TEMOIGNAGE. Souffrance au travail : « j’ai l’impression de rendre malade ma famille aussi »

Publié le Mis à jour le
Écrit par Clé Arouche .

Pendant six ans, Karim* a conduit un véhicule industriel générant d’importantes secousses. Après neuf opérations chirurgicales, il ne peut plus reprendre son poste et voudrait faire reconnaître sa situation comme maladie professionnelle.

C’est un homme digne qui a pris l’habitude de ne pas se plaindre. Et pourtant, la douleur fait partie de son quotidien. A 51 ans, Karim, le visage amaigri, porte un collier cervical et un manchon de compression au bras pour soulager ses douleurs. Dans sa main en permanence, une télécommande. Celle du neurostimulateur qui lui a été implanté pour enrayer les souffrances dans sa jambe. Un appareil qui empêche le message douloureux de remonter jusqu’au cerveau.

Karim, aujourd’hui en arrêt de travail, a accepté de nous raconter son parcours. A condition que son identité ne soit pas révélée, ni le nom de l’entreprise qui l’emploie.

« J’ai aimé ce que je faisais »

En 2007, il entre dans une entreprise industrielle comme conducteur d’engin. Avec sa machine dotée d’un godet, il alimente le four principal du site. Des allers et retours à bord de cette chargeuse, en moyenne six heures par jour.

« J’ai aimé ce que je faisais. J’étais bien entouré. Les collègues étaient sympas » se souvient le quinquagénaire. « Mais, sur ma machine, il n’y avait pas de caméra de recul. Alors je devais en permanence me retourner, lorsque j'étais en marche arrière, pour être sûr de n’écraser personne, vue la taille de mes roues. Et puis, j’étais beaucoup secoué notamment quand le godet de chargement était plein. Mon siège n’avait pas de suspension, pour amortir les chocs et les vibrations. A la fin de la journée, j’avais souvent mal au pied et quand je descendais, j’étais un peu voûté ».

Quand les douleurs s’installent

Après six années, des douleurs plus intenses apparaissent au niveau des lombaires. Le diagnostic tombe : Karim souffre d’une hernie discale. Il est opéré mais la souffrance persiste. Les médecins lui implantent alors une plaque en métal pour souder les vertèbres douloureuses entres elles et stopper les symptômes. Mais les nerfs de Karim sont atteints. C’est alors sa jambe qui commence à lui poser problème.

Quand j’ai pu reprendre le travail, soudainement, je me suis mis à avoir des engourdissements, puis des fourmillements dans la jambe. Alors que je marchais, je me retrouvais par terre tout d’un coup parce que ma jambe s’était paralysée.

Karim, conducteur d'engin

France 3 Normandie

La peur de l’avenir

La pose d’un neurostimulateur est décidée. Pour Karim, le soulagement est important. Mais une fois encore en reprenant le travail, le conducteur d’engin est touché aux cervicales.

« On m’a installé quatre disques artificiels au niveau du cou. Désormais, c’est mon bras gauche qui me fait souffrir. En plus des engourdissements et de la douleur, plusieurs fois par jour, ma main se paralyse. Ca me fait peur. La douleur, je peux la supporter mais être handicapé je ne suis pas sûr » confie le quinquagénaire. « Ce qui me fait mal dans l’histoire, c’est ma fille. Elle sait que je suis malade, que j’ai été opéré plusieurs fois. Mais parfois, elle oublie, elle vient vers moi pour un câlin et je la repousse parce que j’ai mal. Je suis malade et j’ai l’impression de rendre malade ma famille aussi »

Pour ne pas perdre pied, Karim s’impose des rituels : accompagner sa fille à l’école, marcher un peu et aller boire un café dans son quartier. Là, il parle, échange, oublie pour quelques minutes sa peine : « Si je reste à la maison toute la journée, je vais devenir fou. Toutes ces habitudes m’aident à garder le moral et à éviter de prendre des médicaments qui me feraient dormir toute la journée ». Pudiquement, Karim dit que la maladie l’a changé. Une forme d’irritabilité. « Si je dois m’occuper d’un papier administratif à l’extérieur, je m’énerve vite » confie-t-il.

Car en plus de se soigner, un combat administratif occupe ses journées. Il est accompagné par la CFDT. Aujourd’hui, seule une partie des maux dont il souffre a été reconnue comme maladie professionnelle. Son atteinte aux cervicales ne l’est toujours pas. Un recours a été déposé. « Je ne demande que mon droit parce que je suis malade. J’ai travaillé, j’ai été honnête » poursuit-il. La reconnaissance d’une maladie professionnelle augmente le montant des indemnités journalières. Mais pour l’heure, Karim attend toujours.

De nouveaux projets

D’ici quelques mois, il devrait être licencié pour maladie professionnelle. En cas d’inaptitude à un poste, l’employeur doit faire une proposition de reclassement. 

La loi prévoit que l’employeur a une obligation de rechercher un autre poste, au sein de l’entreprise. En général, cela fonctionne, mais pas toujours. C’est une obligation de moyens, pas de résultat.

Jean-Marie Chappet, référent juridique à la CFDT.

France 3 Normandie

Karim le sait déjà : il n’y aura aucun poste pour lui au sein de l’entreprise de deux-mille salariés qui l’emploie. Désormais, il ébauche de nouveaux projets. A la fin du mois, un second neurostimulateur va être installé pour soulager son bras. Une fois qu’il sera soigné, il souhaite trouver une formation pour exercer un métier qui lui conviendrait physiquement. De quoi assurer espère-t-il l’avenir de sa fille.

 

*Le prénom a été modifié

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tous les jours, recevez l’actualité de votre région par newsletter.
France Télévisions utilise votre adresse e-mail pour vous envoyer la newsletter de votre région. Vous pouvez vous désabonner à tout moment via le lien en bas de ces newsletters. Notre politique de confidentialité