vidéosurveillance, les différentes descriptions des témoins de l’auteur des faits, la compatibilité de ces descriptions avec les images tirées des caméras de surveillance. Le caractère d’homicide prémédité a lui été notamment établi par le nombre de tirs enregistrés. 

Si la cour insiste sur la gravité du crime, commis sur une personne désarmée, poursuit le président, elle retient également "la douleur persistante" après l’assassinat de Marc Aguzzi, l’absence de condamnations antérieures de Joseph Aguzzi, et ses possibilités de réinsertion à l’issue de l’exécution de sa peine.

Entouré de ses conseils, le principal concerné écoute la décision sans broncher. Dans la salle, les pleurs de ses petites filles et son épouse se font entendre. "Bravo Jo !", crie un des nombreux proches ou amis restés malgré le froid jusqu’à l’annonce du verdict, suivi par une salve d’applaudissements.

Arrivé libre et aux côtés de sa famille, c’est escorté par la police que Joseph Aguzzi ressort de la salle d’asisses, en direction du centre pénitentiaire de Borgo. Ses avocats s’y rendront dans la matinée du samedi pour discuter avec lui des possibles suites à donner à cette décision. Le sexagénaire dispose de dix jours pour faire appel. 

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