Législatives Hauts-de-France : l’avenir de ces députés se joue dans l’ombre de la présidentielle

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Écrit par Mickael Guiho

De François Ruffin à Sébastien Chenu, en passant par Agnès Thill et quelques autres, tour d’horizon des ambitions de plusieurs députés des Hauts-de-France, engagés dans la campagne présidentielle, alors que leurs partis organisent en coulisses les législatives qui suivront en juin prochain.

On l’oublierait presque, mais 2022 est une année électorale à deux titres. Les 10 et 24 avril, que la crise sanitaire soit passée ou non, les Français éliront la ou le président(e)de la République qui dirigera l’État pour les cinq prochaines années. Mais son gouvernement devra être approuvé par l’Assemblée nationale, laquelle sera entièrement renouvelée lors des élections législatives des 12 et 19 juin. C’est l’autre scrutin fondamental de l’année.

De par leur proximité temporelle, les législatives ne font traditionnellement que confirmer le vote de la présidentielle. Mais parce qu’aucune bataille n’est jouée d’avance, que celle-ci peut bouleverser la nature d’un quinquennat et préparer le terrain pour les combats électoraux futurs, les partis politiques et les députés en place la préparent d’ores-et-déjà, dans l’ombre d’une campagne présidentielle elle-même balbutiante.

La recomposition de LREM

Freinée par l’actualité sanitaire et par la non-déclaration de candidature d’Emmanuel Macron, la majorité présidentielle est peut-être la moins avancée. "Il y a de l’impatience dans les troupes, mais les élus n’ont pas le temps de réfléchir aux législatives et on ne va pas commencer à faire campagne avant d’avoir un candidat et un projet", assume Nicolas Bourgeois, référent de La République en marche (LREM) dans l’Oise. Interdiction d’ailleurs de s’annoncer candidat dans une nouvelle circonscription : "Ceux qui le font sont hors-jeu, les Français n’attendent pas ça en ce moment."

Pour ses secondes législatives, LREM ne veut pas répéter les erreurs de 2017. Parmi la masse de nouveaux venus en politique élus dans la roue d’Emmanuel Macron, certains se sont rapidement avérés trop éloignés des valeurs du parti, comme l’institutrice Agnès Thill, dans l’Oise.

Ses propos réactionnaires et anti-LGBT, je lui en ai parlé, mais elle n’avait manifestement pas lu notre programme, tacle Nicolas Bourgeois. Il y avait 577 candidats à trouver en très peu de temps, donc il y a vraiment eu des erreurs de casting. Cette fois, on veut proposer un candidat qui ait une certaine hauteur de vue, fédérateur, retrouver l’ADN du mouvement dans cette circonscription.

Nicolas Bourgeois (référent LREM de l'Oise) à propos d'Agnès Thill

Agnès Thill a rejoint les rangs de l’UDI. Et elle compte bien y rester pour un nouveau mandat. "J’ai découvert l’Assemblée et je pense qu’il est indispensable d’y être pour voir tout ce qui se fait et que les gens ne savent pas", confie la députée. "J’ai été investie par l’UDI et un accord national avec Les Républicains devrait faire qu’ils ne me mettront personne en face", poursuit-elle, alors que Ludovic Castagnié est pour le moment investi par LR dans sa circonscription. "De toute façon, ils savent tous que, moi, j’y vais !", lâche la joueuse d’échecs, qui "n’envisage jamais la défaite" et sait en même temps que, si elle échoue, elle "retournera frapper à la porte de l’Éducation nationale".

Agnès Thill, qui roule pour Valérie Pécresse à la présidentielle, n’est pas la seule à reprocher à LREM d’avoir "trop cédé à la gauche". Dans le Nord, la députée ex-LREM Valérie Petit a elle aussi pris des positions plus droitières au fil du quinquennat, allant jusqu’à quitter le parti en 2020 et soutenir le LR Marc-Philippe Daubresse aux élections municipales de Lille, alors que la marcheuse Violette Spillebout (aujourd'hui référente LREM du Nord) menait une liste aux couleurs de la majorité parlementaire.

