Un livre pour mieux comprendre comment s'est bâti l'imaginaire national corse

Le docteur en histoire contemporaine Ange-Toussaint Pietrera signe un ouvrage nécessaire sur la construction des mythes fondateurs et de l'imaginaire national insulaire aux XIXe et XXe siècles.

Sur quoi se fonde l'imaginaire de la nation corse ? Comment se construit-il ? Comment se propage-t-il ? Naît-il de la volonté de quelques-uns, ou apparaît-il au gré des années, au fil d'une tradition orale qui mue avec son époque ?

Ces questions, et beaucoup d'autres, Ange-Toussaint Pietrera s'est attaché à y répondre, avec rigueur et brio, à travers la thèse qu'il a soutenue il y a quelques années, et qui, aujourd'hui, est publiée par les éditions Albiana.

Allégorie

La nation corse, l'historien l'aborde dans son acception germanique, ethnique et culturelle, loin de l'idée de frontière et de souveraineté de la nation "à la française". Une évidence, pour une île qui a été partie intégrante, durant la majeure partie de son histoire, d'autres ensembles, italiens ou français, plus vastes.

L'étude d'Ange-Toussaint Pietrera débute avec le XIXe siècle, se termine au milieu du XXe siècle, et ne laisse rien de côté de ce qui a pu dessiner les mythes fondateurs sur lesquels s'appuie l'imaginaire national corse.

Au fil des pages, on apprend à mieux connaître la nouvelle historique, "amalgame historico-romanesque", selon l'auteur. Un genre popularisé par Francesco Ottaviano Renucci, Regulus Carlotti Giovan Vito Grimaldi, dont le but pédagogique ne s'embarrasse pas toujours d'exactitude.

Un chapitre est consacré à la puissance de l'image, "un aspect trop souvent laissé de côté de la construction de l'imaginaire national", selon le chercheur, qui décrypte les illustrations, les peintures, les allégories, les statues qui ont modelé le regard des Corses sur leur passé. Avant, il ne pouvait en être autrement, de s'attarder sur le rôle majeur des historiens, et celui de l'école.

- Malheureux le pays qui n'a pas de héros. -Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros.

Bertold Brecht, La vie de Galilée

Toute une seconde partie, riche d'enseignements, est consacrée à la figure du héros, ou plutôt des héros - Sambucuccio D'Alando, Sampieru, Pasquale Paoli, sans oublier Napoleon - mais également à leur instrumentalisation politique.

La troisième et dernière partie s'intitule "La geste nationaliste, entre création et mimesis". Corsisme, cyrnéisme, nationalisme, les mouvements identitaires, qu'ils se conçoivent dans le giron de la France ou à travers une prise de distance, sont la résultante, en grande partie de cet imaginaire national, qu'ils vont contribuer à faire évoluer. 

Au fil de ses pages, nous croisons Santu Casanova, Petru Rocca, Vattelapesca, Maistrale, et de nombreuses autres figures d'une période qui a vu ce que l'auteur appelle "l'invention de la langue corse". Sans surprise, une large place est laissée à l'Academia corsa, et plus encore à A Muvra...

L'imaginaire national corse est à la confluence de la vérité historique et du mythe, comme le sont tous les imaginaires nationaux. Les grands noms, les grandes dates sont connus de toutes et de tous, mais se pencher, à travers cet ouvrage, sur la manière dont la Corse les a appréhendés et considérés, d'une époque à l'autre, est passionnant.