Céline, sage-femme à Cherbourg : "J'aime mon métier mais d'ici 5 ans, j'arrête"

Dans les maternités, les sages-femmes sont résignées, à tel point que certaines veulent changer de métier. Alors que ces professionnels de santé manifestent pour la cinquième fois, rencontre avec Céline Henri, qui réclame tout simplement plus de temps pour accompagner ses patientes.

Dans ses yeux, on devine un large sourire. Il est dissimulé derrière son masque, mais on sent que Céline Henri aime son métier. Il suffit de la voir à côté d'un bébé, en train de rassurer une maman, inquiète ne pas arriver à allaiter ou d'expliquer à un papa que les bébés pleurent, "C'est normal, c'est leur manière de s'exprimer".

Aujourd'hui, les sages-femmes, elles, crient. Ce n'est pas franchement dans leur culture. Mais depuis le début de l'année, c'est la cinquième fois tout de même qu'elles descendent dans la rue ou portent sur leurs blouses un petit badge "en grève" dans une salle d'accouchement ou dans une chambre de suite de couches. Discrètes et dévouées, elles souffrent depuis quelques années, dans une certaine indifférence. Mais aujourd'hui, la coupe est pleine.

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a beau leur promettre des revalorisations salariales "une prime de 100 euros brut aux sages-femmes à l’hôpital, et une hausse de salaire de 100 euros net par mois. Soit 180 euros net, qui s’ajoutent aux 183 euros prévus par le Ségur de la santé" a-t-il annoncé, alors que le rapport de l’Igas*, lui, recommandait une revalorisation de 600 euros par mois.

*Igas : Inspection générale interministérielle du secteur social

"Les pires, ce n'est pas nous les sages-femmes, ce sont les patientes. C'est pour elles que je m'inquiète"

Céline Henri, elle, n'aborde même pas cette question lors de notre entretien. Son discours se focalise sur ces jeunes mamans et ces bébés, âgés d'un jour ou deux, qui ne sont même pas considérés comme patients.

Au total, je m'occupe de quinze accouchées, mais les nouveaux-nés ne sont pas comptabilisés, alors que les nouveaux protocoles exigent que nous leur fassions des dépistages cardio et auditifs. Cela nous prend du temps. Il faut savoir que le nombre d'auxiliaires a été diminué par deux. Résultat, elles ont deux fois plus de boulot et nous aussi. On court toute la journée et on n'a plus le temps d'accompagner les patientes." explique t-elle. 

Céline Henri a été formée à l'allaitement et regrette de ne pas pouvoir assez transmettre son savoir-faire. Elle qui rêvait de devenir sage-femme depuis le collège pour "s'occuper des bébés, aider les parents et la relation à l'autre" repart régulièrement de la maternité avec une impression désagréable : 

"Le soir, je me dis souvent, mince, ça aurait pu être mieux. On n'a moins de mains pour nous aider, alors on s'occupe de l'urgence. Mais clairement, c'est devenu compliqué d'être à l'écoute des patients, de les accompagner dans la parentalité, l'allaitement et de leur expliquer les rythmes de sommeil et de vie du bébé."

"On perd tout l'aspect humain."

Quand j'ai deux bips qui sonnent en même temps, l'un parce qu'une mère ne parvient pas à mettre son bébé au sein, on entend d'ailleurs ses cris et l'autre de la part d'une maman qui n'arrive pas à prendre sa douche après sa césarienne, je vais aider qui ? C'est qui le plus important ? 

Céline Henri, Sage-femme à la maternité de Cherbourg

A 45 ans, Céline est désabusée et ne peut se résigner à "faire moins bien"ce métier qu'elle exerce depuis 22 ans. Les conditions de travail se dégradent "fortement depuis cinq ans", alors elle réfléchit, à voix haute et agit.

Des salles de naissance ... à t(r)oque chef

L'an dernier, elle a remisé sa blouse blanche pour une toque de chef. Elle veut en effet se lancer dans la cuisine pour continuer "à soigner les gens autrement, par le plaisir et le goût des bons petits plats maison"

Elle se forme, obtient un diplôme de commis de cuisine et enchaîne les stages, dans un Food Truck et chez Coco Shop à Cherbourg, tenu par une ancienne sage-femme thaï. Tiens, tiens. "C'était riche de rencontres. La pression n'est pas la même. C'est tellement épanouissant d'être au contact des clients et de leur procurer du plaisir", dit-elle avec le même grand sourire dans la voix.

Cette parenthèse gourmande et enchantée aura duré neuf mois, le temps idéal pour un bébé, mais pas assez pour y renoncer. Cette maman de trois enfants est donc retournée à la maternité, la semaine dernière. Rien n'a changé. Enfin si, ses collègues manifestent.

Dix d'entre-elles sont parties à Paris, ce jeudi, pour sensibiliser les pouvoirs publics. Elles réclament un meilleur statut, digne de leur responsabilité. Entre la salle d'accouchement, la préparation et suivi de grossesse, l'aide à la parentalité, le métier de sage-femme a évolué ces dernières années. Beaucoup obtiennent des DU de gynécologie et supplantent parfois le médecin-gynéco dans les campagnes désertées par les professionnels de santé.

Céline Henri n'est pas la seule à se poser des questions. "Dans le service, j'ai des collègues, qui aimeraient partir dans le libéral. Pas moi. Je suis très attachée au service public et j'y crois. Mais si je dois renoncer à mon métier, c'est pour faire tout autre chose." La porte de la cuisine est restée entre-ouverte. Elle sait désormais qu'un ailleurs est possible. Tout est une question de temps, décidément. 

Il me reste vingt ans avant la retraite et je sais pertinemment que j'aurai changé de métier d'ici là. Je me donne encore cinq ans.

Céline Henri, sage-femme à la maternité de Cherbourg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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