#InCasa : Que lire, que regarder pendant le confinement ? Les conseils de nos invités très spéciaux (Episode 21)

Pour ce dernier numéro avant le déconfinement, c'est Dominique Mattei, l'une des figures majeures de la culture insulaire depuis plus de 40 ans, créatrice du festival de BD de Bastia, qui nous fait ses partager son choix de lecture, et les questionnements soulevés par deux mois de confinement...
Dominique Mattei nous parle de Croire aux Fauves de Nastassja Martin, aux éditions Verticales
Dominique Mattei nous parle de Croire aux Fauves de Nastassja Martin, aux éditions Verticales © DR
"Quand ViaStella m’a proposé, au début du confinement, d’écrire un conseil de lecture, je me suis dit :
Ah, oui, sympa, je vais parler du bouquin de Nastassja Martin, un livre pas trop long, qui évoque notre rapport à la nature, voir notre animalité…

Et puis, rien. Pas envie d’écrire.
Pas envie de lire non plus.
À l’exception de quelques poèmes et d’un chapitre des Essais (que j’évoquerai peut-être).
Une impossibilité de rester concentrée plus de quelques instants.

Impossible de rester concentrée

Depuis plus un mois ma principale activité consiste à remonter de vieux murs au fond du jardin, à porter les pierres les plus lourdes possibles, à piocher avec un pic que j’ai du mal à soulever, à aller extirper les chardons et le colza jusque dans le champ de ma voisine (les graines ça vole).
 
Moltifao, le village où Dominique Mattei a passé son confinement
Moltifao, le village où Dominique Mattei a passé son confinement © Pierre Bona

Quand je ne m’active pas dans les lenze, je vais presque en courant jusqu’au village à côté.
M’essouffler.
Parce que je ne peux pas m’accommoder de ce virus.
Je ne peux pas le trouver utile.

Impossible d'enfin progresser en anglais, me mettre au piano, à la couture ou suivre un tuto de muscu des bras !
Nada.

Le Covid-19, c’est nul.
Au début du confinement, un prof de tennis m’a dit, « j’ose pas trop le dire mais je me réjouis, je vais enfin avoir du temps. »
J’ai pensé un instant me mettre à la boxe thaï.
Et depuis ça continue…

Non seulement le Covid-19 « nous donne du temps » mais il nous apprend aussi combien l’air est pur quand il n’y a pas de bagnoles, qu’il faut pas manger des animaux, que le petit café en terrasse c’est super important etc…
Toutes choses, bien entendu, que nous ignorions.

Le Covid-19 ne nous apprend rien

Il souligne tous les manques de nos sociétés, tout l’opportunisme et la faiblesse du politique qui parle trop et mal, se mêle de tout (remède Raoult ou généralisation des tests), trop heureux sans doute de trouver des digressions à ses insuffisances ou un terrain pour redorer un blason bien terni.

Je ne remercie pas le Covid-19.
Je ne me réjouis pas.
Je suis triste et inquiète.

 
L'affiche japonaise de Mon voisin Totoro, de Miyazaki
L'affiche japonaise de Mon voisin Totoro, de Miyazaki © DR

Le Covid-19 va creuser encore plus les inégalités scolaires.
Il y a les élèves dont les parents peuvent se transformer en précepteurs : super !
En 2 heures, ils auront fait le travail scolaire puis pourront lire, cuisiner avec papa (youpi !), regarder un dessin d’animation (de Miyazaki, hein, pas un truc pourri ).

Et puis il y a tous les autres qui vont bricoler tant bien que mal, se faire engueuler, éventuellement prendre quelques baffes (voire plus) pour finir le reste de la journée sur Gulli (toujours dans le meilleur des cas).

Le Covid-19 va isoler encore plus les femmes pour lesquelles la sortie au supermarché c’était la seule occasion de rencontrer des copines.
Là, ce sont elles qui continuent à y aller mais avec masque (quand on en a cousu un, gants…de cuisine et peur au ventre).
Plus question de taper la discut' !

Et à propos de taper, il y a aussi celles sur lesquelles on tapait avant, qui sont encore plus battues, prisonnières qu’elles sont d’appartements qui ne ressemblent en rien au nid douillet où j’invente des jeux avec les enfants.

