Hortillonnages : polémique autour d'un projet d'immeuble de 15 mètres, "il y aura un impact énorme sur la biodiversité"

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Écrit par Anas Daif .

A Camon, les membres d'un collectif d'habitants s'opposent au projet de construction d'un immeuble de 15 mètres face au Marais des bœufs pour des raisons écologiques. Le maire de la commune, de son côté, pointe du doigt une "opération politique menée par l'extrême-gauche amiénoise".

"Tout ce qu'on va construire ici, en béton, va dégrader le site et on ne pourra jamais retourner en arrière". La sonnette d'alarme a le mérite d'être tirée et bien audible. 

Le collectif Non à la bétonisation de Camon est vent debout contre le projet du nouvel immeuble de 31 logements, la Venise verte, qui pourrait prochainement voir le jour près du marais des Boeufs à Camon.

Ce projet "est venu pour reconvertir une ancienne friche industrielle que la commune a récupéré il y a quelques années", explique le maire Jean-Claude Renaux (Divers gauche). Cette friche était elle-même avant "un magasin de bateaux avec des bâtiments et un portique", abonde, de son côté, Bernard Vincent, un membre du collectif. Et bien avant cela, "c'était une zone humide, dans la prolongation de ce qu'il y a en ce moment". 

Impacts sur l'environnement

Le collectif composé de plus d'une centaine de personnes avance plusieurs raisons pour expliquer leur opposition : l'impact sur la faune et la flore, l'absence d'esthétisme ou encore la profusion de voitures. "Ce bâtiment, avec son ampleur, va complètement dégrader la figure des hortillonnages", lance Pascal, un des membres. Pour lui, il faut "préserver notre site qui est vraiment de toute beauté" et qui "est déjà classé mondialement". 

"Dans le coin, on le verra partout", déplore Bernard Vincent, un autre membre, en menant une visite guidée du site pour mesurer l'ampleur des potentiels dégâts écologiques et visuels que ce projet pourrait engendrer. "Il y a des canards, ce n'est pas extraordinaire, mais c'est là", poursuit-il. 

Il avance qu'il faut "défendre" la biodiversité ordinaire. "Et quand je dis ordinaire, ce n'est pas vrai, il y a quand même des espèces qui sont remarquables et qu'il faut protéger". Pour lui, ce n'est pas "en construisant un énorme bâtiment comme celui-ci qu'on va favoriser leur présence et même leur croissance". 

En pleine explications, une péniche passe et retient l'attention des membres du collectif. "Aussi, ces péniches-là vont pouvoir s'amarrer au projet, parce qu'il y a une possibilité d'amarrage", ajoute Bernard Vincent qui précise que ce bâtiment est "destiné à des gens aisés, vu le prix du mètre carré" et qu'il risque d'y avoir "des bateaux comme ça en plus de la pollution visuelle". 

"Une rareté mondiale"

Christine, elle aussi adhérente au collectif, estime qu'il faut "appréhender le fleuve dans une globalité" et "conserver l'ensemble des berges du fleuve pour permettre à la faune et à la flore de se développer et de réinvestir les zones humides". 

Ce qui rend ce dossier aussi polémique, c'est le fait que les zones humides de la vallée de la Somme sont "une rareté mondiale". La cité des hortillonnages est le deuxième plus grand site maraîcher humide au monde, après celui situé à une vingtaine de kilomètres de Mexico (Mexique). 

Ce projet cristallise tout ce qu'on ne veut pas, c'est contraire à toute la tendance actuelle de protection de ces zones-là.

Christine, membre du collectif

Le projet, tel qu'il est conçu, avec "son béton, son inesthétisme et sa profusion de voitures, est contraire à toute la tendance qui est celle de protéger les fleuves et leurs abords, et également les espaces verts dans les cités", souligne Christine. D'autant plus que les températures montent "quand on bétonne". 

Le collectif ne s'oppose "pas du tout" à la construction de nouveaux logements dans la commune, "mais pas au bord du fleuve". L'autre point qu'il soulève, c'est la nécessité de réfléchir à la manière dont on construit les logements : "l'isolation, la végétalisation sont absolument nécessaires, on ne se contente pas de mettre des places de parking autour d'un immeuble", fustige Christine. 

