Au festival de Cannes, "Ouistreham" fait l'ouverture de la Quinzaine des réalisateurs avec Juliette Binoche

Le film adapté du roman de la journaliste Florence Aubenas "Le quai de Ouistreham", publié en 2010, fait l'ouverture ce mercredi soir de la Quinzaine des réalisateurs, une des principales section du Festival de Cannes.  
Archive, Juliette Binoche, Cannes 2017
Archive, Juliette Binoche, Cannes 2017 © Dave Bedrosian/Geisler-Fotopress/picture alliance / Geisler-Fotop/MaxPPP

Le livre de Florence Aubenas paru en 2010 avait mis en lumière le difficile quotidien des femmes de ménage qui oeuvrent sur les car-ferries. Le réalisateur Emmanuel Carrère a fait appel à des comédiens non-professionnels pour que son film ait l'authenticité d'un documentaire. Il est présenté ce mercredi 7 juillet 2021 au festival de Cannes.

Le quai de Ouistreham, "c'est un livre extraordinaire"

Ce sont des femmes qu'on croise et qu'on ne regarde pas, ou qu'on ne risque pas de croiser : à l'heure où elles travaillent, les entreprises dorment. Pendant quelques mois, Florence Aubenas a partagé le quotidien des femmes de ménage qui lavent les bureaux, les halls de gare et les ferries qui font escale.

Le quai de Ouistreham "raconte quelque chose du chômage, du monde du travail précaire, de la vie des gens qui ont des heures de-ci de-là, avec d'énormes trajets, et qui ont du mal à boucler leurs fins de mois", s'émeut Emmanuel Carrère. L'écrivain a réalisé l'adaptation cinématographique de ce livre qu'il juge "extraordinaire".

Le quai de Ouistreham. Archive France 3 Normandie, février 2010. reportage de Pierre-Marie Puaud et Franck Bodereau.

Juliette Binoche pour incarner Florence Aubenas, une journaliste en immersion

Pour pénétrer cette zone grise du monde du travail, Florence Aubenas est venue s'installer à Caen, parce qu'elle n'y connaissait personne. Elle a pris le travail qu'on réserve le plus souvent aux femmes qui n'ont pas de qualification : le ménage. Pendant des mois, le journaliste a "transpiré sous la blouse". Elle a fait des heures, tôt le matin, tard le soir. "On travaille tout le temps sans vraiment avoir du travail. On gagne de l'argent sans vraiment gagner notre" vie écrivait-elle dans le quai de Ouistreham, le livre qui a rendu compte de cette expérience en 2010.

"Elle raconte cela d'une manière juste et chaleureuse", estime Emmanuel Carrère qui était invité de l'émission Boomerang sur France Inter ce jeudi 4 octobre. Dans son livre, Florence Aubenas s'efface. Elle parle de ses personnages, sans s'étendre sur ses états d'âme. Aujourd'hui, il s'agit de raconter l'enquête." Juliette Binoche incarnera donc la journaliste. Elle est "la part de fiction du film".

L'écrivain et réalisateur, qui n'avait plus tourné de long-métrage depuis La Moustache en 2005, voulait que son film garde "la dimension documentaire du livre". Tous les rôles (sauf celui de Juliette Binoche) sont donc tenus par des comédiens non-professionnels. Emmanuel Carrère a discrètement séjourné dans la région pendant un mois au printemps dernier. Il a repéré d'éventuels lieux de tournage avec l'aide de Normandie Images, l'agence d'accueil des tournages. Au cours de son séjour, il a tourné des bouts d'essai avec des femmes de ménages semblables à celles qui furent "les camarades de travail de Florence Aubenas", sur le quai de Ouistreham. 

Un scénario remodelé


Peut-on naviguer entre deux mondes sans jamais en trahir un ? C'est la question que pose, en filigrane, l'écrivain français Emmanuel Carrère dans son film "Ouistreham", portrait émouvant de femmes en marge et déclassées, avec Juliette Binoche.
   
Marianne Winckler, alter ego de Florence Aubenas, jouée par Juliette Binoche, est une journaliste et écrivaine reconnue qui entreprend d'écrire un livre sur le chômage et la précarité en France. Elle s'installe alors près de Caen et, sans révéler son identité, rejoint une équipe de femmes de ménage avec qui elle se lie.

Précarité économique, cadences infernales (60 lits à faire en 1h30, nettoyer une chambre et ses sanitaires en moins de 4 minutes) le film jette une lumière crue sur ces petites mains si essentielles mais pourtant invisibles. 

C'est le troisième film en temps que réalisateur de l'écrivain de "Yoga" et de "L'Adversaire", récemment couronné en Espagne du prestigieux prix Princesse des Asturies pour l'ensemble de son oeuvre. A l'issue de la projection de presse, il a expliqué avoir pris des libertés avec le livre de Florence Aubenas, qu'il "admire énormément".

Le livre était dénué d'états d'âme. Florence Aubenas a toujours dit qu'elle était journaliste alors que moi mes états d'âmes, j'ai tendance à en faire des caisses

Emmanuel Carrere


"Le livre était dénué d'états d'âme. Florence Aubenas a toujours dit qu'elle était journaliste alors que moi mes états d'âmes, j'ai tendance à en faire des caisses",a-t-il ironisé, soulignant avoir mis dans le film "une part de romanesque pour créer une tension dramatique". Concrètement, cela se manifeste par l'amitié qui se noue entre Marianne Winckler et une de ses compagnes de galère, Christelle.
    
Dans le rôle titre, Juliette Binoche livre une prestation d'une grande justesse. Elle est accompagnée d'actrices non professionnelles parmi lesquelles certaines jouent leur propre rôle. Juliette Binoche "nous a pris comme on était et nous a beaucoup guidés", a réagi Hélène Lambert, qui incarne Christelle.
    
La tension narrative réside dans une question, omniprésente du début à la fin du film : en occultant sa véritable identité, Marianne Weckler ne se livre-t-elle pas à un exercice de mensonge ? Ne trahit-elle les "invisibles" qu'elle était justement venue mettre en avant?  Le film ne tranche jamais la question, laissant le soin au spectateur de se faire un avis.
    
Quant à Florence Aubenas, elle n'a pas participé au scénario, a précisé Emmanuel Carrère: "Il a presque fallu la trainer pour lui montrer le film". "Elle a toujours été réticente à l'adaptation du livre. C'est Juliette qui l'a convaincue après des années à lui en parler", a-t-il ajouté.
    

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