Pour le cinquantième anniversaire de Mai 68, France 3 revient sur l'empreinte de ce mois particulier sur les régions.

Mai 68 a fait bouger les lignes de nos libertés fondamentales. C’est certain. Pour son cinquantième anniversaire, nous sommes allés à la rencontre des Français des 13 régions d’aujourd’hui. Nous nous sommes souvenus de ce mois en compagnie de ceux qui ont participé de près ou de loin aux événements.

Mai 68 dans les régions françaises


Tous nos contenus géolocalisés autour du cinquantenaire de ce fameux mois de mai.

A Caen et à Lille il est aussi interdit d’interdire

Et les enfants de 68 ont transmis leurs messages aux jeunes générations. Loris Pena, secrétaire national UNL-SD à Caen, déclare à ce sujet : « Aujourd’hui, Mai 68 c’est un modèle pour nous. C’est construire la convergence des luttes, en finir avec la sélection, et lutter contre les attaques dont nous sommes victimes ». Marco Damiani, étudiant en Sciences de l'éducation à l’UPJV de Lille, déclare, lors d’une rencontre entre étudiants de Mai 68 et étudiant de 2018 dans les locaux de l’Université : « Ca me rappelle qu’on a une histoire, une histoire qui est différente de ville en ville pour Mai 68, et qu’il s’est réellement passé quelque chose cette année-là. »


Un nouveau Mai 68, comme on peut le lire parfois, est-il possible selon eux ? Interrogé par France 3 Aquitaine, Tom Dick, en service civique, répond à cette question : «  Ça pourrait se produire à nouveau mais sous une forme différente, avec peut-être l’utilisation des réseaux sociaux plutôt que de sortir dans la rue. Ça n’a plus le même impact aujourd’hui ». Eva Martin, étudiante à Bordeaux, ajoute: « C’est trop vieux pour que notre génération se sente touchée mais la génération de nos parents s’est sentie touchée et a avancé grâce à Mai 68. Après, peut-être que nous on fera un autre Mai 68, qui sait ? ».


Au lycée Frédéric Chopin de Nancy, à la question « que vous évoque Mai 68 ?  », la jeune Eva répond : «  les blocus et les manifestations qui ont eu lieu devant la faculté » tandis que son camarade Oussama rajoute : « Ça m’évoque la résurgence de la gauche moderne et le progrès pour les conditions de travail ». Sur les quatre jeunes interrogés par France 3 Lorraine, il est le seul à répondre « Sois jeune et tais toi » quand on lui demande de citer un slogan de Mai 68.


Pas de doute, cette révolution les inspire mais encore faut-il savoir comment leur raconter l’histoire et leur transmettre les valeurs de Mai 68 dès l’enfance... Pour cela, quoi de mieux que d’utiliser des livres ? France 3 Bourgogne a pour cela réalisé une sélection de différents ouvrages pour répondre à la question : « Comment raconter Mai 68 aux enfants ? ». Vous pourrez aussi y bien y découvrir Tous en grève, tous rêve d’Alain Serres que MAI 68 expliqué aux enfants de Philippe Godard.



Dans certaines régions c'est l'imagination qui prend le pouvoir !

En Bretagne les anciens meneurs se souviennent. Ils sont les modèles des étudiants qui bloquent les universités françaises aujourd’hui, de ceux qui s’emparent de Mai 68 comme d’un emblème. Ceux qui ont protesté contre l’ordre établi, de part et d’autre de la France. Au printemps 68, les Bretons sont nombreux à Paris. Il y a par exemple Hervé Hamon qui achève ses études de philosophie et qui rendra copie blanche pour devenir un « piéton de mai » : « Ce monde était vieux, injuste, violent et bouclé. 68 n’est pas une révolution politique, dont ni la droite ni la gauche ne voulaient. C’est une révolution qui mise sur la société civile », décrit-il.

