Thomas*, détenu à la prison d'Annoeullin : "La grève des surveillants va entraîner de la violence"

Thomas*, détenu à la prison d'Annoeullin, nous a joint pour témoigner des répercussions de la grève des surveillants sur les prisonniers. Selon lui, l'enfermement total, sans accès aux parloirs, aux promenades ou à la cantine, va "entraîner de la violence". 

C'est un témoignage rare, mais nécessaire : celui d'un détenu, seule parole à n'avoir pas été relayée dans le conflit qui oppose les surveillants de prison à l'administration pénitentiaire, suite à l'agression de trois d'entre eux par un détenu islamiste, la semaine dernière, à Vendin-le-Vieil

Thomas*, prénom d'emprunt, nous a appelé de sa cellule, depuis un téléphone portable qu'il a réussi à obtenir - "il ne faut pas être dupes, les détenus peuvent avoir accès à des téléphones, même si c'est interdit". Il tenait à témoigner des répercussions de la grève des surveillants sur les détenus et le fonctionnement carcéral en général. 

"Les surveillants font grève depuis lundi, mais depuis hier soir, les conditions se sont durcies. Nous sommes enfermés à double tour, avec les crochets du haut et du bas. Normalement, ça, ce n'est que la nuit. Là on nous prive de tout : on ne peut pas aller au tour de promenade, les familles sont refoulées au parloir, on ne peut accéder à aucune activité, on n'a même pas accès à la cantine", témoigne Thomas. 


"Contre-productif"


Un durcissement qui a eu lieu ce vendredi matin dans 7 établissements de la région : dans la prison d'Annoeullin, mais aussi à Arras, Longuenesse, Maubeuge, Sequedin, Béthune et Beauvais. Dans ces maisons d'arrêts, les surveillants ont décidé de "déposer les clés"; concrètement, cela veut dire qu'ils sont absents, ou présents mais sans travailler. 

"A 11h, on est venus nous avertir que les surveillants menaient une opération prison morte", poursuit Thomas. "Depuis il n'y a plus personne, ni dans la cour, ni dans les étages. Si j'étais malade, que j'étais blessé et que je devais appuyer sur le bouton d'alarme, personne ne me répondrait.

Thomas insiste. Il ne veut pas "faire pleurer dans les chaumières", mais faire entendre une autre voix, et montrer que "tous les détenus ne sont pas à mettre dans le même panier". "Évidemment qu'on condamne ce qui est arrivé à Vendin, et on compatit avec les surveillants. On n'est pas pour la violence, la plupart d'entre nous. Mais un enfermement total, comme ça, c'est contre-productif", explique le détenu.

"Même ici, à Annoeullin, qui est une prison plutôt calme, j'entends taper aux portes, hurler aux fenêtres. Psychologiquement, c'est terrible et dans ce sens la grève des surveillants va entraîner de la violence", poursuit Thomas. Il raconte comment des familles, parfois venues de loin, se sont vu refuser l'accès au parloir, repartir sans avoir de nouvelles de leurs proches, enfermés. Il raconte aussi qu'en l'absence de cantines, les détenus ont reçu des barquettes repas préparées selon lui "il y a longtemps", "sans pain, parce que le boulanger vient de l'extérieur". 


"On forme des âmes de guerriers"


"Je suis persuadé que dans d'autres prisons, cela va entraîner d'autres agressions, comme en Corse, parce qu'on pousse les détenus à bout", commente Thomas. "Ce genre de pratiques, c'est contraire à la politique de réinsertion qu'on doit trouver dans une prison. On est là pour purger une peine et se préparer à se réinsérer dans la société. En empêchant toute activité, on forme des âmes de guerriers, d'hommes violents."

Selon lui, la plupart des surveillants pénitentiaires ne sont pas assez formés. "La prison, c'est une micro-cité, il y a de tout. Il y a aussi des hommes violents. Pour ces gens-là, il ne faut pas envoyer des gamins de 18 ans à peine formés. Il faut de vrais professionnels", suggère-t-il. En attendant, il observe les parcours de promenade vides et ensoleillés. "C'était sans doute la pire journée pour nous infliger ça..." Les syndicats pénitentiaires n'excluent pas de reconduire le mouvement lundi si les négociations avec le ministère de la Justice échouent. 


* Le prénom a été modifié pour préserver l'anonymat du détenu.