Témoignages. Main aux fesses, propos déplacés... Le sexisme au travail, "je peux vous assurer que ça vous glace le sang"

Publié le Mis à jour le Écrit par Kanwaljit Singh

Huit femmes sur 10 se disent régulièrement victimes de sexisme au travail, selon le rapport du Haut Conseil à l'Égalité dévoilé en janvier 2024. Mais la parole se libère et les entreprises se mobilisent pour lutter contre ce fléau. Plusieurs Normandes ont accepté de témoigner de ce qu'elles ont subi au travail.

Marie-Christine* vit en Normandie et depuis plusieurs années elle travaille dans un service informatique. Elle nous raconte ce qu’elle a vécu dans son entreprise : "Je programmais des imprimantes, c'était l'été et je portais une robe légèrement dégagée dans le dos. Il y a le sous-directeur qui descend et je ne sais pas pourquoi, il est venu, il a passé sa main entre mes omoplates et il a remonté jusqu'à la nuque. Je peux vous assurer que ça vous glace le sang car vous ne savez pas quoi faire. J'ai été saisie de peur".

"Je suis au boulot, je ne suis pas là pour ça !"

Et ce n'est pas la seule chose que Marie-Christine a vécue dans son entreprise. Sa voix est par moments tremblante mais elle continue à parler : "Un jour, j'étais sortie avec des collègues. Alors certes, c'est en dehors du travail mais ça restait dans le cadre professionnel, et l'un d'entre eux m'a mis une main aux fesses. Ce genre de comportement venant d'une personne avec qui on travaille tous les jours, c'est insupportable". 

Ce même collègue m'a proposé de coucher avec lui alors que j'étais en train de le former. Ça m'a choqué... Je suis au boulot, je ne suis pas là pour ça !

Marie-Christine

Victime de sexisme au travail

La femme, âgée de 50 ans aujourd'hui, travaille dans un service où il y a surtout des hommes. Sur la dizaine de collègues dans ce service, elles ne sont que deux femmes à ce jour : "J'ai déjà eu des collègues qui m'ont dit par exemple : "tu es mignonne en petite jupe comme ça", pareil pour le rouge à lèvres "il est sympa ce rouge-là". Une fois, deux fois... À force on ne se maquille plus, on fait attention à ce qu'on porte".

Et puis il y a ce jour, où Marie-Christine devient maman. Elle veut passer à 80% de temps de travail pour s'occuper de son enfant. Son supérieur lui répond : "C'est embêtant, tu ne seras pas là une journée par semaine. Tu es cheffe d'équipe, ça ne va pas être compatible".

J'ai quand même pris mon 80%, mais je n'étais plus cheffe d'équipe.

Marie-Christine

Victime de sexisme au travail

Ces actes, elle les subit dans l'indifférence totale : "Je l'aurais dit à mes collègues, ils auraient rigolé. Des remarques comme 'tu n’es pas drôle'".

La parole des femmes se libère

Des situations sexistes qui se sont déroulées il y a 15 ans. Mais Marie-Christine s'en souvient comme si c'était hier : "C'est troublant d'y repenser, ça me fait vraiment quelque chose".

La parole des femmes à tendance à se libérer aujourd'hui. À Caen, Sabrina Tanquerel est professeure en ressources humaines à l'EM Normandie. Depuis plusieurs mois, elle travaille sur le sujet du sexisme au travail et mène régulièrement des entretiens avec des femmes de tout âge qui travaille dans divers secteurs partout en France.

Ce jour-là, elle échange avec Noëmie Novak. La jeune femme lui confie ce qu'elle a vécu au cours d'un stage : "J'avais un collègue qui, au début, faisait beaucoup de blagues. Je me suis dit qu'il était un peu beauf mais plus le temps passait, plus il devenait lourd. Il me complimentait sur mes vêtements mais pour complimenter mon corps".

Un jour, les collègues du service qu'elle occupe sont tous en télétravail, elle se retrouve seule avec cet homme de dix ans de plus qu'elle. Il va chercher une banane et vient la voir :

Et là, il me dit : "Il y a deux façons de manger une banane Noëmie, comme un gentleman ou comme une salope. Est-ce que tu veux que je t'apprenne à manger une banane comme une salope ?"

Noëmie Novak

Victime de sexisme au travail

Le sexisme ordinaire s'installe dans la société

"Je ne savais plus quoi faire. Je ne savais pas jusqu'où il pouvait aller. Moi j'étais en stage, je ne savais pas à qui en parler", nous confie Noëmie.

Des propos choquants qu'on entend de moins en moins dans le monde de l'entreprise, selon Sabrina Tanquerel : "Le sexisme qu'on appelle hostile, il y en a moins car socialement il est moins toléré et il est moins acceptable. Mais il y a de nouvelles formes de sexisme aujourd'hui, du sexisme plus subtil. Le sexisme ordinaire, c'est tous ces petits propos, ces petites phrases qu'on va avoir au quotidien qui vont toujours reléguer les femmes dans certaines fonctions ou dans certains rôles mais ça va être aussi des blagues un peu lourdes et qui à force de la régularité va avoir un impact significatif sur le sentiment des compétences des femmes et sur leurs sentiments de confiance en elle"

La spécialiste nous parle aussi du sexisme bienveillant : "On pourrait se dire que c'est bienveillant donc c'est positif. Mais non, ça va être par exemple 'Ah,Danielle, tu peux prendre les notes à cette réunion, les femmes, vous êtes fortes pour ça' ou des comportements paternalistes de la part de son supérieur hiérarchique".

