Coronavirus. Confinement et conséquences, le coup de chaud des comptables

Ce cabinet comptable de Poitiers a remis en place, partiellement, le travail depuis les bureaux, après une longue période de télétravail / © Cabinet Rivault
Ce cabinet comptable de Poitiers a remis en place, partiellement, le travail depuis les bureaux, après une longue période de télétravail / © Cabinet Rivault

Thermomètres de l’économie, les cabinets comptables viennent de connaître, et connaissent encore, une forte période d’activité. Au chevet de chefs d’entreprises soucieux ou d’indépendants angoissés, deux d’entre eux ont répondu à nos questions.

Par Marie-Ange Cristofari

Comment cette crise a commencé pour vous ?

Laurent Rivault (expert-comptable) :
Le vendredi 13 mars, on a fait le point avec les équipes pour mettre en place le télétravail. Dès la prise de service du lundi matin, la moitié des équipes étaient opérationnelles depuis le domicile, l’autre s’est organisée dans la journée. Nous avons mis fin à l’accueil physique dans nos bureaux. Je les ai fermés le lendemain. A partir de là, il a fallu animer les équipes à distance, On utilise WhatsApp, et de la visio, avec jusqu’à deux réunions quotidiennes la première semaine.
Notre groupe avait offert cette possibilité de travail jusqu’à 4 jours par mois depuis janvier, donc on avait les outils pour. A titre personnel, je « subissais » le logiciel de visio en pop up sur mon ordinateur, le dimanche soir, j’ai fait son apprentissage accéléré.

Cyrille Simard (expert-comptable) :
La profession est plutôt bien « armée », le télétravail était bien entamé, avec les outils adaptés. Notre entreprise dispose de plusieurs sites (Poitiers, Chauvigny, Tours, Marennes et en région parisienne), on était déjà digitalisés, donc apte au télétravail. En une journée, le télétravail était opérationnel. Ça a quand même été un tsunami sanitaire et organisationnel. La particularité, c’est d’avoir eu à gérer simultanément l’évènement pour nous et pour nos clients.

Quelles sont les particularités de cette période ?

Laurent Rivault (expert-comptable) :
C’est complexe ! Il faut se tenir informé au niveau de l’actualité et accompagner, dans l’urgence, nos clients, les suivre, les aiguiller dans leurs démarches. On a été « en mode survie » les 15 premiers jours… Il fallait organiser la formation des collaborateurs, être en veille sur cette actualité nouvelle et très mouvante et écouter les clients en souffrance, on ne sauve pas des vies, mais…

Cyrille Simard (expert-comptable) :
Tout ça a créé un surcroît de travail très intense, difficile à quantifier… Je parle de « sprint de fond ». On est très sollicités sur tous types de sujet... RH, paye… La réglementation, les nouvelles mesures, chômage partiel, garde d’enfants… Nous sommes occupés du déclaratif du chômage partiel, il a fallu mettre à jour les logiciels de paye pour « intégrer cette case ». Ça a été très sportif… Mais aussi sur la comptabilité et la fiscalité : C’était important de sortir les bilans 2019 pour pouvoir faire des demandes d’aides, anticiper pour les mois à venir. Avec la difficulté de la réglementation très mouvante cumulée au stress des clients qui attendent une réactivité. On a demandé à chaque collaborateur de contacter chaque client… de 30 à 50 dossiers. On a établi une trame de suivi avec le dispositif pour bien recenser les besoins et les aides possibles…

Les mesures prises pour sauvegarder l’économie sont-elles adaptées ?

Cyrille Simard (expert-comptable) :
Les clients ont beaucoup de problématiques différentes avec tous des inquiétudes sanitaires et des inquiétudes économiques. Les dispositifs d’urgence ont permis de soutenir bon nombre d’entreprises… Mais les plus en difficultés ont essuyé des refus bancaires
Il y aura une indulgence du fisc, les délais sont rallongés jusque fin juin pour solliciter une aide fiscale, et une indulgence sur les éventuels retards de paiement. Plus les aides régionales, et les annonces à venir…

Laurent Rivault (expert-comptable) :
Pour les prêts, il y a d’abord eu des freins assez forts des banques (pour les entreprises les plus fragiles) et ça s’est assoupli au fur et à mesure (avec les garanties de l’Etat), et le recours au médiateur du crédit. Parfois une conversation téléphonique suffit à débloquer, parfois il faut monter tout un dossier pour montrer la capacité à rembourser.
Globalement, les mesures sont adaptées. Le chômage partiel est un amortisseur important qui a permis de fiabiliser l’économie.
Mais attention, les conséquences économiques sont aussi masquées par les aides. Les trésoreries sont soutenues par les dispositifs. Pour certains, c’est le redémarrage qui va conditionner la réussite de ces aides…
Par exemple pour les restaurants, il risque d’y avoir un nouvel impact en juin… Quel sera le niveau d’indemnisation ? S’il y a réouverture, les conditions sanitaires permettent-elles d’atteindre le seuil de rentabilité ? Avec le même personnel mais une capacité d’accueil divisée par deux, mon ouverture ne génère-t-elle pas des pertes ?
Mon inquiétude est dans le temps, comment va-t-on pouvoir aménager ces mesures ?
Il n’y a pas d’annulation fiscale, mais des reports… Ca a une incidence sur la trésorerie immédiate, et les remboursements à venir…
Dans certains secteurs, sans abandon des charges, il y aura de la casse…

Parmi les secteurs qui souffrent, le commerce, le tourisme, les évènements comme les festivals sont très « visibles ». Y a-t-il d’autres domaines en grande difficulté ?

Laurent Rivault (expert-comptable) :
Il y a effectivement des secteurs qui fonctionnent quand le reste fonctionne. L’évènementiel, comme les locations pour les mariages, enchaîne les annulations, les reports.
Tout le secteur de la communication, quand il y a des annulations, c’est un chiffre d’affaires qui ne se rattrape pas. Et pour ça, il n’y a pas d’aides spécifiques. L’impact éco ne se mesure pas à l’instant T…

Cyrille Simard (expert-comptable) :
Très peu de secteurs sont en croissance, à part l’agroalimentaire. Beaucoup de profession « de seconde ligne », type métiers support, services, aides aux entreprises, ont leur mission reportées… Ils ne sont pas forcément touchés tout de suite, mais il y a un risque d’effet rebond, d’assèchement du travail… Tous ces services externalisés « dont on peut se passer » (formation, marketing, consultants) par crainte de la récession. L’ennui c’est que les priver de travail pourrait juste alimenter cette récession.

Des raisons d’espérer ?

Laurent Rivault (expert-comptable) :
L’important c’est que tout le monde reprenne confiance en l’avenir pour ne pas enrayer la machine. J’ai un client qui me dit : « J’ai des dépenses de travaux, mais, vu le contexte, je ne sais pas si je dois les engager ? » Je lui ai répondu : « Mais si, faites travailler. Rien de manière objective ne vous empêche de le faire ! ». Et puis, un autre client, constructeur de maisons individuelles La Rochelle, a rouvert, et il reçoit beaucoup d’appels, donc il y a des signes positifs.

Cyrille Simard (expert-comptable) :
C’est compliqué de faire des pronostics, tout le sujet sera la capacité d’adaptation du système économique lui-même. Il faut des habitudes vertueuses, on ne pourra pas tout attendre du soutien de l’économie. C’est de la responsabilité de chacun… Si tout le monde fait  des efforts pour faire repartir l’économie… Le signe encourageant, c’est que cette crise a été l’occasion d’une vraie attention à l’autre…

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