TEMOIGNAGE. La souffrance au travail des vétérinaires : « c’est un métier où on ne s’arrête jamais »

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Écrit par Clé Arouche .

D’après une récente étude, 20% des vétérinaires auraient eu des idées suicidaires au cours de l’année, 5% auraient tenté de mettre fin à leurs jours. William et Nicolas soignent les animaux depuis une vingtaine d’années. Ils racontent.

Le matin de notre rencontre, William Addey a déjà une grosse journée derrière lui. Une journée et surtout une nuit de garde. Vers 2h du matin, le vétérinaire a été appelé par un éleveur laitier. Sa vache peine à mettre bas. Le médecin part donc sur l’exploitation et passe près de deux heures à pratiquer une césarienne et faire sortir un veau, un peu trop gros.

Lorsque William retourne le matin vérifier que le nouveau-né se porte bien, les nouvelles sont bonnes. Le jeune veau a tété sa mère et est parvenu à se lever. Pour les deux hommes la nuit a été courte. « Je suis rentré après 4h du matin. J’ai eu du mal à me rendormir. Mais heureusement pour moi, mes enfants sont grands. Je n’avais donc pas à les accompagner à l’école ce matin » explique le soignant avec un sourire qui en dit long.

Enchaîner nuit de garde et journée de travail

Comme la très grande majorité des vétérinaires en France, après une garde, William Addey n’a pas de temps de récupération. Reste cette fois la satisfaction d’avoir répondu à une urgence réelle pour le soignant. « Il nous arrive souvent d’être réveillés à 2 heures du matin pour un lapin qui ne mange plus depuis trois jours, ou pour un chien piqué par une tique » confie-t-il agacé.

De retour à la clinique, son planning est déjà bien rempli. Au programme : la castration d’un bouledogue. « 80 % de notre métier, c’est de la médecine préventive. Les urgences ne représentent qu’une toute petite partie de notre activité. Mais avec les rendez-vous prévus, elles deviennent vite un problème dans la gestion du temps. Les clients ne le comprennent pas toujours » explique William.

Vétérinaire depuis vingt ans, comme de nombreux praticiens, il s’interroge sur le sens de son métier. Car s’il pratique cette castration, c’est que l’animal présente des manifestations sexuelles gênantes pour son maître. « Très souvent, les propriétaires n’ont pas eu le temps de faire de l’éducation. Du coup, à un an le chien a des manifestations très actives. Les propriétaires pensent que la castration va le calmer. Mais ce n’est pas certain. Quelle est la place du vétérinaire dans ce soin ? Soigne-t-on l’animal ou la demande du propriétaire ? » s’interroge-t-il.

Des vétérinaires multi-tâches

Tout au long de la journée, le soignant va enchaîner les actes chirurgicaux et les soins en respectant au maximum le cahier de rendez-vous, pour ne pas contrarier la clientèle. Il y aura aussi un temps pour s’occuper du planning des salariés, penser à l’approvisionnement du magasin, préparer les devis pour les clients… une multitude de tâches à laquelle le vétérinaire n’imaginait pas se confronter lors de ses études.  « Nous sommes formés à des gestes techniques pendant notre formation, pas à tout le reste » raconte William Addey.

Au fil des années, la fatigue, la perte de sens, l’épuisement émotionnel s’installent facilement dans la vie des vétérinaires. En mai dernier, une étude d’ampleur a été menée sur leur santé psychologique. Près de 20% des soignants en santé animale en France y ont répondu. 20% d’entre eux auraient eu des idées suicidaires au cours de l’année, 5% auraient tenté de mettre fin à leurs jours.

