L'histoire du dimanche – L'abbaye de Prémontré dans l'Aisne, berceau de l'un des plus grands ordres catholiques d'Europe

Dans l’Aisne, le petit village de Prémontré a donné son nom à un ordre religieux qui s’est développé dans toute l’Europe médiévale. Jusqu'à devenir l'un des plus grands ordres de l’Église catholique. Depuis 1867, le site abrite un hôpital psychiatrique.
Dessin de l'abbaye de Prémontré par Tavernier de Jonquières daté du XVIIIe siècle.
Dessin de l'abbaye de Prémontré par Tavernier de Jonquières daté du XVIIIe siècle. © Archive de la BNF

Elle se dresse fière, majestueuse. Pour l’oeil d’un néophyte, elle s’impose peut-être même comme un château. Pourtant, coincée à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Laon au milieu de la forêt, celle qui attire les regards est une ancienne abbaye.

Installée au coeur d'un village de l'Aisne, l'abbaye de Prémontré est le berceau de l'ordre catholique du même nom.
Installée au coeur d'un village de l'Aisne, l'abbaye de Prémontré est le berceau de l'ordre catholique du même nom. © FTV

À Prémontré, petit village de l’Aisne de 700 âmes, où trône désormais un hôpital psychiatrique, une partie du bâtiment fête en 2021 ses 900 ans. C’est entre ses murs qu'est né l'un des plus grands ordres de l’Église catholique : les Prémontrés.

Une destinée exceptionnelle liée à un homme : Norbert de Xanten. "Il était moitié français, moitié allemand, d’une grande origine aristocratique. Il faisait partie de l’entourage de l’empereur d’Allemagne", présente Martine Plouvier, historienne et présidente du centre d’études et de recherches des Prémontrés. Comme beaucoup à son époque, Norbert, qui deviendra Saint-Norbert une fois canonisé, "se convertit" à la pauvreté.

"Vers 1115, un jour d’orage printanier dans la forêt de Freden, la foudre tombe au pied de son cheval et le renverse. L’ecclésiastique mondain et riche entend le Seigneur lui demander ce qu’il fait de sa vie ! Conversion immédiate : Norbert abandonne fortune et carrière, reçoit l’ordination sacerdotale. Pieds nus, à marche forcée dans la neige, il traverse la France pour demander au pape Gélase l’autorisation de prêcher", apprend-on dans un extrait de l’exposition "Prémontré fête ses 900 ans" : une abbaye, un Ordre, une histoire 1121-2021.

Une ordre précurseur et ouvert aux femmes

Après avoir échoué à convertir les chanoines de Saint-Martin de Laon et avoir refusé les sites thiérachiens de Foigny et de Thenailles pour y fonder une abbaye, l’évêque de Laon, Barthélemy de Joux, propose l’ancien terrain occupé par des moines bénédictins désormais forêt de Saint-Gobain. "On qualifie l’endroit de crucifié à cause des rivières qui s’entrelacent. La vue aérienne permet de distinguer un crucifix", décrit Martine Plouvier.

Norbert se retrouve rapidement entouré de nombreux pèlerins. Il a du charisme, il prêche bien, même si ses prédications se sont perdues. En s’implantant en milieu rural, l’ordre a permis de compléter le vide laissé dans ces paroisses.

Martine Plouvier, historienne et présidente du centre d’études et de recherches des Prémontrés

Alors que l’ordre cistercien, autre incontournable de l’époque, était constitué de moines coupés du reste du monde et se basait sur Saint-Benoît avec une pratique contemplative, les Prémontrés s’appuient eux sur les écrits de Saint-Augustin. "Surtout ce sont des chanoines. Ils exercent des missions d’apostolat, gèrent des aumôneries dans les lycées, les prisons, les hôpitaux. Ils ne vivent pas en complète autarcie. En cela, ils avaient un siècle d’avance sur des ordres qui émergeront pas la suite. Ce sont les précurseurs de l’ordre mendiant par exemple", atteste la spécialiste.

À Pâques en 1120, la communauté compte déjà une quinzaine de membres. En mars 1121, une charte officialise la naissance de l'ordre. Un document d'ailleurs conservé à la société historique de Soissons.

