Une plateforme criminelle mondiale hébergée dans la métropole lilloise démantelée : un "séisme" pour le crime organisé

Un réseau mondial de communications cryptées, appelé EncroChat et hebergé dans la métropole lilloise, a été démentelé, a annoncé la procureure de Lille, ce jeudi 2 juillet. Des centaines d'utilisateurs identifiés sont suspectés d'y avoir planifié des meurtres, des trafics de drogues...

L'interpellation d'un suspect lié au crime organisé, ce jeudi 2 juillet à Birmingham, en Angleterre, après le démantèlement du réseau crypté EncroChat.
L'interpellation d'un suspect lié au crime organisé, ce jeudi 2 juillet à Birmingham, en Angleterre, après le démantèlement du réseau crypté EncroChat. © Jacob King/MaxPPP
Un "séisme" pour le crime organisé, avec plus de 800 arrestations. Les autorités judiciaires et policières françaises et néerlandaises ont annoncé jeudi 2 juillet, après l'avoir infiltré, le démantèlement d'un réseau mondial de communications cryptées, appelé EncroChat, utilisé par des groupes criminels et hébergé dans la métropole lilloise.

Trafic de drogue, assassinats, blanchiment d'argent, extorsion de fonds, enlèvements... Cette opération conjointe a conduit à de "multiples arrestations" dans plusieurs pays européens et empêché que ne soient perpétrés de nombreux actes criminels, ont expliqué les autorités lors d'une conférence de presse à La Haye, aux Pays-Bas, au siège d'Eurojust, l'organisme de coopération judiciaire entre pays européens.

"C'est comme si nous étions à la table de discussions des criminels, en direct", a résumé Jannine van den Berg, cheffe de la police néerlandaise, et "c'est ce qui rend l'enquête unique". "Nous avons utilisé le fait que les criminels font confiance aveuglément à la crypto-communication et parlent librement", a renchéri son collègue Andy Kraag. Celui-ci compare ces informations à "une mine d'or nous fournissant des preuves qui nous auraient coûté des années en temps normal".
 

La procureure de Lille Carole Etienne, le sous-directeur de la police judiciaire de la Gendarmerie nationale française Jean-Philippe Lecouffe et le procureur général néerlandais John Lucas participaient notamment à cette conférence.

L'enquête conjointe franco-néerlandaise, sous l'égide d'Eurojust, saisi en 2019 par la France et avec le soutien d'Europol, l'agence européenne de police criminelle, a permis ces derniers mois d'intercepter et de déchiffrer en temps réel, à leur insu, "plus de 100 millions de messages" échangés via EncroChat entre criminels à travers le monde.

Des clients tous liés au crime organisé

Cette intrusion d'envergure a pris fin le 13 juin lorsque le réseau s'est rendu compte, selon un message "d'alerte" adressé à tous ses clients, qu'il avait été "infiltré illégalement" par des "entités gouvernementales" et leur a alors conseillé de se débarrasser "immédiatement" de leurs téléphones.

Selon les autorités, la quasi-totalité des clients d'EncroChat sont liés au crime organisé : "de 90% à 100%". Quelque 50 000 de ces téléphones étaient en circulation en 2020. Dès 2017, l'utilisation de ces téléphones a été détectée en France lors d'opérations conduites par l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale.
 

L'enquête a été menée à partir de 2018 par le parquet de la Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Lille en raison de la localisation de serveurs assurant le fonctionnement d'EncroChat sur le territoire de son ressort. Une information judiciaire a été ouverte le 28 mai dernier.

Si la France ne souhaite pas pour l'heure communiquer sur le détail des opérations en cours, les autorités néerlandaises assurent que l'infiltration d'EncroChat a permis d'empêcher la commission de "dizaines d'actes criminels violents", parmi lesquels enlèvements, meurtres et fusillades.

"Têtes de réseau"

"Il est choquant de voir avec quelle facilité et sans le moindre scrupule ce type de graves actes criminels sont débattus et planifiés", insistent les autorités avant de poursuivre : "cette opération (...) a le même effet qu'un séisme pour le crime organisé".

Pour les seuls Pays-Bas, l'enquête a permis l'arrestation de "plus de 100 suspects", la saisie de "plus de 8 000 kg de cocaïne et d'1,2 tonne de méthamphétamine en cristaux", le démantèlement de "19 laboratoires de drogues synthétiques", la saisie de "dizaines d'armes à feu", de "montres de luxe", de "25 voitures" ainsi que de "près de 25 millions d'euros en liquide".

Au Royaume-Uni, où quelque 10 000 clients utilisaient les services d'EncroChat, les autorités ont interpellé 746 suspects et saisi 54 millions de livres sterling (soit près de 59 821 200 euros), 77 armes à feu et plus de deux tonnes de drogue, selon un communiqué de la National Crime agency (NCA), qui se réjouit d'avoir atteint des "têtes de réseau" jusqu'alors "intouchables".

Des interpellations ont aussi eu lieu en Espagne, en Suède et en Norvège, selon la procureure de Lille. Mais les enquêtes, dont les résultats seront encore exploités "pendant des années", ont aussi révélé "des indices de fuite au niveau des services de police", qui sont pris "extrêmement au sérieux", a souligné Mme van den Berg. Elles ont démontré "clairement le rôle de la corruption tout au long de la chaîne de trafic illicite", a corroboré Wil van Gemert, directeur-adjoint des opérations à Europol.

Des appareils sans micros, ni caméras, ni GPS

Le réseau de communications EncroChat était spécialisé dans la vente de téléphones cryptés au service d'organisations criminelles. Il garantissait un "anonymat total" et une parfaite "impunité" à ses clients, même en cas d'arrestation.

Les appareils étaient vendus environ 1 000 euros, avec des abonnements offrant une couverture mondiale et une assistance technique 24h/24 et 7 jours/7, pour un coût de 1 500 euros pour six mois.

EncroChat promettait un anonymat "parfait" à ses utilisateurs et des conditions d'acquisition intraçables, n'associant ni terminal mobile ni carte SIM à leurs comptes clients. Les téléphones (de type Blackberry ou Android) étaient entièrement modifiés. La société retirait généralement les micros, les caméras, les systèmes GPS et les ports USB.
 

Ils étaient équipés d'un logiciel de messagerie instantanée cryptée, couplé à une infrastructure sécurisée. Un double système d'exploitation permettait aux utilisateurs de lancer le téléphone de manière classique ou via l'interface cachée conçue par Encrochat.

Plusieurs fonctionnalités étaient "visiblement développées pour permettre d'effacer rapidement les messages compromettants, par exemple lors d'une interpellation", selon l'organisme de coopération judiciaire Eurojust. Le téléphone pouvait enfin être effacé à distance par le centre d'assistance d'EncroChat. La société s'était fortement développée ces dernières années suite au démantèlement de ses concurrents Ennetcom et PGP Safe.
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