Pourtant, aux prochaines législatives, la Nordiste veut revenir au bercail, simplement dans l’aile droite du mouvement. Elle "souhaite se représenter en 2022 toujours sous la bannière d’Emmanuel Macron et avec les couleurs d’Horizons, le parti d’Édouard Philippe", fait savoir un collaborateur de Valérie Petit.

LREM a voulu recomposer le paysage politique français. LREM se recompose à son tour. Mais persiste sur sa ligne. "Les LR sont très divisés et la gauche est très divisée, sans perspectives, analyse Nicolas Bourgeois. Notre ambition a toujours été de rassembler, alors on n’y touche pas avant le second tour de la présidentielle et il est probable qu’on nous rejoigne progressivement."

Des figures nationales chez LR, le RN et LFI

Dans les oppositions, plusieurs députés des Hauts-de-France ont acquis une notoriété nationale durant leur mandat. De quoi naturellement nourrir de nouvelles ambitions, à l’Assemblée comme au gouvernement, bien qu’aucun ne l’assume pleinement à ce jour.

C’est le cas de Julien Dive, député Les Républicains (LR) de l’Aisne. Depuis octobre, son parti a été le premier a investir des candidats dans les circonscriptions de conquête, laissant seulement aux députés en place le soin de se prononcer eux-mêmes en temps voulu. L’Axonais glisse que sa candidature est un "secret de polichinelle" mais, comme beaucoup, il repousse sa déclaration officielle pour ne pas déclencher les comptes de campagne.

Vice-président de la commission des affaires économiques, passionné par la politique agricole et plus encore celle de l’alimentation, Julien Dive admet "l'ambition que nous avons tous". Y a-t-il des obstacles, comme le fait que Valérie Pécresse ait été choisie comme candidate ? "Moins si ça avait été un autre !, concède le député, qui soutenait son ami Xavier Bertrand au congrès LR. Mais c’est une personne très à l’écoute, elle répond à mes sms, c’est elle qui m’a proposé d’être orateur national pour sa campagne : si elle doit composer une équipe nationale, elle saura le faire avec l’esprit du rassemblement et des compétences."

Autre profil similaire : celui de Pierre-Henri Dumont, jeune député LR du Pas-de-Calais, lui aussi proche de Xavier Bertrand et parmi les révélations de ces cinq dernières années, déjà secrétaire général adjoint du parti. Son engagement lui "plait" et, en tant que membre de la commission des affaires étrangères et d’une mission sur les migrations, il affiche son "attachement viscéral" à son territoire calaisien.

Nul doute là encore sur sa candidature, ni sur son ambition nationale, bien qu’il n’omette aucune précaution possible. "J’ai deux allégeances, mon parti et mes électeurs, et j’ai une amitié, celle de Xavier, pose le député. Valérie est la candidate du parti, je ferai tout pour qu’elle gagne et, si on me propose plus de moyens, je le ferai, mais je n’y pense pas en me rasant."

Elle est aussi députée du Pas-de-Calais : Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national (RN) déclarée de longue date pour la présidentielle, s’exprime peu sur les législatives. Idem pour Sébastien Chenu, le député RN du Nord, affaibli par son échec aux régionales (26% des suffrages au second tour) mais encore bien présent aux côtés de la candidate en campagne aujourd’hui.

Figure identifiée du parti sur les plateaux télé nationaux, il "pleure de rire" (un smiley par sms) quand on le questionne sur son entrée au gouvernement en cas de victoire de Marine Le Pen à la présidentielle… mais il ne dit pas non : "Je serai à sa dispo là où elle jugera que je suis le plus utile pour travailler au service des Français", accorde-t-il prudemment. Quant aux législatives, il dit avoir pris sa décision et la communiquera "dans quelques temps".

À la France insoumise (LFI) enfin, il y a l’indomptable samarien François Ruffin. Lui, qui n’avait pas écarté une candidature à la présidentielle et tardé à soutenir officiellement Jean-Luc Mélenchon, refuse entièrement de s’exprimer sur les prochaines législatives. "Je ne peux pas vous dire s’il a envie de se représenter comme député, il dit qu’il continuera de s’investir et de travailler jusqu’à la fin de sa session parlementaire dans un mois", rapporte un collaborateur.