Document exceptionnel, la charte de fondation de l’abbaye, écrite en 1121, est conservée à la société historique de Soissons.
Document exceptionnel, la charte de fondation de l’abbaye, écrite en 1121, est conservée à la société historique de Soissons. © FTV/INA

Expansion à travers l’Europe, puis dans le monde entier

L’ordre de Prémontré connait une grande expansion à travers toute l’Europe du Moyen-Age à la Révolution. Il a compté plus de 600 maisons en Occident. Dans l’Aisne, 25 sites dont 14 abbayes lui seront dédiés. "Une résonance qui s’explique aussi par la particularité de cet ordre qui propose de regrouper dans un même lieu une communauté d’hommes et une communauté de femmes", appuie Martine Plouvier.

En Inde où on peut trouver jusqu’à 70 personnes dans les abbayes, aux États-Unis notamment il existe toujours des communautés de femmes. L’ordre reste très présent en Belgique, en Allemagne ou encore en République-Tchèque.»

Martine Plouvier, historienne et présidente du centre d’études et de recherches des Prémontrés

Si trois des plus anciennes institutions (abbayes de Prémontré, Saint-Martin de Laon et de Cuissy) se trouvent dans l’Aisne, la quatrième est l’abbaye de Floreffe en Belgique. "Même s’il n’a plus trop de résonance aujourd’hui en France et que la maison mère, comme beaucoup d’ordres, est à Rome, il est toujours très actif à l’étranger." Au cours des siècles, 600 abbayes Prémontré voient le jour en Europe.

Une abbaye-verrerie

Si l’ordre des Prémontrés n’est plus installé dans son cocon, certains bâtiments ont traversé les époques, non sans difficulté. Du premier monastère élevé par Saint Norbert, il reste les vestiges de l’église, consacrée en 1122 par l’Evêque Barthelemy de Lisiard, évêque de Soissons. La grande abbaye est construite entre 1134 et 1247 et comprend alors cinq groupes de bâtiments, tous détruits aujourd’hui.

Elle a été rebâtie au XVIIIe pendant près de soixante ans par l’abbé Lucas de Muin. Ce dernier souhaitait réaffirmer la puissance des Prémontrés, comme l’explique Marie-Madeleine Nouvion, guide conférencière, dans une interview pour France 3 Picardie en 2011. "Lorsqu’il meurt, l’abbé Bruno Bécourt prend la suite et change l’orientation de ses constructions qui étaient prévues ouvertes vers l’ouest, vers le sud, avec la construction du logis de l’abbé, le palais abbatial".

Dessin des escaliers d'honneur de l'abbaye de Prémontré par Tavernier de Jonquières au XVIIIe siècle.
Dessin des escaliers d'honneur de l'abbaye de Prémontré par Tavernier de Jonquières au XVIIIe siècle. © Archive de la BNF

La Révolution française marque un tournant. La plupart des abbayes disparaissent. Comme les autres religieux, les chanoines réguliers quittent les lieux. L’abbaye est confisquée et vendue comme "bien national" à Sieur Gagnon qui l’achète en 1795, avec toutes ses dépendances, terres, bois et étangs.

Obligée vis-à-vis de l’Etat d’y établir au moins pendant dix ans, une verrerie et une fabrique de salpêtre et de potasse, l’abbaye produit d’abord des bouteilles de champagne, du verre à vitre, puis des verres colorés. L’activité prend de l’ampleur en 1830, quand Louis-Philippe d’Orléans, devenu roi des Français accorde à la fabrique la fourniture des bouteilles et des verres de la cour royale. Victime de son succès, l’abbaye est délaissée. Le propriétaire Paul Deviolaine transfère l’usine à Vauxrot, près de Soissons.

l'abbaye de Prémontré et sa grande cour d'honneur
l'abbaye de Prémontré et sa grande cour d'honneur © FTV/INA

Inoccupée, l’abbaye est vendue à l’évêque de Soissons en 1855 qui y crée un orphelinat. À sa mort, son successeur est contraint de la vendre par manque de moyens. Acquis par le département en 1862, le site de l’abbaye de Prémontré est aujourd’hui un centre hospitalier spécialisé. Seule une petite partie des bâtiments est accessible au public.

Une riche histoire que les Prémontrés vont honorer lors de festivités du 1er au 3 octobre à Laon et Prémontré. Si une partie des événements prévus en 2021 dans le monde entier a été repoussée à 2022 à cause du Covid-19 lui est maintenu. Il accueillera des Prémontrés venus entre autres de Belgique, Italie, France, Allemagne et des chercheurs de toute la France et de la Belgique.

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