En Mai 68, l'occupation de l'usine Sud-Aviation de Bouguenais près de Nantes est devenue un symbole. C’est la première usine occupée en France, avec une grève qui va durer un mois.  Georges Vincent, délégué CGT du site à l'époque, se rappelle  : « C’est un moment de solidarité, de fraternité, comme on n’en voit pas beaucoup. L’individualisme, là ça n’existait pas [...] L’état d’esprit, c’est quoi ? C’est un peu plus de liberté ! Si c’est ça être soixante-huitard sûrement que j’en suis ! Mais on ne rêve pas de 1968 toutes les nuits. »

Dans d'autres, Mai 68 c'est aussi avoir de l'audace

Les luttes communes ont permis de rapprocher les gens. En Corse, Pierre-Paul Carette est élève de 1ère ES en 1968. Il se remémore cette époque : « On était obligatoirement imprégné par ce qui se passait ailleurs, moi j'étais rouquin à l'époque, on m'a vite appelé Pierrot le Rouge, à cause de Dany le Rouge, parce que j'étais avec mes amis à l'initiative de petits troubles ». Mais il avoue tout de même que « le véritable fond de pensée, ce n'était pas le Grand Soir, la révolution, c'était de pouvoir embrasser les filles!"

Jack Lang est président du Festival mondial de Théâtre de Nancy en Mai 68. Il se souvient de l’atmosphère particulière qui y régnait : « A Nancy tout le monde se parlait dans la rue. Nous sortions d’une période, d’une société très hiérarchisée, très cloisonnée et très étiquetée. Tout à coup les cloisons semblaient tombées, les rapports entre les individus quelques soient leurs origines devenaient plus humains, plus chaleureux, plus créatifs. C’était une atmosphère. L’ère avait changé. »

 

A Nanterre comme ailleurs c'est un tournant pour les femmes

Mai 68 c’est aussi la présence très active des femmes. A Nanterre en Mai 68 Dominique Tabah fait partie de celles qui s’opposent au « système administratif qui dépend du pouvoir ». Cette période a inspiré sa vie : « Ça ne m’a pas complètement quitté cette jeunesse-là. Ca a tellement inspiré de choses dans ma vie, à la fois peut-être un rapport au politique mais aussi des questions culturelles qui sont quand même très liées à cette période. »

Danielle Ferger, déléguée syndicale chez Protex à Château-Renault se rappelle : « C’est vrai que j’étais presque une avant-gardiste dans ce milieu rural et je vous avoue que je ne me suis pas fait bien voir du tout. J’étais la meneuse, j’étais mal vue, y compris dans ma famille où j’ai reçu des invectives difficiles. Mais je n’ai jamais baissé les bras car j’étais convaincue que les femmes avaient leurs places comme les autres. On se battait pour les plannings familiaux, pour l’avortement, on se battait pour tout ça. Je pense que 68 a été pour beaucoup, notamment des femmes mais aussi dans le milieu rural, ça les a réveillé. »

Joëlle Dusseau, étudiante à l'époque à Bordeaux, devenue historienne et co-auteur d'un ouvrage de référence " Mai 68 à Bordeaux " sorti pour le cinquantenaire, raconte : « À ce moment-là, la structure du pouvoir patriarcal, de l'homme dans le couple, dans la famille a commencé à être ébranlé. […]Toutes les grandes luttes féministes se sont brutalement développées autour de la contraception, l'avortement, égalité des salaires, et le débat sur le viol »


Mais toutes n’ont pas pu prendre part à cette ferveur révolutionnaire. Catherine Diard était étudiante au lycée Paul-Louis Courrier de Tours en 1968. Elle ne s’est pas jointe aux événements certes moindres qui ont animé la région : « Ca a chauffé, oui, mais moi personnellement je ne pouvais pas me mêler à tout ça. Ma mère était enseignante et directrice d’école et mon père était gendarme. Il n’aurait pas fallu que je sois dans une manifestation. J’y serai bien allée parce que c’était motivant et excitant aussi. »

