Témoignage : une vie de squat en squat

Nouvelle évacuation de squat ce matin à Cagny (14). Plusieurs familles ont été expulsées de trois logements qu’elles occupaient depuis début septembre. Parmi elles, une famille d’Albanais en recherche de logement depuis son arrivée en France en mars 2017, et qui erre de squat en squat.
 
Evacuation d'un squat à Cagny  ce 20 octobre au matin. 7 familles s'étaient installées depuis septembre dans 3 maisons.
Evacuation d'un squat à Cagny ce 20 octobre au matin. 7 familles s'étaient installées depuis septembre dans 3 maisons. © France Télévisions /L.Marvyle
L’histoire se répète pour Edouart, sa femme et ses enfants. Ils ont été expulsés ce matin de la maison qu’ils occupaient depuis le 6 septembre à Cagny, dans l’ancienne sucrerie. « On était pourtant tranquilles là-bas. » déplore ce père de famille albanais de 30 ans.

Edouart, sa femme et ses 3 enfants avaient déjà vécu ça, le 25 août dernier, quand la gendarmerie était venue évacuer le squat de la Grâce de Dieu. Leurs deux aînés de 12 et 9 ans se préparaient alors à effectuer leur rentrée et Edouart nous confiait : « Pour la rentrée, je ne sais pas comment je vais faire, Pourtant l'école c'est important, mais là, on n'a déjà pas de couches pour pouvoir changer notre bébé..."

Aujourd’hui, le petit dernier a 3 ans et devrait aller à l’école comme ses frères, mais avec cette situation « on n’a pas pu faire le dossier à temps » explique Edouart.
 

Des enfants scolarisés et une promesse d’embauche

L’histoire recommence, donc, pour cette famille d’Albanais, arrivée en Normandie en mars 2017, pour fuir la précarité et un contexte dangereux : « ma femme est en danger de mort »  nous explique Edouart.

Après le squat de la Grâce de Dieu, ils avaient de nouveau dormi dehors, sous une tente, pendant deux mois. Après la parenthèse de Cagny, ce matin ils se sont vus proposer une chambre d’hôtel : « Les gendarmes nous on dit que c’était pour 45 jours, mais en arrivant à l’hôtel on nous a dit qu’on devrait partir dans une semaine ». C’est donc reparti pour des semaines de galère. Les enfants ne se plaignent pas : en septembre, l’aîné, en CM2, nous disait être content d’aller à l’école. Edouart non plus ne se plaint pas, il est "en colère contre la préfecture, qui ne (lui) laisse pas (sa) chance" malgré « une promesse d’embauche sérieuse. Je suis maçon et si j’ai un titre de séjour, demain j’ai un emploi. » 

Nous avions déjà rencontré cette famille le 6 septembre 2020 :
 
durée de la vidéo: 02 min 27
Témoignage : une vie de squat en squat ©France télévisions
 

« Un squat n’est pas une solution parfaite mais c’est mieux que rien »

L’"assemblée générale de lutte contre toutes les expulsions à Caen" soutient cette famille au parcours « classique » : une demande d’asile refusée dès son arrivée sur le territoire, et l’attente depuis. Lorsqu’ils seront en France depuis 5 ans (en mars 2022),  « ils feront une demande de titre de séjour au nom de la circulaire Valls. Mais de moins en moins de personnes l’obtiennent. » explique Régis Guillet, membre de ce collectif.

Edouart, lui, est perdu : « A Cagny, nous avons réfléchi, réfléchi, mais nous ne trouvons pas de solution. » Il craint aussi de se faire expulser du territoire : « Je ne veux jamais retourner en Albanie. Même si je n’ai pas de logement, c’est mieux ici. Si on me met dans un avion, je ne le laisserai pas décoller. »

En attendant l’éventuelle obtention d’un titre de séjour dans un an et demi, cette famille, comme des dizaines d’autres à Caen, n’a pas d’autre solution que les squats, qu’ouvre le collectif d'aide depuis 2013 à Caen.
 

Lorsqu’un squat est évacué, les familles sont relogées temporairement dans des hôtels, « certaines trouvent refuge auprès de la famille ou d’amis, d’autres campent, certains dorment dans leur voiture, tout cela est très provisoire. » explique Régis Guillet. Alors lorsque le collectif trouve une maison pour y héberger des familles, c’est souvent le soulagement. « Un squat n’est pas une solution parfaite, mais c’est mieux que rien. »

Sortir de la spirale des squats ?

Camilla*, elle, a vécu de squat en squat pendant 2 ans à Caen, entre 2014 et 2015, avec son mari et ses deux enfants. Venue du Kosovo en 2011 et réfugiée à Annecy dans un premier temps, Camilla a dû faire face à des problèmes de santé. Lorsqu’elle est arrivée à Caen en 2014, sa fille de 9 mois a dû être hospitalisée. Camilla a passé ses journées à appeler le 115, recevant toujours la même réponse : pas de logement, pas de place pour elle et sa famille.
Les bénévoles de l’"assemblée générale de lutte contre toutes les expulsions à Caen" lui proposent alors de loger dans un squat rue de Bayeux, rapidement évacué, puis dans un autre, allée du saut du Loup.
 

Même si ce n’étaient pas les meilleures conditions, c’était une maison. J’y ai trouvé la chaleur et l’aide des militants. Ils m’ont donné la force et le moral pour continuer à vivre. 

Camilla (prénom modifié)


Suivra une évacuation, puis l’ouverture d’un autre squat, rue Beuvrelu : « une maison avec une grande pièce, qui offrait de meilleures conditions de vie à cette famille », se souvient Patrick Arz, membre du collectif depuis le début. A chaque fois, les enfants suivent, ne changent pas d’école, toute la famille attend un titre de séjour pour pouvoir s’installer définitivement quelquepart.

Camilla l’obtiendra pour raison de santé en février 2018, pour un an. Le sésame leur a permis à elle et son mari de trouver du travail, un appartement, une vie normale… suspendue aux renouvellements du titre de séjour. Sans lui, ils savent qu’ils peuvent tout perdre, du jour au lendemain : sans carte de séjour, pas d’emploi, pas de logement, ils replongent dans la spirale.

"Pour une famille régularisée, 50 autres ne le sont pas"

Camilla* est-elle un lueur d’espoir ou un mirage pour les dizaines de familles qui errent de squat en squat ?  Patrick Arz qui se bat depuis 7 ans aux côtés des immigrés estime que « pour une famille régularisée, 50 autres ne le sont pas. Beaucoup s’accrochent à cette idée qu’au bout de 5 ans de présence en France ils seront régularisés, mais la circulaire Valls n’est quasiment plus appliquée. Donc beaucoup seront déçus. »

Après l’évacuation du squat de Cagny, le collectif estime qu’une centaine de personnes sont aujourd’hui « dans la nature, sans solution ». Une centaine d’autres vivent dans les 12 squats encore ouverts à Caen et ses environs.

* le prénom a été modifié 

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