La panique dans le secteur aérien mondial menace-t-elle la saison touristique en Corse ?

Publié le Mis à jour le

Négligence ou appât du gain, les compagnies aériennes et les aéroports mondiaux ont tardé à réembaucher, après les deux ans de Covid. Et elles ne sont pas prêtes à faire face à l'activité estivale. résultat, retards et annulations en cascade. L'afflux des touristes en Corse cet été risque d'être difficile à gérer.

Tandis qu'Hervé s'occupe des formalités avec le loueur de voiture, Lola, son épouse, se dirige vers l'écran qui affiche les départs du jour. 
- "Pour l'instant, notre vol pour Lyon est maintenu", souffle la jeune femme, un peu rassurée. "Mais il est encore tôt. D'ici midi, tout peut changer. j'espère vraiment qu'il ne sera pas annulé, demain matin je reprends le boulot"

Le couple de vacanciers campait dans le désert des Agriates quand il a entendu dire qu'Easyjet s'apprêtait à supprimer des milliers de vols cet été. Et il a passé la fin de son séjour en Corse avec la peur de recevoir un mail lui annonçant que son vol Bastia-Nice était annulé. C'est une lettre des pilotes français d'Easyjet qui a semé la confusion. Dans un courrier à la direction, rendue public, ces derniers estiment que la compagnie "est moins bien préparée que les autres années", et redoutent des annulations "dans des proportions pas vues depuis dix ans".  

Ca va être pire dans les jours à venir, et ça n'inquiète personne, apparemment.

Alors que le couple de vacanciers et leur fils se dirigent vers la salle d'embarquement, soulagés, on interpelle un agent de l'aéroport de Poretta, afin de recueillir son sentiment. Le sourire narquois du trentenaire en dit long : "s'il n'y avait qu'Easyjet qui posait problème... C'est tout le monde qui est dans la merde. Nous, en Corse, pour l'instant, ça va. Juste des retards, et pas vraiment d'annulations. Mais ailleurs, c'est déjà la panique. Ca va être de pire en pire dans les jours à venir, et ça n'a l'air d'inquiéter personne..."

Discret Chaos

Si vous n'avez pas voyagé ces derniers temps, vous ne le savez peut-être pas. Mais Eric* a raison. Dans le ciel, depuis quelques semaines, c'est une sacrée panique. Le secteur aérien mondial est la proie d'une crise spectaculaire. Et les grands aéroports européens doivent faire face à des épisodes de "chaos", selon un titre du quotidien britannique The Guardian. Vols annulés, files d'attente interminables, tensions entre les passagers et le personnel, avions qui décollent sans leurs passagers, bloqués à la sécurité...

 
Tout cela dans l'indifférence relative des médias français, obnubilés par les législatives.  

Le secteur paie le prix des licenciements de masse pendant la pandémie.

Vueling, Volotea, Easyjet ou Ryan Air multiplient les annulations. Mais les lowcosts ne sont pas les seules concernées. Air France-KLM a annulé 225 vols au cours du mois dernier. British Airways, 124 vols le seul 1er juin dernier. Lufthansa, de son côté a annoncé qu'elle allait supprimer 900 vols au mois de juillet. Même son de cloche du côté de Brussels Airlines, Swiss Airlines, Eurowings...

Pénurie de personnel

Le problème, c'est le manque de personnel, dans les aéroports comme au sein des compagnies aériennes, alors que l'activité aéroportuaire a fait un bon spectaculaire au cours des dernières semaines, et tutoie déjà les sommets de l'avant-Covid. Services au sol, pilotes, contrôle aérien, sécurité, aucun secteur n'est épargné. "Nous avions prévenu, au début de la crise, qu'il ne fallait pas virer tout le monde, car au moment de la reprise, on aurait du mal", confiait Livia Spera, la secrétaire générale de la Fédération Européenne des Travailleurs des Transports à l'AFP début juin. "Le secteur paie le prix des licenciements de masse pendant la période de la pandémie"

D'autant que celles et ceux qui sont partis n'ont aucune envie de remettre l'uniforme, comme nous l'explique Paul Chiambaretto, professeur à Montpellier Business School et directeur de la Chaire Pégase, la première chaire française dédiée à l'économie et au management du transport aérien : "ces personnes-là se sont rendu compte, lors de la crise, qu'elles avaient des possibilités de carrière dans d'autres secteurs et finalement, il est très difficile d'arriver à les faire revenir travailler dans le secteur aéroportuaire. Et donc actuellement, les aéroports essayent de mobiliser justement leurs fournisseurs, leurs sous-traitants pour essayer de convaincre un certain nombre de personnes de revenir travailler ou d'attirer de nouveaux profils".

Et la Corse ?

Tout laisse à penser que la Corse, destination très prisée des touristes durant la période estivale, devrait être touchée. D'autant que nombre de compagnies qui ont déjà fait savoir qu'elles allaient revoir la voilure desservent l'un des quatre aéroports insulaires. 

Nous avons essayé de les contacter, pour leur demander si le trafic vers et au départ de la Corse allait pâtir de la situation. Sans succès. Seule Easyjet nous a répondu, avec un message générique, le même qui a été envoyé, on l'imagine, à toutes les rédactions qui ont sollicité leur service com': 

« EasyJet opère jusqu'à 1700 vols sur l’ensemble de son réseau, transportant jusqu'à un quart de million de clients par jour. 
Les compagnies aériennes sont actuellement confrontées à des difficultés opérationnelles à l'échelle du secteur.
En cas de perturbation, nos clients sont informés via email, SMS et peuvent consulter le statut de leur vol en temps réel via le Flight tracker sur notre site web ou application mobile.
Nous travaillons main dans la main avec tous nos partenaires et réévaluons continuellement nos opérations quotidiennes pour nous assurer de répondre aux besoins de nos clients. »

En bref, circulez, y a rien à voir. 

Nous avons également sollicité les CCI, afin de savoir si les aéroports de l'île étaient déjà concernés par des annulations et des retards supérieurs à la moyenne, et si un dispositif particulier était envisagé. Sans plus de résultats. 

Nous n'avons pas à subir ce que les autres subissent.

Air Corsica

Du côté d'Air Corsica, on est plus loquace. Il faut dire que la compagnie régionale est dans une situation bien plus enviable que la concurrence. Luc Bereni nous l'explique : "durant la crise sanitaire liée au Covid, nous avons eu une politique sociale très claire, qui était de ne détruire aucun emploi. Les salariés, avec leurs compétences, leur expérience, sont toujours là. A 100 %. Nous n'avons pas à subir ce que les autres subissent". 

Le président du directoire assure qu'il n'est pas question d'annuler des vols au cours de la saison estivale. Mais il va falloir faire face à de très possibles dommages collatéraux : "nous pourrions, à des périodes totalement aléatoires, être victimes de tensions chez certains maillons de la chaîne des transports, dans des secteurs que nous ne maîtrisons pas entièrement".

Le message est clair : le trafic aérien étant une mécanique de précision, les innombrables retards, les embouteillages à la sécurité, les comptoirs pris d'assaut à Caen, Marseille ou Gatwick, devraient faire des dégâts collatéraux même chez les compagnies qui ne sont pas concernées au premier chef. Et, partant, chambouler les plannings de leurs passagers.

Depuis quelques semaines, les compagnies multiplient les messages pour demander à leurs clients de se présenter bien à l'avance à l'aéroport, histoire d'éviter les engorgements... Une mesure louable, mais qui semble bien frêle au vu de l'ampleur du problème.