Dans le Doubs, le cinéma devient militant


Mai 68 c’est aussi des histoires étonnantes qui n’auraient pas vu le jour sans ce contexte de révolution. A Besançon et Sochaux dans le Doubs, le cinéma devient militant. Ce sont les ouvriers eux-mêmes qui filment la vie de l’usine et dans leurs luttes d’alors sous l’organisation du Centre populaire de Palente les Orchamps (CCPPO). Aidé par le cinéaste Chris Marker, ils créeront le Groupe Medvedkin qui rassemble des ouvriers et techniciens du cinéma mettant leur pratique en commun pour la création de films militants. Christian Tourneret, trésorier de la CPPO, se souvient : « La première fois que j’ai eu la 16 mm c’est comme si j’avais eu dans mes bras une femme. Donc c’est un moment de grâce et un moment douloureux puisqu’on ne sait pas comment ça va se passer avec cet objet. »Henri Traforeti, ouvrier de la Rhodia et ancien du Groupe Medvekin, ajoute quant à lui : « Là ce qui était important c’est que pour la première fois en France des ouvriers prennent la caméra et la prennent totalement. C’est-à-dire qu’ils vont concevoir eux-mêmes leurs propres films. »

A Lyon, la naissance du premier journal alternatif

A Lyon, c’est la presse papier qui fait figure d’exception régionale. En effet, alors qu’au niveau national les travailleurs de la presse ont pour consigne syndical de continuer à faire paraître les journaux pour assurer l’information de la population sur le mouvement qui prend une grande ampleur, les imprimeries du Progrès sont à l’arrêt. C’est la grève illimitée. Jean Léonardi, militant CFDT à l’époque, se souvient : « Il y a des journalistes du groupe de presse qui sont venus nous voir à la CFDT, en nous disant « Il est probable que les journaux arrêtent leur parution, qu’est-ce que vous faites ? »  Suite à cela, on a mis en place une structure pour écrire des articles et les sortir.» C’est comme cela que le Journal du Rhône est né, avec une première parution datée du 24 mai. Vendu au prix d’un demi franc et tiré à quelques 25 000 exemplaires quotidiens. Le journal du Rhône permet de diffuser une information rédigée par des militants sur le mouvement dans les usines et les comités de quartiers.  Cette initiative unique en France de presse alternative prendra fin le 27 juin de la même année. « C’est une petite étape à l’intérieur de ce vaste mouvement de recherche de liberté et de possibilités de s’exprimer qu’a été Mai 68 », conclut celui qui a été au cœur de cette aventure de presse éphémère qui reste cependant dans les mémoires.

Pendant ce temps là à Cannes...

La 71ème édition du Festival de Cannes s’est terminée il y a quelques jours. 50 ans plus tôt, la fièvre contestataire se glissait même dans les allées de ce grand rendez-vous annuel du cinéma. Pas de palmarès pour cette seule édition inachevée où Jean-Luc Godard, Roman Polanski, François Truffaut et Louis Malle menèrent des débats passionnés.

Cette année lors du festival c'est une figure emblématique de mai 68 que l'on pouvait appercevoir sur la croisette: pour "Dany le Rouge" pas question d'être nostalgique ou de jouer aux anciens combattants. Daniel Cohn-Bendit se souvient trop qu'en 68 on fétait le cinquantenaire de l'armistice de 1918 et le jugement des vétérans de 14-18 sur les événements de mai n'avaient franchement pas droit de cité dans les allées de la Sorbonne occupée.

Le mot de la fin ? On le laisse à Romain Goupil qui, avec Daniel Cohn-Bendit, célèbre le 50e anniversaire de Mai 68 à leur façon, par un «road movie » social dans l'hexagone de 2017-2018 – un film documentaire baptisé La Traversée et dans lequel ils répondent à la question «  qu’est-ce qui fait tenir ensemble ce pays ? ».  Interrogé lors de son passage à Cannes par France 3 Provence-Alpes Côte d'Azur, Romain Goupil se souvient de ses années lycées : « On ne développait pas l’idée de la critique, l’idée de l’interpellation, ni l’idée de la mixité. Il y avait l’idée de reproduire cette France du 19ème notamment dans les lycées où on était à l’époque. »