Belgique : cinq femmes métisses, arrachées enfants à leurs familles au Congo belge, attaquent l'Etat belge en justice

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Écrit par AFP (édité par Yann Fossurier)
Deux des cinq plaignantes :  Simone Vandenbroecke (à gauche) et Lea Tavares Mujinga (à droite)
Deux des cinq plaignantes : Simone Vandenbroecke (à gauche) et Lea Tavares Mujinga (à droite) © JOHN THYS / AFP

"Une vie cassée" : nées d'une femme noire et d'un homme blanc au Congo belge, elles étaient considérées comme des "enfants du péché", enlevées à leur mère, élevées dans un couvent, abandonnées à l'indépendance en 1960. Cinq femmes métisses réclament aujourd'hui justice à l'Etat belge.
 

Léa, Monique, Noëlle, Simone, Marie-José : elles ont toutes plus de 70 ans, sont devenues mère et grand-mère mais n'ont jamais oublié leur enfance. Elles ont porté plainte pour "crimes contre l'humanité", une affaire qui jette une lumière crue sur le sort des enfants métisses à l'époque coloniale. La première audience, purement procédurale, a lieu jeudi à Bruxelles.

En 2019, l'Etat belge a présenté des excuses aux métis. Pour ces femmes, cela ne suffit pas. "Mon père était portugais. Il est parti dans son pays pour des vacances. Le voyage était long. Quand il est revenu, il ne m'a pas retrouvée parce que l'Etat belge m'avait enlevée. J'avais deux ans", raconte à Léa Tavares Mujinga, 74 ans.

Ma mère était congolaise, on lui a enlevé deux enfants.

Léa Tavares Mujinga, 74 ans

"J'ai été placée au couvent de Katende (province du Kasaï), comme d'autres enfants avant moi. Ma mère était congolaise, on lui a enlevé deux enfants".  Arrivée chez les soeurs, on lui retire ses vêtements pour l'habiller d'une "petite robe rêche", se souvient avec une mémoire étonnante cette femme élégante, rencontrée chez sa fille, dans la banlieue de Bruxelles.

Le matin, ni pain, ni lait mais du riz préparé à l'huile de palme. "Je n'arrivais pas à manger". Pour dormir, pas de matelas, mais une natte trouée et une maigre couverture. Les enfants ne subissent pas de sévices de la part des sœurs, vont à l'école et s'attachent même à elles. Mais "avec le recul, devenue mère et grand-mère, on se dit que ce n'était pas normal. Comment avons nous fait pour tenir le coup ?".

La malnutrition lui a laissé des séquelles dont elle souffre encore.
 

"Je tétais encore"

La mère de Simone Ngalula, 70 ans, mariée à un agronome belge, a été contrainte d'amener ses enfants au couvent, après le décès de son mari. "On lui a  dit. "Ton mari est mort. Tu ne sauras pas élever les enfants d'un Blanc. Nous allons nous en charger"", rapporte Simone, selon le récit reconstitué avec sa mère, qu'elle retrouve lorsqu'elle a une dizaine d'années.
"Douleurs métisses : la Belgique attaquée en justice", un reportage de la RTBF diffusé au JT du 24 juin
"Je tétais encore quand je suis arrivée. Je pleurais toute la journée d'après ce qu'on m'a dit". La petite fille avait un peu plus de deux ans. "On vivait en groupe. On souffrait ensemble, on chantait ensemble", se souvient Simone, une femme chaleureuse que Léa considère comme sa soeur. Enfants métisses, elles disent avoir très tôt ressenti une discrimination à leur égard.

On nous appelait "les enfants du péché". Un Blanc ne pouvait pas épouser une Noire. L'enfant né de cette union était un enfant de la prostitution.

Léa Tavares Mujinga, 74 ans

"A l'école, on nous traitait de "café au lait". Nous n'étions pas acceptés", se rappelle Simone. "On nous appelait "les enfants du péché". Un Blanc ne pouvait pas épouser une Noire. L'enfant né de cette union était un enfant de la prostitution", confie Léa.
Sa mère lui rend visite au couvent quand Léa a 6/7 ans. Mais il faudra attendre l'adolescence pour des retrouvailles.
 

"Une déchirure"

"Aujourd'hui, je veux savoir pourquoi on m'a enlevée à ma famille. Nous étions devenues des pupilles de l'Etat belge. Comment peut-on rattraper une vie perdue, une vie cassée ? J'attends une réparation. J'ai vécu avec ce traumatisme grave. Je ne pouvais en parler ni à mon mari ni à mes enfants". 

Les cinq femmes réclament "une somme provisionnelle de 50 000 euros" et la nomination d'un expert pour évaluer leur préjudice moral. A l'indépendance en 1960, les enfants encore au couvent auraient dû être rapatriés avec les sœurs vers la Belgique. L'évacuation n'a pas lieu. Les fillettes, dont Simone, restent seules. Des miliciens arrivent pour "les garder". Les plus grandes se cachent. 

"Nous, les petites, ils nous font asseoir par terre et écarter les jambes. "On va vous montrer comment on met les enfants au monde, avec des bougies". On était abandonnées, on s'est laissé faire", raconte Simone sans s'appesantir.

Après la mort de son mari belge, Léa rentre en Belgique avec ses enfants en 1988. Elle écrit à la reine Fabiola qui lui conseille de s'adresser à l'aide sociale. "Un abandon, une déchirure" qui la pousse à agir. "Quand j'ai retrouvé mes sœurs, dans leurs yeux il y avait la même anxiété. Alors j'ai dit "le seul psychologue face à cela, c'est la justice"", conclut-elle, la voix tremblante.
 

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