"Cela finira par faire quatre mois de fermeture" : les tenanciers de cafés, hôtels et restaurants inquiets

Les terrasses de café et les hôtels de caractère font le charme de la Normandie quand revient le printemps. La réouverture n'est pas pour demain. Le confinement fragilise tout un secteur économique. De Rouen à Saint-Lô en passant par Honfleur, les tenanciers ont le blues.

A Saint-Lô, la salle du restaurant Ô Commerce venait d'être entièrement rénovée quand les mesures de confinement sont entrées en vigueur.
A Saint-Lô, la salle du restaurant Ô Commerce venait d'être entièrement rénovée quand les mesures de confinement sont entrées en vigueur. © Ô Commerce, Saint-Lô
En ce lundi de Pâques, il n'a pas pu s'empêcher d'aller jeter un oeil dans ses établissements. À Honfleur, c'est normalement une belle journée, une de celles qui donnent tout son sens au métier. Les citadins de passage savourent autour d'une table les derniers restes de ce week-end pascal avant de reprendre la voiture. En général, il est prudent de réserver. «Avec la météo exceptionnelle qu'on a eu, on aurait fait trois jours de fou», maugrée Stéphane Levesque. Il a poussé la porte de son bar a huîtres. Le vivier fonctionne. Les homards y tuent le temps. Pas un bruit dans la cuisine hormis le ronronnement des frigos. A l'étage, l'hôtel est éteint. Une chappe de silence est aussi tombée sur sa maison Terre et Mer et son restaurant gastronomique du même nom situés à deux pas. La place Hamelin d'habitude si grouillante est étrangement déserte. «J'avais un pincement au coeur»
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"J'y vais une fois par semaine, histoire de vérifier si mes congélateurs fonctionnent et si tout est ok". François Lebeurier est le patron de la brasserie Ô Commerce, située au pied des remparts de Saint-Lô près de deux autres restaurants.
 

Normalement, on fait 200 couverts par jour. Et c'est le vide d'un seul coup. Un mois déjà à ne voir personne... Moi je ne suis pas un solitaire. Les gens me manquent, le travail me manque. François Lebeurier, Ô Commerce;



À Honfleur, Stéphane Levesque résume : "nous sommes des hyper-actifs à qui on demande d'un seul coup de ne rien faire.. ". Le patron d'Entre Terre et Mer préside aussi l'association Les toques normandes qui regroupe des chefs de toute la région. "J'ai appelé tous les membres. Nous sommes soixante-quinze. La plupart travaillent entre soixante et soixante-dix heures chaque semaine". Cette inactivité déboussole.

 
© Ô Commerce


En rentrant chez lui, Stéphane Levesque s'est installé devant sa télévision pour entendre l'allocution du président de la République. Sans trop d'illusions. Emmanuel Macron a bien annoncé un début de déconfinement le 11 mai avec la réouverture des écoles. Mais "les bars, restaurants, cafés, hôtels, cinémas, théâtres, salles de spectacles et musées resteront fermés". Il fait donc tirer un trait sur les belles journées de printemps et oublier les terrasses ensoleillées, les ponts du mois de mai, les jardinières de légumes nouveaux et les fraises au sucre.
 

Cela finira par faire quatre mois de fermeture. On a du mal à encaisser, c'est énorme.

 
Le port de Honfleur en temps de confinement
Le port de Honfleur en temps de confinement © Stéphane Levesque / Entre Terre et Mer


Dans le centre-ville de Rouen, à deux pas de la cathédrale, My Hometown Cafe a evidemment aussi baissé le rideau. La gérante de ce coffee-shop bien dans l'air du temps espérait pouvoir rouvrir au mois de mai. La sentence présidentielle est un coup de massue. « On est dans une situation très délicate, explique Laura Paturel. On a déjà eu Lubrizol qui nous a fait perdre beaucoup de revenu, les manifestations contre la réforme des retraites, et maintenant le confinement. Ça fait beaucoup. »

 
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Suite à la décision du gouvernement de fermer tous les commerces, bars et restaurants, non indispensables à la vie des Français, nous sommes dans l’obligation de fermer nos portes. C’est un moment difficile que nous vivons encore après l’incendie de Lubrizol et les manifestations... nous espérons vous revoir très vite. Cette décision est un coup dur pour l’ensemble de la profession mais elle est inévitable et plus qu’importante. Il faut que les français prennent conscience de l’ampleur de la propagation du virus. Restez donc chez vous et ne sortez qu’en cas de grande nécessité ! Merci à tous pour votre soutien. Nous allons essayer de tenir la tête hors de l’eau, nous qui sommes ouverts depuis seulement 10 mois, mais cela va demander beaucoup de patience, de courage et d’aide de la part de l’état, nous l’espérons. À très vite, Laura et Arthur. Votre Équipe de My Hometown Café

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La jeune femme de 31 ans a ouvert son café il y a à peine un an. « Mon entreprise est dans une situation critique et moi personnellement aussi. Ce n’est la faute de personne, mais que fait-on pour nous, les jeunes entrepreneurs en création d’entreprise ? On se doutait que le confinement allait se prolonger. Ça fait peur, parce que les jours passent, et l'argent ne rentre plus » Laura a écrit au ministère du Travail pour plaider sa cause.
 
© My Hometown Café


L'État a bien prévu des reports de charges et la possibilité de solliciter des prêts « rebonds » garantis par la Banque Publique d'Investissement. Le coût du chômage partiel est également entièrement pris en charge. « Mais il a bien fallu avancer les salaires du mois de mars. Je ne sais pas quand je serai remboursé. On a tapé dans la trésorerie alors qu'on est à sec à la sortie de l'hiver », explique Stéphane Levesque. Il est à la tête de son restaurant depuis 2001. La maison a les reins solides. « Mais il faut bien comprendre que chaque entreprise est un cas particulier. Pour ceux qui viennent de se lancer, et pour les entreprises qui avaient une santé fragile, c'est difficile ».

