Bordeaux : ils veulent continuer à instruire leurs enfants à la maison

Il y avait beaucoup de familles et d'enfants dans le cortège de la manifestation qui a rassemblé près de 300 personnes ce samedi 14 novembre entre la mairie de Bordeaux et le rectorat. Elles manifestaient leur volonté de défendre le droit d'instruire leurs enfants à la maison.
Ils étaient entre 3 et 400 à manifester devant le rectorat de Bordeaux, ce 14 novembre, leur attachement à l'instruction à domicile.
Ils étaient entre 3 et 400 à manifester devant le rectorat de Bordeaux, ce 14 novembre, leur attachement à l'instruction à domicile. © I.Carpentier - France Télévisions
Dans le cadre de son discours sur le séparatisme, le 2 octobre dernier, le président Emmanuel Macron en a fait l'annonce : l'instruction à la maison sera "limitée". "C'est une nécessité. J'ai pris une décision, sans doute l'une des plus radicales depuis les lois de 1882 et celles assurant la mixité scolaire entre garçons et filles en 1969", a annoncé le président de la République, précisant que désormais, l'enseignement à domicile serait limité à des "impératifs de santé".
Un projet de loi devrait être présenté devant l’Assemblée Nationale le 09 décembre car les changements pourraient être effectifs dès la rentrée scolaire 2021.
Pour l'heure, rien n'est changé (cf le site internet du gouvernement). 
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Instruire à domicile était pourtant une possibilité, un droit, une liberté encadrée par l'Etat, qui existait en France pour les parents qui le souhaitaient et qui en assuraient la charge.
Pour LED'A, l'association les Enfants d'Abord, représentant des centaines de familles non-scolarisantes, ce texte et cette interdiction d'enseigner à domicile est liberticide à plusieurs égards, (liberté d'enseignement, de conscience et de choix des parents à choisir l'éducation de leurs enfants).

Ecole obligatoire

L'éducation pour tous est un des piliers de notre république : "L'instruction est obligatoire pour tous les enfants, français et étrangers, à partir de 3 ans et jusqu'à l'âge de 16 ans révolus". Néanmoins, il était jusqu'alors spécifié que "les parents peuvent choisir de scolariser leur enfant dans un établissement scolaire (public ou privé) ou bien d'assurer eux-mêmes cette instruction".

Bien entendu que "l'instruction dans la famille, parfois appelée école à la maison, doit permettre à l'enfant d'acquérir des connaissances et des compétences déterminées". Une démarche individuelle qui fait néanmoins l'objet d'un cadre avec des contrôles possibles dans les familles de l'instruction donnée ainsi que des progrès des enfants-élèves, au sein de leur environnement familial.

Apprendre à la maison

Beaucoup s'en sont rendu compte au premier confinement, faire la classe à ses propres enfants n'est pas une mince affaire... surtout qu'il a fallu "improviser" la chose. L'instruction à la maison est un vrai choix de vie demandant beaucoup d'énergie et d'investissement du (des) parent(s) enseignants.

On lui donne souvent le nom d'IEF pour "instruction en famille" et beaucoup invoquent le rythme, l'évolution de l'enfant ou de la famille.

Combien sont-ils ?

En France, on parle de 50.000 enfants non scolarisés dont la moitié pour des raisons médicales, de sport de haut niveau ou de mode de vie familial itinérant (gens du voyage). L'autre moitié représente des familles qui, par choix, ont voulu organiser l'école à la maison. En 2016, ils représentaient 0,3% des 8,1 millions d'enfants soumis à l'obligation scolaire. Parmi eux, près de 80 % suivent des cours via le CNED (cours de l'Education Nationale à distance).

