À Bordeaux, l'eau potable du robinet a plus de 20 000 ans, et cette ressource est menacée

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Les habitants de la Gironde sont les seuls, en France, à avoir une eau potable issue de nappes profondes constituées il y a plusieurs milliers d’années. Une eau consommée quotidiennement à Bordeaux par plus de 900 000 personnes. Comment utiliser ce trésor sans le tarir ? C’est toute la problématique, alors que la métropole connaît un boom démographique.

"L'eau que l'on boit tous les jours, c'est l’eau de pluie de Cro Magnon". Si votre enfant arrive un jour chez vous en vous racontant cette anecdote, ne soyez pas étonné : en Gironde, l'eau potable vient de très loin... dans le temps.
Cette spécificité est liée à la formation géologique de nos sols. Ceux-ci sont constitués de plusieurs couches de roches poreuses qui retiennent, en partie, une eau issue de la fonte des glaces, elle-même due au réchauffement post-ère glaciaire il y a des dizaines de milliers d'années. Ainsi, l'eau s'écoule du Massif central jusqu’à l’Océan.
"20 000 ans, c'est la fin des dernières glaciations et une période où il pleut énormément. L’eau circule beaucoup plus rapidement qu’aujourd’hui" raconte Bruno de Grissac, hydrogéologue. Et c'est ce trésor géologique que l’on a appris à redécouvrir. 

Gardiens de la ressource

Et si les plus jeunes sont souvent mieux informés que nous à ce sujet, c'est parce qu'ils y ont été sensibilisés. Chaque année en Gironde, 10 000 enfants sont éduqués à travers des ateliers mis en place par le Syndicat mixte d’étude et de gestion de la ressource en eau du département de la Gironde (Smegreg). Une génération sensibilisée dès son éveil, afin de se voir comme gardienne de cette précieuse ressource. "L’eau de pluie de Cro Magnon", fait partie des petites phrases qu’on leur donne à entendre pour les sensibiliser,  explique Bruno de Grissac, pas peu fier de sa trouvaille. Parce que oui, ça marche, ça marque. Et, c'est le but : "les enfants sont les principaux prescripteurs", insiste-t-il. 
Ce qu’ils apprennent est un secret qui a été bien enfoui de nombreux siècles. 

“Bien que l'on soit dans un département très richement doté en eau souterraine, du Moyen Âge jusqu’à la seconde guerre mondiale, celle-ci n’est pas du tout utilisée", raconte Bruno de Grissac. Le secret des romains, experts en hydrologie et constructeurs d’aqueducs dans la région, s’est perdu. 

"Vers 1850, le service d’eau n’est pas capable de délivrer plus de 5 litres d’eau par personne et par jour", s’amuse l’expert. Il faudra la révolution industrielle et le besoin croissant en eau pour que l’homme redécouvre ses sous-sols. 

De l’abondance à la gestion 

Ce que redécouvrent nos anciens, c'est que "dès que l'on fait un trou suffisamment profond, entre 50 et 300 m, il y a toujours de l’eau qui jaillit naturellement" explique l’hydrogéologue.
Cette redécouverte a créé une ruée vers l’eau dès les années 40. Un comportement impulsif questionné par un chercheur de la faculté de Bordeaux. En 1956, le Professeur Henri Schoeller, s’interroge sur les risques liés à la multiplication des forages et à l’augmentation continue des prélèvements dans la nappe de l’Eocène, en Gironde. 
Pierre Ducout, actuel Président du comité local de l’eau en Gironde, se souvient :

Quand je suis né, je n’avais pas l’eau de la ville. Mon père avait fait un forage dans la nappe la plus haute des profondes, le Miocène.

Pierre Ducout, actuel Président du comité local de l’eau en Gironde  

rédaction web France 3 Aquitaine

Et, c'est ce même petit garçon, dont le souvenir est si vif, qui une fois devenu homme et politique, va porter les projets de gestion de l’eau dans le département. 

Surexploitation des nappes profondes 

Depuis l’alerte donnée par Henri Shoeller, de nombreuses études ont été menées. Celles-ci ont conduit en 1996 à un diagnostic de surexploitation de certaines nappes profondes. En réponse à ce constat, la Commission locale de l’eau a été créée en 1996 et a été chargée de l’élaboration d’un schéma d’action l’année suivante. Ce schéma d’aménagement et de gestion des eaux de nappes profondes (SAGE) a été adopté en 2003 et révisé en 2013.

"Dès 2003, le SAGE introduit les économies d’eau comme pilier de gestion de la ressource" explique Bruno de Grissac. Et, pour cela, il se penche sur la réduction des pertes en distribution, mais également la communication auprès du grand public, notamment auprès des scolaires. "Depuis 2003, le territoire a gagné 300 000 habitants et on n'a pas augmenté les volumes prélevés. On est toujours plus efficace dans nos usages de l’eau", se félicite Bruno Le Grissac, sous sa casquette de Directeur du Smegreg, Syndicat mixte d'exploitation et de gestion des ressources en eau de Gironde. 