Des sanctions encore trop rares 

Beaucoup de femmes, surtout les plus jeunes, osent prendre la parole et ne plus se laisser faire. Noëmie a fini par dénoncer ce qu'elle subissait. Elle a attendu la fin de stage et en a parlé à sa cheffe de l'époque.

Nous lui avons demandé si ce fameux collègue a été sanctionné : "Non, ce collègue n'a pas été sanctionné. C'était plus un avertissement verbal afin qu'il évite de reproduire ce comportement. C'est vrai que moi par rapport à la façon dont je l'ai vécu et les conséquences que ça a pu avoir sur moi et sur mon expérience professionnelle, je pense que c'est assez léger".

Des sanctions qui sont encore bien trop rares dans le monde professionnel. Pourtant 8 femmes sur 10 disent être régulièrement victimes d’agissements ou propos sexistes au cours de leur carrière, selon le rapport du Haut Conseil à l'Égalité dévoilé en janvier dernier.

Ces comportements sont pourtant inscrits dans le Code du travail depuis 2015 et tombe sous le coup de la loi : "C'est une obligation à la fois civile et pénale; Un employeur est responsable du comportement de ses salariés et la personne morale, l'employeur, peut-être condamné pénalement outre la condamnation civile qu'on connaît devant le conseil des Prud'hommes. Il peut donc avoir une condamnation pénale en correctionnelle si elle a laissé un salarié subir du harcèlement sexuel ou des agissements sexistes", prévient Maître Sarah Balluet, avocate spécialiste en droit social et associée au cabinet Act'Avocats. Elle ajoute :

L'employeur doit être sensibilisé au fait que sa responsabilité peut être engagée ! Si un de ses salariés subit du sexisme... Cela concerne les femmes et les hommes d'ailleurs, puisque les agissements sexistes peuvent concerner les hommes aussi.

Sarah Balluet

Avocate spécialisée en droit social

Des employeurs qui se mobilisent

Alors, certains employeurs se mobilisent. Chaque année les structures d’au moins 50 salariés doivent déclarer leur index d’égalité professionnel basé sur l’écart de rémunération à compétence égale entre hommes et femmes ou encore la parité. Des données qu'ils doivent saisir sur la plateforme Egapro mise en place par le ministère du Travail, de la Santé et des Solidarités.

Avec un score de 100 sur 100, l'entreprise normande Concentrix + Webhelp Caen basée à Colombelles, près de Caen, dans le Calvados, est un bon élève. Ce spécialiste de la relation client à distance va même plus loin. En plus de ses deux référents "stop harcèlement" imposés par la loi, l’entreprise a créé une charte contre les violences sexistes et sexuelles au travail.

Et surtout elle mène régulièrement des actions de sensibilisation auprès de ses 900 salariés comme des campagnes d’affichages : "L'idée, c'est de pouvoir libérer la parole de chacun car nous sommes beaucoup de collaborateurs. Il y a des anciens et des personnes qui viennent tout juste d'arriver. Peut-être que ces nouvelles personnes ne sont pas forcément au courant qu'elles peuvent venir nous en parler. Que ce soit au sein du service des ressources humaines où même auprès de l'infirmière ou les référents stop harcèlement", explique Caroline Viel, chargée des Ressources Humaines à Concentrix + Webhelp Caen.

L'entreprise veut éviter de reproduire des erreurs qui appartiennent désormais au passé :

Des salariés ont vécu mais n'en ont pas parlé spontanément. Nous l'avons appris très tard. Ces personnes ne savaient pas à qui parler

Lucille Renaut

Responsable RH chez Concentrix + Webhelp Caen

"On est dans l'action, on agit pour que les salariés sachent qu'il faut en parler, on n'accepte pas ça et surtout on les soutiendra", ajoute Lucille Renaut, responsable RH chez Concentrix + Webhelp Caen.

Lutter contre ce fléau

La tolérance zéro pour lutter contre ce fléau fait entièrement partie de la culture d’entreprise. Le directeur du site y veille particulièrement : "C'est une évidence sociétale, je pense qu'aujourd'hui une entreprise qui reste à côté de cette réalité sociale est une entreprise qui est "has been". L'égalité, c'est un combat qui doit être mené main dans la main par les hommes et les femmes jusqu’à ce qu'on ne se pose plus ce genre de questions. Un homme, une femme ce n’est pas le sujet. La question c'est la compétence et le faire ensemble".

En 15 ans, Marie-Charlotte*, reconnaît que le combat du sexisme au travail avance : "Je pense que les hommes font plus attention à ce qu'ils disent, je le ressens moins pesant qu'avant, c'est sûr. Ce n'est pas parfait évidemment, mais il y a des évolutions quand même". Un chemin encore long qui reste à parcourir. 

*Marie-Christine est un nom d'emprunt pour que la victime puisse garder son anonymat.

Retrouvez le magazine Enquêtes de région, mercredi 1er mai 2024, à 23 heures, sur France 3 et en replay, ici.

 K.Singh, T.Tavitian, C.Moschetti, G.Danré

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