Bande dessinée : Gaston Lagaffe, 60 ans d'amour

2017, une année Gaston Lagaffe - photo d'illustration / © Page Facebook Gaston Lagaffe / Editions Dupuis
2017, une année Gaston Lagaffe - photo d'illustration / © Page Facebook Gaston Lagaffe / Editions Dupuis

Le pire garçon de bureau de l'histoire de la bande dessinée, Gaston Lagaffe, est toujours aussi apprécié des professionnels et des lecteurs, 60 ans après sa première apparition. 

Par Yacha Hajzler

"Votre héros de BD préféré : Gaston Lagaffe". Le sondage mené par le journal belge Le soir auprès de ses lecteurs a été sans appel. Pourtant, l'apparition du "pire garçon de bureau" du monde commence à dater : Gaston Lagaffe a fêté ses 60 ans en février. 

Pour l'occasion, les éditions Dupuis ont édité un album anniversaire, vendu à 36 000 exemplaires, et un coffret anniversaire vendu à 2 600 exemplaires malgré son prix de 299euros. Il faut dire que l'honneur est mérité : depuis que Dupuis édite les albums de Gaston Lagaffe, il s'en est écoulé...  31 millions d'exemplaires. 

Les chiffres de vente des Editions Dupuis, plutôt en bonne forme pour un personnage sexagénaire / © France 3 Hauts-de-France
Les chiffres de vente des Editions Dupuis, plutôt en bonne forme pour un personnage sexagénaire / © France 3 Hauts-de-France

 



Naissance d'un mythe


Un succès qui n'étonne pas Willem Degraeve, du Centre Belge de la Bande Dessinée. Quand on se rend dans ce musée de Bruxelles, c'est une statue d'un Gaston Lagaffe géant qui indique l'entrée. 

"C’est un personnage légendaire, le premier anti-héros de toute l’histoire de la BD Européenne ! entame Willem Degraeve. Alors que les héros classiques comme Tintin ou Lucky Luke sont tous courageux, sérieux, moralement parfaits… Gaston a cassé tout ça, c’était presque une révolution dans le monde de la BD. Il n’a pas tellement de qualités, rit-il. Mais il est attachant, et sympathique, c’est une vraie réussite."

Aujourd'hui célèbre, Gaston Lagaffe est pourtant né sur un bas de page. En 1957, André Franquin travaille au numéro 985 du magazine Spirou. En page 5 figure un récit intitulé Le piano à bretelles, illustré par Morris.

Qu'importe, au bas de la page, Franquin y incruste un dessin de 10 centimètres de hauteur, la silhouette d'un jeune homme brun encore encombré d'un noeud papillon. Le dessin s'intitule "Gaston"
 

La première apparition de Gaston Lagaffe, exposée au Centre Pompidou, en mars / © MAXPPP
La première apparition de Gaston Lagaffe, exposée au Centre Pompidou, en mars / © MAXPPP



Il change de look, et se balade de bas de page en bas de page jusqu'au numéro 989, dans lequel Fantasio prévient le lecteur : "Attention ! Depuis quelques semaines, un personnage bizarre erre dans les pages du journal. Nous ignorons tout de lui."  

Il a droit à ses premiers gags dès les numéros suivants, et Fantasio apprendra vite à le connaître tel que le lecteur le connaît : antimilitaristeami des animaux, incroyablement flemmard, et surtout d'une maladresse inégalée, ce qui lui vaudra son petit nom. 
 

Un papa visionnaire

Inspiré de la figure des beatniks américains, Gaston Lagaffe sème dans la rédaction fictive du journal Spirou ses idéaux que le comptable Monsieur Boulier qualifie à l'envi de "hippie".

Il y recueille une portée de chatons abandonnés ("il y a des gens qu'il faudrait f... en prison" s'emportera-t-il à voix basse) , il bombarde le bureau d'un rédacteur en cherf pour rappeler à ceux "qui mettent des bidules guerriers plein leurs illustrés [...] à quoi servent ces merveilles", il ne laisse personne en paix. Bref, il est jeune. Il est même combatif, pour peu qu'il s'en donne la peine. 

"Certaines idées que Gaston incarnait peuvent continuer à rester importantes même si les temps ont évolué. On trouve encore plein de jeunes qui se battent pour des ideaux et qui rêvent de changer le monde : ceux-là se trouvent à leur aise avec Gaston Lagaffe." souligne Willem Degraeve. 

Le message n'a pas vieilli, pas plus que le dessin. "Franquin était très moderne pour son époque. Quand on voit une page de Gaston Lagaffe, on remarque que c’est un dessin plein de mouvement. Tout bouge ! Il y a aussi beaucoup de son, d’onomatopées… Franquin disait : une page sans son, c’est une page sans vie." déclame le chargé de communication du Centre belge de la bande dessinée. 