Les bourges bien à l'abri dans nos vastes appartements ou maisons avec jardin

Le Covid-19 va rendre les pauvres encore plus pauvres et encore plus malades car ils vont se coller le virus bien plus vite que nous autres, les bourges bien à l’abri dans nos vastes appartements ou nos maisons avec jardin.
Parce que le confinement c’est pas le même pour tout le monde, on est bien d’accord ?

Entre ceux qui sont dans 50m2 avec 3 gosses et celui qui prend l’apéro au jardin tous les soirs, on n’est pas dans le même club. Alors voilà j’aime pas le Covid-19, ça me noue l’estomac, me met en colère, m’afflige, même si, soyons clairs, je rigole aux blagues qui fleurissent sur le net, aux petites vidéos sympa (ou carrément idiotes) si, si, y en a plein, des qui disent comment ranger son placard, faire ses pâtes fraiches et tutti quanti.
Moi, j’ai pas envie de faire du pain ou de ranger quoi que ce soit (à par les murs en pierres)

Et pour continuer d’être claire, et contradictoire, je comprends qu’on ait besoin de ranger nos vies et nos maisons pour tenir le coup.
Mais, pitié, n’en rajoutons pas.

 
© Verticales éditions

Voilà, j’aime pas le Covid-19 mais j’ai bien aimé Croire aux fauves de Nastassja Martin (Verticales, 2019).
Ce premier récit d’une anthropologue, diplômée de l’EHESS et spécialiste des populations arctiques raconte par bribes, on pourrait dire par lambeaux, sa rencontre avec un ours sur les flancs du Klioutchevskoï, plus haut volcan du Kamtchatka.

Ce jour-là, Nastassja Martin veut redescendre seule.
Elle fuit ses deux compagnons de cordée, ne veut plus entendre leurs commentaires sur la beauté du paysage…

Ces frontières imprécises que la raison peine à cerner

Non, elle, elle veut sortir du paysage, rejoindre le ventre de la forêt, être au plus près du silence quand soudain l’ours surgit.
L’attaque, lui broyant la mâchoire alors que Nastassja réussit à planter son piolet dans une patte de la bête.

C’est à ce geste qu’elle devra sans doute sa survie.
Mais avant l’attaque il y a eu un échange de regards, nos corps entremêlés, il y a eu cet incompréhensible nous, ce nous dont je sens confusément qu’il vient de loin, d’un avant situé bien en deçà de nos existences limitées.

 
Tout au long du récit, qui nous emmène du dispensaire d’une base secrète de l’armée russe où elle subira une première opération à l’hôpital de la Salpêtrière, d’un village cévène à sa maison familiale dans les Alpes. Nastassja Martin explore les zones de contact entre l’humain et l’animal. Ces frontières imprécises que la raison peine à cerner.

Autour de la journée où tout a basculé elle avance avec humour et suspense.
Elle dit son corps, devenu un territoire où les chirurgiennes occidentales dialoguent avec des ours sibériens.
Elle dit l’imprécision des confins du vivant et la nécessaire réconciliation autour des présences multiples qui peuvent habiter un corps pour subvertir ce concept d’identité univoque, uniforme et unidimensionnel.

Croire aux fauves se lit comme un récit d’aventure mais aussi comme la recherche d’une proposition pour sortir de l’aliénation que produit notre civilisation."


Dominique
 
Dominique Mattei avec James Ellroy lors de sa venue à Bastia en mai 2015
Dominique Mattei avec James Ellroy lors de sa venue à Bastia en mai 2015 © Sébastien Bonifay

Dominique Mattei, la bio :
Dominique Mattei a pris en charge, en 1977, la petite MJC de Bastia, dont elle va faire, au fil des ans, l'incontournable centre Una Volta. Le lieu d'où partira le festival BD à Bastia, qu'elle créé en 1994. Et dont elle a fait l'un des trois principaux festival de bande dessinée de France. Aujourd'hui, elle fait partie de l'équipe qui s'occupe des rencontres littéraires bastiaises Libri Mondi. 
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