"Verrues dans la verdure"

Reçu lundi 13 septembre par Jean-Claude Renaux, maire de Camon, le député François Ruffin y a découvert le projet d'immeuble. Dans un communiqué de presse, il raconte son choc après avoir vu les photos : "mon visage s'est fermé", écrit-il. 

"Le long de la Somme, à l'entrée des hortillonnages, au point de contact entre la nature et la ville", les immeubles sont à ses yeux des "verrues dans la verdure". Il va même jusqu'à qualifier le projet de "paquebot de béton qui se serait égaré" au bord du fleuve.

Le député précise toutefois qu'il livre un ressenti "certes subjectif" de Picard attaché à son territoire, en "tout respect" pour le maire et son conseil municipal. Il dit également ne pas mettre en cause "leur probité, leur transparence dans ce dossier" ou encore "leur volonté de défendre l'intérêt général".

"Le maire refuse une réunion publique avec nous"

D'après les membres du collectif, le maire leur refuse une réunion publique. Une telle situation étonne Régis, lui aussi adhérent : "c'est un maire de gauche normalement, c'est quelqu'un qui est démocratique, qui va voir la population, et moi j'ai le sentiment qu'il en a peur, c'est assez inquiétant." 

"A partir du moment où il y a des échanges, il y a des moyens de faire bouger les choses, soutient-il. Quand on ne se parle pas, les choses restent en l'état et c'est tout". 

Pourtant, le maire assure de son côté qu'il n'y avait jamais eu de demande "de rencontre quand c'était le moment de l'élaboration, de la discussion". Il a fait la "publicité" de la Venise verte pendant deux ans, mais il constate "qu'ils ne se sont jamais manifesté, jamais on m'a demandé à me rencontrer, ça ne soulevait pas d'opposition massive". Au contraire, il note de nombreux appels téléphoniques en mairie de personnes "manifestants leurs intérêt pour le projet". 

Il déplore que ce soit "au dernier moment", quand l'instruction est terminée et que sa signature est apposée, que "le pétitionnaire affiche le panneau". Le député François Ruffin se tient "à la disposition des parties si elles souhaitent renouer le dialogue". 

Le projet est "dans l'enveloppe urbaine"

Jean-Claude Renaux le répète, le projet ne va pas être situé sur un site protégé, mais à côté. "Il est dans l'enveloppe urbaine, martèle-t-il. Le canal de la Somme marque la ligne de démarcation entre l'espace naturel des marais et la ville, et ce terrain est à côté de la ville, il a toujours été constructible". 

La raison qui pousse le maire à demander la construction de cet immeuble de 15 mètres, c'est la quasi absence de "foncier disponible". La commune de Camon comporte 70% de propriétaires occupants "qui pour la plupart occupent de grandes maisons des années 1970 et 1980". Celles-ci ne sont plus adaptées au vieillissement de la population. 

J'ai identifié le besoin de logements complètement accessibles, faciles d'entretien et permettant à la population de Camon, qui est très attachée à sa commune, de pouvoir y rester et éventuellement de pouvoir libérer leurs grandes maisons qui pourront bénéficier à des familles.

Jean-Claude Renaux, maire de Camon

De plus, il affirme ne pas comprendre "qu'on vienne chercher l'argument écologique sur ce dossier-là" car le fleuve marque la ligne de démarcation. "A Amiens, il y a un tas de constructions comme ça le long du fleuve".

Autre problème soulevé : cette vive opposition du collectif serait "une opération politique menée par l'extrême-gauche amiénoise" car Jean-Claude Renaux n'est pas "de la même sensibilité politique que la majorité" du conseil d'agglomération d'Amiens dont il est vice-président. Pour rappel, il avait été exclu de la branche du PCF de la Somme en 2020 pour des différends politiques.

Désormais, pour Jean-Claude Renaux, "ce n'est pas le moment de refaire le débat d'instruction". Les deux parties sont dans une "phase contentieuse et à partir de là, c'est le travail des avocats", conclut-il. A ce stade, le projet est à l'arrêt. Le collectif d'opposants a déposé un recours et continue de réclamer une réunion publique avec le maire. Une pétition en ligne a déjà récolté plus de 4000 signatures. Le bras de fer ne fait que commencer. 

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