A 60 ans, Gaston Lagaffe est toujours bien vivant, et même bien vivace. 

Gaston a 60 ans ? Récit d'un fan

"Notre héros n’a pas toutes ses cotisations et est donc obligé de continuer à "travailler" et côtoyer le monde de l’édition et les héritiers d’Aimé De Mesmaeker, qui lui doit être en retraite depuis plus de 20 ans. Cela n’empêchera pas notre héros d’aller lui rendre visite et d’être aussi maladroit qu’habituellement, si ce n’est plus.

Le chat aura changé et la mouette rieuse, de même que Bubulle le poisson rouge, seront partis pour des rivages lointains et éternels. Je pense que Gaston aura toujours un chat, aussi espiègle et miaulant. La souris Chester aussi aura disparu, mais, je lui fais confiance, il y aura au moins une descendante !

Quant au Gaffophone, malgré sa destruction faute d’entretien et de colonisation animale, Gaston l’aura précieusement réparé et nous serons repartis vers des épisodes durant lesquels il vaut mieux avoir des bouchons d’oreilles…

Les ponts construits par Ducran et Lapoigne seront toujours debout, malgré le départ de leurs patrons. Ainsi, Jules-de-chez-Smith-en-face, n’ayant pas lui aussi réuni toutes ses cotisations pour obtenir le sésame de la retraite, pourra entraîner Gaston à en vérifier la solidité, avec tout ce que cela suppose de tonnes de gravats à balayer.

Spirou et Fantasio sont partis depuis longtemps. Donc à priori pas d’apparition, ou alors très brèves. Mais Prunelle, qui file une douce vie dans une maison de retraite, sera visité par Gaston, qui ne pourra pas s’empêcher, malgré lui, de quitter cet endroit sans laisser de trace de son passage…

L’apparence de Gaston ? Eh bien, à part les cheveux un peu grisonnants, il n’aura pas beaucoup changé. Il est à un tel point de désinvolture inconsciente et d’esprit écologique qu’on le voit mal porter un costume trois pièces ou posséder une voiture dernier cri avec GPS intégré. A la rigueur il empruntera celle d’un ami d’un soir pour dépanner un autre ami d’un autre soir et en testera, avec insuccès (hilarant), tous les gadgets.

Je reviens à son travail dans le journal Spirou, car il faut bien qu’il continue à cotiser. L’argent est nécessaire pour vivre, même pour Gaston. Ceci sera comme très souvent motif à gags, avec un nouveau directeur, et pourquoi pas directrice, un ou une remplaçante au chef du Service des ventes Joseph Boulier, un (ou une) nouveau "chef de service". Les secrétaires auront changé mais seront toujours aussi jolies et distraites.

Reverrons-nous une tronçonneuse traverser les planchers des étages ? Ou encore des expériences douteuses du petit chimiste ? Certaines attirant la totalité des pompiers disponibles dans la ville ?

A propos des secrétaires, qu’est donc devenue Mademoiselle Jeanne ? Il m’est impossible de voir Gaston et elle mariés, et encore moins avec des enfants. Donc je la vois toujours comme groupie amoureuse de Gaston, même avec des cheveux blancs (oui, là, pour elle, ce sera blancs), ce dernier restant toujours paradoxalement très attentionné et ignorant d’amour à son égard.

Je n’oublie pas sa Ford T. Etant donné qu’il s’agit d’une voiture de collection, il est impossible qu’elle ait disparu. Ceci d’autant plus qu’il l’entoure de soins réguliers à l’instar du gaffophone réparé. Donc nous la reverrons rouler vite, très vite, en direction du successeur de l’agent Longtarin, laissant derrière elle une traînée de fumée non autorisée mais non répréhensible car cette voiture aura passé, personne ne sait comment, tous les tests techniques avec brio.

Il ne faudra pas oublier le tempérament nature de Gaston et sa défense de ce qui fait la beauté du monde. Pas nous, les homo sapiens sapiens, mais tout ce qui nous entoure et devrait nous émerveiller.

Avant-gardiste, Franquin avait compris que sans considération pour la nature, sans comprendre que l’homme l’exploite, l’épuise et la détruit, il n’y a pas d’avenir pour notre espèce.

Donc je vois très bien Gaston défenseur doux mais convaincant, mordant et persuasif, honnête et violent envers les fautes nuisibles et les profits, du type désherbant systémique…"

Vincent Guérou, 56 ans, éternel fan de Gaston.

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