De nombreux facteurs de stress

Parmi les éléments générateurs de stress, la peur de l’erreur. Ce matin-là, William Addey l’a bien en tête. Il doit opérer un oiseau dont l’œuf est coincé dans l’abdomen. Il nous l’avoue, il est en panique. « Ce que je m’apprête à faire est périlleux. C’est pourtant sa meilleure chance de survie. La propriétaire m’a parlé d’elle, de sa vie. Des émotions, des larmes sont sorties. Elle m’a répété : ce n’est pas le moment » poursuit William, visiblement touché par la souffrance de sa cliente. « Et dans le même temps, la chirurgie mobilise du monde, nécessite du temps. Cela a un coût. 450 euros dans ce cas. C’est compliqué parce que si cela échoue, je dois quand même facturer. L’argent est omniprésent dans ma relation avec le client. »

La pression financière, la charge de travail (en moyenne, soixante-dix heures la semaine), la confrontation permanente avec la mort… Nicolas Deswarte en sait quelque chose. Pendant près de dix ans, il a géré deux cliniques vétérinaires dans l’Eure, une structure familiale de dix-sept personnes reprise après ses parents. Lui aussi a multiplié les heures et les gardes.

« C’est un métier où on n’arrête jamais. On ne peut pas se dire j’oublie ce cas. On pense à tout tout le temps, aux responsabilités, aux travaux à faire dans le cabinet… » se souvient-il. « Au fil du temps, le statut de l’animal a évolué. Il est devenu un membre de la famille. Les gens veulent plus qu’un résultat. Ils veulent un pronostic. Ils veulent tout savoir.»

L’omniprésence de la mort

Pour Nicolas Deswarte, l’acte qui a toujours été le plus difficile à supporter est l’euthanasie. « Cette décision, nous la prenons pour soulager l’animal. Mais c’est difficile de percevoir la détresse et la souffrance du propriétaire. Je ne m’y suis jamais habitué. Malheureusement, nous avons été formés à soigner les animaux mais pas forcément à écouter les émotions et communiquer avec les gens » décrit le vétérinaire. « Dans une même journée, on peut pratiquer la césarienne d’une chienne, voir les chiots, entendre les premiers cris et juste après l’euthanasie d’un chien senior. L’ascenseur émotionnel est très violent. »

En 2019, le corps de Nicolas a parlé. A 40 ans, le vétérinaire fait une crise d’appendicite. Un cas plutôt rare. « Le médecin a mis des mots sur mes maux » raconte-t-il pudiquement. « Il m’a expliqué que c’était un voyant rouge. Un message que mon corps m’envoyait. Un corps que je n’avais pas écouté jusqu’alors. Le médecin m’a alors dit : si vous ne levez pas le pied, vous ne fêterez pas vos cinquante ans ».

Prendre du recul

Le soignant sombre alors dans un burn-out. « C’était compliqué car les vétérinaires ont souvent le sentiment d’avoir réussi beaucoup de choses, leur concours, leurs études. C’est comme si nous n’avions pas le droit de nous plaindre. On se dit qu’on fait le plus beau métier du monde. Et on finit par s’oublier totalement. »

Pour reprendre pied, Nicolas Deswarte décide de faire autrement. Aujourd’hui, il assure deux ou trois journées de remplacement en tant que vétérinaire. Depuis la rentrée, il enseigne également dans une école à Rouen, qui forme les futurs auxiliaires spécialisés vétérinaires, qui œuvreront aux côtés des soignants. Un public auquel il parle régulièrement des difficultés du quotidien.

Et depuis mai dernier, il a lancé sa chaîne YouTube, Véto+. « Dans ma promotion, trois de mes camarades se sont suicidés. J’en avais assez d’écrire sur les réseaux sociaux « Pas un vétérinaire de plus » et d’attendre sans rien faire », explique-t-il. Désormais, il va à la rencontre des professionnels et des étudiants, pour les interroger sur leur métier et sur leur quotidien. Un travail cathartique pour lui et qui permet aux autres vétérinaires de se sentir moins seuls.

Pour information:

L'association Véto Entraide  propose une écoute confraternelle aux vétérinaires (praticiens, salariés, fonctionnaires), ainsi qu’à leurs conjoints et aux étudiants qui en ressentent le besoin

 

 

 

 

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