Alors qu'elle était enceinte de 5 mois, Cécile a perdu son bébé après s'être fait percuter par une voiture le 2 juin dernier. Si la responsabilité du conducteur a été établie, l'homicide involontaire n'a pas été retenu par les juges. Aux yeux de la justice, un enfant mort-né ne peut être reconnu comme un être vivant.

"Je n'arrivais pas à la lâcher"

C'est après une nuit blanche que Cécile et son conjoint Christophe se sont rendus au tribunal de Saint-Quentin ce matin. Face à eux, l'homme qui les a percutés en voiture le 2 juin dernier, avec 2,25 grammes d'alcool dans le sang. Une épreuve tellement difficile qu'au moment du réquisitoire de l'avocat de l'accusé, Christophe quitte la salle.

Cécile, dont la dignité est saluée par le Procureur, raconte sa douleur avec justesse et sans colère. Elle raconte comment, deux jours après l'accident, elle a perdu son foetus de 5 mois alors que les médecins, dans un premier temps, lui avaient assuré que tout allait bien.

La jeune femme explique comment, alors qu'elle est à l'hôpital pour ses cervicales brisées, elle accouche seule, dans sa chambre. Elle explique comment, durant quatre heures, elle refuse de lâcher sa fille, "Julie". "À partir de cinq mois le foetus a déjà la forme d'un petit être humain [...] de 20h à minuit, je l'ai tenue dans mes bras. Je n'arrivais pas à la lâcher", se souvient Cécile.

"Elle attendait un miracle, elle a pensé que son coeur pouvait se remettre à battre", raconte Maître Laurent, son avocat. "J'ai vraiment compris qu'elle était partie quand je l'ai vue dans son cercueil", témoigne Cécile. 

 

"Mon enfant n'est pas un meuble"

Pour le couple c'est clair, ils ont perdu un enfant ce jour là. À ce titre, le conducteur responsable de l'accident doit être condamné pour homicide involontaire. Sauf qu'aux yeux de la justice, en l’absence d’acte de naissance, le foetus ne peut pas d’une personnalité juridique. 

"Mon enfant devrait avoir une existence légale, sinon il a le même statut qu'une chaise", estime Cécile. Il y a bien eu une proposition de loi en 2003 prévoyant des peines spécifiques de deux ans de prison et 30 000 euros d'amende lorsque l'interruption de grossesse a été provoquée par un accident de la circulation routière (cinq ans de prison et 75 000 euros d'amendes en cas de circonstances aggravantes).

Le texte est resté lettre morte, la Cour de Cassation campant sur ses positions : le foetus est certes un être vivant, mais en droit, dès lors que l'enfant à naître n'a pas respiré, il n'a pas de personnalité juridique. 


Où commence la vie ?

Où est le commencement de la vie ? La question dépasse le strict cas de ce dramatique accident survenu dans l'Aisne. Derrière, il y a toute la problématique de l'interruption volontaire de grossesse.

"Nous souhaitons que la justice évolue et reconnaisse l'homicide involontaire pour la mort d'un foetus. Le problème, c'est qu'il faudrait le limiter au cas de l'accident. Sinon, l'IVG deviendra un meurtre. Et là, ce sont les droits des femmes qui sont en danger", résume Maître Laurent.

Cécile a rédigé une pétition en ligne adressée au président de la République et au garde des Sceaux. Le texte a recueilli 96.500 signatures. La jeune femme a même reçu des condoléances de l'Élysée. "Il est temps de prendre en considération la demande de toutes ces familles en deuil de la perte d’un enfant à naître", y écrit la maman.

 

"J'ai trois enfants"

Dans le salon, des photos de Julie sont affichées sur les murs / © Célia Mascré
Dans le salon, des photos de Julie sont affichées sur les murs / © Célia Mascré

Aujourd'hui, Julie tient une place importante dans la vie du couple. Sur les murs, plusieurs cadres accueillent des photos d'elle. Cécile lui a même consacré un album photo. Loin de vouloir oublier ce tragique événement, quand on lui demande, Cécile répond qu'elle a trois enfants. Car la jeune maman a un fils de 2 ans et demi et est enceinte de 7 mois.

Mais pour la jeune femme, impossible de se projeter. "Même si le temps a réduit ma peine, je suis toujours en deuil. Je vis ma grossesse au jour le jour, mais je n'arrive pas à me projeter", confie Cécile.

Gregory, 2 ans et demi, ne se souviendra pas du drame plus tard, promettent les médecins. Pourtant, il a bien vécu un traumatisme. De retour de l'hôpital, le petit garçon a tenu à dormir dans le lit de sa petite soeur décédée. "Quand je lui ai dit 'Julie n'est plus dans le ventre de maman', il a eu un regard que je n'oublierai jamais. C'est comme s'il me disait 'T'inquiète pas maman, je serai toujours là'".

"Démesure totale"

Un jour peut-être, Christophe et Cécile trouveront la paix. Récidiviste, le chauffard a lui été condamné à 30 mois de prison dont 22 avec sursis. Une peine assortie de mises à l'épreuve, des soins obligatoires, une indemnisation et une annulation de permis. Souffrant d'alcoolisme, l'accusé est actuellement en cure de désintoxication.

"Combien d'enfants morts nés faudra-t-il, combien de décisions de justice faudra-t-il pour qu'il cesse de se comporter comme un assassin de la route ?", a plaidé Maître Laurent lors du procès.

Face à l'argumentaire de l'avocat de la défense, qui évoque des soucis d'argent dans une exploitation familiale et un divorce, Cécile reste insensible. "Les plaintes de M. Macarez ne sont rien par rapport aux souffrances qu'il nous a occasionnées. Il y a une démesure totale".

Ses excuses, jugées opportunistes par le couple, ne sont pas acceptées. "On est responsables de ce que l'on fait. Il a eu le choix, moi je n'ai pas eu le choix".

Une vie à (se) reconstruire

Le couple et leur avocat espèrent avoir attiré l'attention de la justice sur ce qui reste une forme de vide juridique. Pour sa grossesse, Cécile est suivie de près par plusieurs médecins mais aussi par un psychologue.

La jeune femme parvient à conduire en ville, mais ne peut plus prendre le volant sur des routes départementales, telle que celle où a eu lieu l'accident mortel. Julie a été incinérée, et ses cendres dispersées dans la mer à Fort-Mahon "avec sa grand-mère". 

Cécile a réalisé un album photo en souvenir de sa fille. Parmi les photos figure un cliché de la voiture accidentée "pour que Grégory puisse comprendre". / © Célia Mascré
Cécile a réalisé un album photo en souvenir de sa fille. Parmi les photos figure un cliché de la voiture accidentée "pour que Grégory puisse comprendre". / © Célia Mascré