Péril en nos sous-sols

Si l’on prend l’exemple de la nappe de l’Eocène, on dénombrait 120 forages en 1950. Près de 700 sont exploités aujourd’hui. Le volume prélevé dans les nappes profondes, de 35 millions de mètres cubes par an en 1955, avait atteint son maximum avec 160 millions de mètres cubes en 2003, avant la mise en œuvre du SAGE. 

Le principal problème reste aujourd'hui la surexploitation de cette nappe éocène centre. Celle-ci permet l'alimentation de tout Bordeaux et ses environs, ainsi que l'Entre-deux-mers. De 2015 à 2019, Bordeaux-Métropole a prélevé, 13 millions de m3 dans la nappe de l'éocène, soit près du double de l'objectif annoncé dans l'objectif de préserver la ressource, rapporte la Cour régionale des comptes en novembre 2022.  En passant de 500 000 à plus de 900 000 habitants, la métropole doit désormais régler ce problème à la source. 

La Gironde dans le viseur de la Cour régionale des Comptes 

À l'occasion d'un nouveau rapport rendu en mars 2023, dans le cadre d'une enquête nationale sur la gestion qualitative de l'eau, la Cour régionale des comptes pointe du doigt la Gironde. Elle s'appuie sur les observations fournies par le Smegreg en charge de cette gestion :

La nappe de l'Eocène est de plus en plus surexploitée dans la zone centre du département.

Cour Régionale des comptes

Rapport d'observation définitive du 8 novembre 2022

Des seuils de prélèvement au-delà desquels la nappe se vide ont été définis en 2003 et redéfinis en 2013. Or, ceux-ci ont été allègrement dépassés : un surplus de  7,8 millions de m³ en moyenne durant la décennie 2010. Le prélèvement par habitant est pourtant en diminution : il s'établit aux alentours de 75 m³ par an et par habitant jusqu'en 2019, puis a connu un rebond à 77,5 % en 2020, certainement dû à la crise sanitaire et aux changements de comportements en matière d'hygiène. Il ne suffit pas à pallier le manque d'équilibre en ressource et renouvellement de celle-ci. 
L'autorité de contrôle a rappelé à l'ordre Bordeaux-Métropole pour trouver des solutions fissa.

Aller puiser l'eau du Médoc pour alimenter Bordeaux métropole

Depuis des décennies, les gestionnaires publics de l'eau en Gironde étudient maintenant des mesures palliatives.  Comme le précise Pierre Ducout, président de la CLE, "il nous faut aller chercher des ressources de substitutions pour des nappes trop sollicitées". Ainsi, le Smegreg préconise des solutions auprès des acteurs publics, en l'occurrence, Bordeaux-Métropole. Dans les tuyaux : un forage dans la nappe de l'éocène du Médoc.

Pour ce projet à Sainte-Hélène, dans le Médoc, les études ont débuté en 2000. Ce projet pourrait prendre corps en 2029 selon les prévisions de son directeur. Dans les faits, 10 millions de m3 seraient pompés dans la nappe de l’Oligocène du Médoc et emprunteraient des canalisations existantes jusqu'à Bordeaux. Six mètres cubes seraient utilisés par la métropole et quatre mètres cubes le seraient  par l'Entre-Deux-Mers. 

Un projet qui rencontre aujourd'hui l'opposition farouche des sylviculteurs médocains notamment, ainsi que des habitants. 

"Les autorisations de prélèvements sur l’éocène centre vont être réduites d’autant" précise Bruno de Grissac. "On ne sera pas loin d’approcher un niveau de prélèvement acceptable". A condition, précise-t-il, que la population reste constante.

Pour la Cour des comptes, "cette solution ne répond qu'à la moitié des besoins de substitution identifiés à l'échelle de la Gironde".  Par ailleurs, un autre projet est en cours d'étude au Smegreg: un puisement dans la nappe du Crétacé en Sud Gironde. Un gisement facilement accessible, puisque celle-ci affleure à cet endroit précis. 

Contribuer à la gestion de l'eau 

Au delà des ces solutions pour continuer à exploiter les ressources, il est aussi important d'en maîtriser l'usage. C'est pourquoi l'engagement de chaque  citoyen est primordial comme le rappelle Bruno de Grissac. 

"Une douche de 15 l/ minute, on peut la descendre à 7 l/minute" suggère-t-il, grâce à des pommeaux adaptés. "C’était jugé hier comme une perte de confort inacceptable, mais qui peut aujourd'hui être acceptée." C'est en effet dans la salle de bains que les Français utilisent 40 % de leur eau potable D'autres astuces importantes sont à suivre sur le site dédié du Smegreg, j'économise l'eau.

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