ENQUÊTE. Enfants intoxiqués, légumes contaminés : vingt ans après la fermeture de Metaleurop, le plomb fait encore des ravages

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Depuis près d'un an, les journalistes de l'émission d'investigation "Vert de rage" (France 5), enquêtent sur la pollution au plomb autour de l'ancienne fonderie du Nord, fermée en 2003. Les résultats ont été présentés aux habitants et élus, ce vendredi 29 avril, à Evin-Malmaison.

Ce jeudi 29 avril, une centaine d'habitants et d'élus sont réunis dans la salle des fêtes d'Evin-Malmaison, dans le Pas-de-Calais. Ils sont venus écouter la présentation des résultats de l'enquête de l'équipe de l'émission d'investigation de "Vert de rage" (France 5), consacrée à la pollution au plomb liée à l'activité de l'ancienne fonderie Metaleurop, située à deux pas, sur la commune de Noyelles-Godault.

Du plomb dans les écoles, les aires de jeux, les stades ou encore les jardins... Le constat est sans appel : le métal lourd est partout. "C'est un drame environnemental", affirme Martin Boudot, le réalisateur du documentaire. "Les conclusions sont assez alarmantes", abonde Bruno Adolphi, le président de l'association PIGE, qui se bat depuis 2016 pour faire reconnaitre le préjudice écologique engendré par l'activité de l'usine de métallurgie.

20 ans après Metaleurop, la pollution demeure alarmante

Metaleurop a fermé ses portes en 2003, laissant sur le carreau 830 salariés... et une pollution irréversible de l'environnement au plomb et au cadmium. A l'époque, l'usine, classée Seveso, était le plus gros producteur de plomb en Europe. Jusqu'à 130.000 tonnes y étaient produites chaque année, ainsi que du zinc et de l'acide sulfurique.

Désormais, la zone autour du site industriel est considérée comme la plus polluée de France et s'étend sur 650 hectares. Trois communes sont principalement concernées : Noyelles-Godault, Courcelles-lès-Lens, et Evin-Malmaison, la plus touchée, car située dans l'axe principal d'un vent dominant.

Si la situation environnementale dégradée est connue de longue date, cette enquête est venue actualiser, confirmer et consolider les données sur les conséquences de cette pollution à grande échelle. Bilan : même vingt ans après la fermeture de la métallurgie, le plomb occupe toujours les sols, les végétaux et les corps à de très haut-niveaux. Au péril de la santé des habitants.

Des sols lourdement contaminés

Durant près d'un an, l'équipe de "Vert de rage" a analysé la présence de plomb à trois endroits différents. D'abord dans les sols de la commune d'Evin-Malmaison (jardins potagers, école maternelle, terrains de jeux, stade, site de l’ancienne usine etc.). Ensuite, au sein des légumes et plantes aromatiques cultivés par les particuliers. Enfin, dans les cheveux de 29 enfants et 21 adultes vivant à Evin-Malmaison.

Concernant les sols, les résultats sont édifiants. Sur l'ancien site de Metaleurop, les concentrations en plomb sont 774 fois supérieures au seuil d'évacuation, selon la réglementation en vigueur. Dans les jardins potagers d'Evin-Malmaison, les taux sont 3,6 à 5,7 fois supérieurs au seuil d'évacuation. Ils dépassent ce même seuil dans certaines installations accueillant des enfants, comme l'école Françoise Dolto ou bien le stade Gérard Houiller.

Lorsque les niveaux de plomb dépassent ce seuil d'évacuation, le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) recommande de "conduire un dépistage systématique du saturnisme infantile (intoxication aiguë au plomb ndlr)". Selon Martin Boudot, le réalisateur, "aucun dépistage n'a été mené depuis 2012".

Des légumes 80 fois plus contaminés que la normale

Autre terrain d'analyse de cette enquête : les potagers d'Evin-Malmaison. Dans cette commune du bassin minier, les maisons ouvrières avec un petit carré de terre sont nombreuses et propice au jardinage. Des poireaux et des feuilles de thym ont été prélevés dans différents jardins, puis analysés au sein du laboratoire de biologie médicale de l'APHP Lariboisière, sous le regard d'un toxicologue.

Même dans les zones les plus polluées, des gens mangent ce qu'ils cultivent chez eux

Youssef Bouya, habitant d'Evin-Malmaison et conseiller municipal

Résultats, les feuilles de thyms dans les potagers les plus exposés présentent un niveau de plomb supérieur à 91 fois la norme. Pour les poireaux, cultivés au même endroit, ce niveau dépasse 80 fois la norme. Cela, même après lavage classique du légume.