 
François Lebeurier  et l'équipe de son restaurant Ô Commerce
François Lebeurier et l'équipe de son restaurant Ô Commerce © Ô Commerce


Ô Commerce se porte bien, merci. Dix ans après l'acquisition de cette institution saint-loise, François Lebeurier s'est dit qu'un petit rafraîchissement ne ferait pas de mal. « Après trois semaines de travaux, j'ai rouvert le 7 mars ». Le restaurant a fermé une semaine plus tard, le samedi 14, après le service du soir. « J'avais prévu la trésorerie pour mettre les quinze salariés en congés payés pendant la durée du chantier. Pas pour un confinement. J'ai contracté le prêt BPI qu'on commencera à rembourser dans un an. Les salariés sont en chômage partiel. Moi je suis gérant. Je ne peux pas me tirer de salaire et je ne suis pas éligible aux aides prévues pour les entrepreneurs. Pour l'instant, je vis sur mes économies ».


Une activité à l'arrêt, et aucune perspective de reprise...



Depuis deux ou trois ans, en Normandie, le climat (celui des affaires...) était plus clément. La période semblait se prêter aux investissements. A Pennedepie, entre Honfleur et Deauville, Alexandra et Gregory ont eu un coup de cœur pour une magnifique maison parée d'ardoises et agrémentée de ces colombages qui font le charme du pays d'Auge. C'était une résidence privée, une maison de famille. « Entre la négociation du prix, les autorisations administratives et les travaux, il nous a fallu trois ans pour créer un établissement haut-de-gamme, un hôtel-restaurant spa », raconte Grégory Guinard. L'ouverture des Jardins de Coppelia le 18 octobre 2019 devait permettre à l'équipe de se rôder pendant l'hiver avant le véritable démarrage attendu pour les vacances de Pâques.
 
Les Jardins de Coppelia à Pennedepie dans le Calvados : l'hôtel a ouvert en octobre 2019
Les Jardins de Coppelia à Pennedepie dans le Calvados : l'hôtel a ouvert en octobre 2019 © Les Jardins de Coppelia


« On commençait à se faire connaître. On a d'excellents retours et de bonnes notes sur les sites de distributeurs. Le planning de réservation pour mars et avril était encourageant. On a nous a coupé les ailes » poursuit Alexandra, très éprouvée par cette fermeture contrainte. Les jours d'inactivité passent. Et une fatigue nerveuse s'installe. « On a des comptes à rendre, explique Grégory. Pour monter cette affaire, on avait des fonds propres, mais on a aussi fait appel à des banques et à des investisseurs ». Les Jardins de Copellia ont nécessité un investissement de ... huit millions d'euros.


Pour l'instant, les financeurs se montrent compréhensifs. « On est des battants. On ne se lance pas à 35 ans dans une affaire pareille si on ne n'est pas. Mais il ne faudrait pas que ça dure ». Alexandra et Grégory Guinard font les comptes : après un mois d'avril perdu, il faudra faire sans mai et juin, soit « quatre ponts sur cinq week-ends ». Chiffre d'affaire du printemps : zéro euro.
 
© Les jardins de Coppelia


« Ce qui nous manque véritablement, c'est une date, insiste Grégory. Je comprends que le président de la République n'ait pas pu nous donner de date, mais on en aurait vraiment besoin ». Comment recruter des saisonniers quand il n'est pas possible de mettre une date sur un contrat de travail ? Comment accepter les réservations sans savoir quand l'hôtel sera ouvert ? Impossible dans ces conditions de préparer la saison estivale.
 

« Il nous faudrait une échéance, sinon, on ne peut pas se projeter ». En attendant, Alexandra et Grégory ont proposé d'ouvrir leur hôtel aux soignants de l'hôpital de la Côte Fleurie. « Nous allons accueillir un médecin urgentiste qui arrive en renfort. Le tarif est réglementé. On ne va rien gagner. Mais cela nous fait du bien de savoir qu'on peut être utile. »

 

Est-ce qu’on aura des touristes au mois de juillet ? Dans tous les cas je pense qu’on ne retrouvera pas une économie normale tout de suite. On va suffoquer.  Laura Paturel, My Hometown Cafe, Rouen.



A Rouen, Laura Paturel réfléchit à la vente en livraison, quand le déconfinement commencera. « Je pense qu’on n’aura pas le choix. Jusqu’ici je ne voulais pas prendre le risque de le faire, je n’avais ni gants, ni masques. Je voyais que le nombre de contaminés augmentait. Le problème, c’est qu’on ne peut pas prévoir si les gens vont commander ou pas. »

Le confinement a inspiré à François Lebeurier une petite facétie publiée sur les réseaux sociaux le 1er avril. Dans une vidéo, il chante en chemise à fleurs, sur l'air d'une chanson de Carlos. « C'est pour garder un lien avec les clients. J'ai eu du bons échos, et ça fait du bien ». Carlos aurait chanté : « c'est bon pour le moral ! »
 

Laura a déjà l'esprit tourné vers l'été : « Est-ce qu’on aura des touristes au mois de juillet ? Dans tous les cas je pense qu’on ne retrouvera pas une économie normale tout de suite. On va suffoquer. » A Honfleur, Stéphane Levesque entretient le lien avec ses salariés par SMS pour que l'équipe reste soudée malgré tout. Chaque jour de fermeture est une perte de chiffre d'affaire vertigineuse qui nourrit l'inquiètude. « Mais il vaut mieux ça que d'être en réanimation à l'hôpital ! »
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