Il y a aussi le député du Nord Adrien Quatennens. Bon orateur, habitué des médias, plus proche encore du parti et de Jean-Luc Mélenchon lui-même, il admet son "envie" de réélection mais attend, "par respect des militants" de sa circonscription, que ceux-ci valident sa candidature, conformément au mode de désignation choisi par LFI. "Mes intentions sont claires et il est certain que, si j’y retourne, ce sera dans ma circonscription", souligne le député insoumis, pour balayer une rumeur qui lui prêtait des envies d’ailleurs.

La réunion est prévue dans les prochains jours. Une première vague de consultations avait eu lieu dans d’autres circonscriptions le mois dernier. Un comité électoral national délibèrera ensuite, pour investir les "chefs de file". "On tient à la dénomination, insiste Adrien Quatennens. Ce sont des représentants qui ont vocation à être candidat, mais à la faveur de la manière dont l’élection présidentielle va se passer." LFI veut ainsi montrer qu’il laisse la porte ouverte à d’éventuelles alliances à gauche.

La faiblesse du PS et d’EELV

La gauche, bien mal au point en ce moment. Le Parti socialiste (PS) n’a qu’un seul député dans les Hauts-de-France, Jean-Louis Bricout, député de l’Aisne. Et ils sont "en discorde" depuis qu’une investiture aux régionales a été refusée à l’Axonais.

Il n’avait pas prévu de se présenter à nouveau à la députation. Il pourrait finalement remettre le couvert. "Je n’ai pas encore pris ma décision, confie le député. Je pensais passer à autre chose, mais ça ne s’est pas fait et on a du mal à trouver la succession… Il y a toujours l’envie." 

Mais s’ił repart au combat des législatives, ce ne sera pas en porte-étendard d’un hypothétique réveil de la rose.

Je pense qu’ils me soutiendront parce qu’ils ont besoin de quelqu’un, mais je ne porterai pas la bannière du parti, les gens ont presque horreur des partis… et je pense qu’il faut être prêt à tourner la page du PS.

Jean-Louis Bricout, député PS de l'Aisne

De loin, le député observe ainsi le bureau national "s’activer à rechercher des référents dans chaque circonscription" et caresse l’espoir "d’un renouveau du parti ou d’un nouveau parti" après l’élection présidentielle, éventuellement porté par Bernard Cazeneuve, que ce social-démocrate pur jus "aime beaucoup".

Les écologistes n’ont pas non plus de porte-étendard installé dans la région. Les ultimes discussions en cours devraient pourtant déboucher sur la présentation de candidats dans toutes les circonscriptions. Pas plus qu’à la présidentielle, il n’est question aujourd’hui de candidatures communes, au-delà des trois partis formant ce qu’on appelle le "pôle écologiste" : Europe Écologie Les Verts (EELV), Génération.s et Génération écologie.

Des alliances avec les communistes et socialistes ne seront étudiées qu’en cas de retrait de Fabien Roussel (PCF) et d’Anne Hidalgo (PS), sur consigne de Yannick Jadot. En 2017, c’est lui qui s’était rangé derrière le socialiste Benoît Hamon à la présidentielle.

On a eu des démarches pour impulser une union de la gauche, ça n’a pas marché, alors il n’est pas concevable aujourd’hui de négocier des unions locales alors qu’aucune discussion de fond sur le programme n’a été menée nationalement.

Esra Ercan, co-secrétaire régionale d'EELV Picardie

Les écologistes veulent toujours croire en leurs chances pour 2022. "En 2017, nous n’avions même pas de candidat à la présidentielle, rappelle la co-secrétaire d'EELV Picardie et conseillère départementale de la Somme, Esra Ercan. Aujourd’hui, nous avons une meilleure dynamique, les écologistes ont montré leur ancrage avec des victoires aux municipales et font partie du paysage avec une primaire qui a rassemblé 120 000 personnes, alors qu’on voit un affaiblissement de LFI."

Mais selon tous les sondages qui, pour le moment, monopolisent facilement les débats sur la campagne présidentielle, le candidat Jadot est derrière l’insoumis Mélenchon et ne décolle pas. "Il y a aussi la question du financement", glisse Esra Ercan. Comme pour la socialiste Hidalgo, le spectre d’un résultat inférieur à 5%, synonyme de non-remboursement des frais de campagne, n’est plus totalement inenvisagé. Le parti serait alors appauvri à l’approche des législatives.