Combien d'Evinois continuent de se nourrir avec ce qu'ils font pousser dans leur jardin ? "Même dans les zones les plus polluées, des gens mangent ce qu'ils cultivent chez eux, assure Youssef Bouya, habitant d'Evin-Malmaison et conseiller municipal. Car pendant des années, on ne s'est pas posé la question et qu'aujourd'hui encore on n'en parle pas beaucoup."

Du plomb dans les cheveux des enfants

Dernier volet important de cette enquête : l'analyse de cheveux chez 29 enfants d'Evin-Malmaison. Celle-ci a été conduite en collaboration avec un laboratoire de toxicologie environnementale au Canada. Deux zones du cheveu ont été étudiées : le bulbe capitulaire (pour quantifier la teneur en plomb dans le sang) et le 1er centimètre depuis la racine (pour connaître l'exposition environnementale au cours du dernier mois).

Ainsi, chez ces enfants, la concentration en plomb du 1er centimètre du cheveu est en moyenne 1.381% plus importante que dans le bulbe. "Il est difficile de tirer des conclusions sur ces niveaux car nous manquons de références pour comparer avec la moyenne des enfants en France, explique le Martin Boudot. Mais ces résultats indiquent qu'il serait nécessaire d'évaluer l'exposition environnementale actuelle, car dépistage n'a été réalisé par les autorités de santé chez les enfants de la zone depuis 2005."

5.815 enfants seraient atteints de saturnisme

Pour la première fois, une estimation sur ce territoire du nombre de cas de saturnisme - nom donné à l'intoxication au plomb -  a été réalisée, et les chiffres, publiés par le réalisateur. Ces derniers montrent qu'entre 1962 et 2020, dans les villes d'Evin-Malmaison, Courcelles-lès-Lens et Noyelles-Godault, selon les seuils fixés avant 2014, 1.673 enfants auraient été atteints par cette maladie. Sur la même zone géographique, mais en prenant en compte la nouvelle norme, le nombre s'élèverait à 5.815 enfants.

Moins on en a de plomb, mieux on se porte.

Jean-Marie Haguenoer, toxicologue et professeur émérite

Le saturnisme est particulièrement dangereux pour les enfants et peut provoquer des séquelles irréversibles (atteinte du système nerveux, encéphalopathie et neuropathie). Un lien de corrélation existe entre le présence de plomb à taux élevé et une perte de point de Qi chez l'enfant. Et même à faible dose, il peut provoquer des effets nocifs. "Moins on en a de plomb, mieux on se porte", résume le toxicologue et professeur émérite, Jean-Marie Haguenoer.

Une plainte déposée dès 2018

Alors que faire face à ce constat inquiétant ? Avant ce travail d'enquête, des voix s'étaient déjà élevés pour dénoncer cette tragédie environnementale. "C'est un combat ancien qu'on mène depuis les années 1980, remarque Gilles Waterlot, adhérent de l'association PIGE et ancien élu d'Evin Malmaison. On a cru que la découverte de cas d'intoxication allait s'arrêter dans le temps, mais ce n'est pas le cas."

En 2018, 87 habitants de la commune ont porté plainte pour demander réparation du préjudice d'angoisse lié à leur présence sur la zone à forte contamination. Une plainte rejetée par le tribunal administratif de Lille, "pour absence de préjudice suffisamment démontré", explique David Deharbe, l'avocat des requérants. Ce dernier a fait appel, l'instance est en cours.

L'Etat mis en cause

L'action, ou plutôt l'inaction de l'Etat, est pointée du doigt par plusieurs acteurs locaux, associatifs ou élus. "L'Etat a renoncé à ses engagements", déplore Sabine Van Heghe, sénatrice du Pas-de-Calais. Au cours d'une séance parlementaire, 12 novembre 2019, l'élue s'est adressée à Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire, reprochant à l'Etat de s'être "contenté de constater les dégâts causés par l'ampleur de la pollution, sans prendre toutes les dispositions pour l'éviter." La sénatrice résume la réponse : "la ministre a dit que tout a été fait pour dépolluer les sols. C'est inadmissible."

Le documentaire du réalisateur Martin Boudot sera diffusé sur France 5 à la rentrée prochaine (septembre ou octobre), dans l'émission "Vert de rage".