Ils sont donc quelques milliers d'enfants en France, de 3 à 16 ans,  dont les familles ont choisi cette éducation hors des rails de l'Education Nationale. Mais, attention, ils l'affirment tous, pas hors des cadres. Puisqu'ils sont à la fois contrôlés par la mairie (tous les deux ans, pour l'aspect social et environnement de l'enfant compatible à cet apprentissage) et par les inspecteurs académiques (une fois par an). 
Deux familles qui pratiquent l'instruction en famille (IEF).
Deux familles qui pratiquent l'instruction en famille (IEF). © B. Lasseguette - France Télévisions

Evanie et ses trois enfants, à Bergerac

Pour Evanie Echard, cette instruction à domicile s'est imposée au fil du temps. Car avant d'avoir des enfants, "comme tout le monde", elle pensait je dirais si... ils obéiront comme ça et voilà... "J'ai été élevée comme ça." Mais, il y a onze ans avec l'arrivée de Léolie, elle s'est dit "ça ne marche pas comme ça." Ensuite, elle s'est nourrie de lectures, notamment de la méthode Montessori mais aussi de divers ouvrages portant sur une approche de communication non-violente, les recherches des neurosciences sur les modes d'apprentissage "comment un cerveau apprend", les individualités et différences de chacun face aux mémorisations. Bref, elle a choisi du sur-mesure pour Léolie, qui a aujourd'hui 11 ans, mais aussi pour Aloïs, 8 ans et Joseph 4 ans.

Tout a commencé par Léolie donc. "A trois ans et demi, elle était censée être à l'école." Mais elle l'explique, lors de sa visite, elle n'a pas aimé ce qu'elle y a ressenti... "Attention, je n'ai rien contre l'école, je n'appréciais pas la gestion humaine." Et comme elle est graphiste-illustratrice, elle avait déjà eu accès à l'école lors d'ateliers pour des Temps d'activités Périscolaire qu'elle animait. Ce n'était pas ce qu'elle souhaitait pour ses enfants, de même qu'elle préférait pouvoir "passer du temps avec son enfant, puis ses enfants." Une volonté qui s'inscrit également dans un mode de vie car elle travaille chez elle comme professeure, également à distance "je n'aime pas le rythme effréné qu'on a tous en ce moment." Le papa est régisseur dans un théâtre et n'a pas non plus d'horaires de bureaux si on peut dire.

En instruction à domicile, il s'agit de respecter le contrat, d'une instruction évolutive des fondamentaux qui n'a besoin de respecter un programme annuel strict. Autrement dit les enfants d'Evanie apprennent à lire, à compter, à découvrir, s'interroger selon le tempo qu'Evanie leur propose ; de façon à acquérir, d'ici leurs 16 ans, le fameux "socle commun de connaissances, de compétences et de culture".
Evanie et sa fille Léonie.
Evanie et sa fille Léonie. © B.Lasseguette - France Télévisions
Après avoir passé l'écueil de reproduire l'école à la maison "tout le monde le fait, d'essayer de faire la classe !", Evanie a observé ses enfants et a cherché à s'adapter à chacun d'eux : ce qui les intéresse, s'ils sont plus visuels, ont une approche plus tactile. "Aussi parce qu'on apprend mieux quand on apprécie quelque chose". Donc quand elle voit qu'un thème les séduit, elle s'y engouffre. L'occasion de faire des maths, de l'histoire ou d'autres matières si cela s'y prête.
Ainsi, tout les matins la journée commence, tranquillement après le déjeuner par la lecture du journal "Mon petit quotidien". De là, se décline les apprentissages du jour pour chacun. Souvent les deux ainés ensemble et le petit aura son moment plus tard dans la journée.

Mais l'école pour Evanie, est loin de se faire entre quatre murs. Quand on lui parle du risque de rester dans une bulle, pour sa famille ce n'est pas le cas : c'est aussi beaucoup de sorties, beaucoup de rencontres. Et contrairement à l'école où les enfants ne côtoient que des enfants de leur âge, la communication se fait entre toutes les générations "on a parlé de la guerre avec la mamie d'en face", ou encore cette sortie à la rencontre d'une association qui faisait de l'aide alimentaire.

La famille fait aussi partie d'un réseau, un groupe de parents qui vivent également cette instruction à domicile. L'occasion d'échanger mais aussi, pour les enfants l'occasion de se côtoyer. 

Si l'instruction à domicile lui est désormais interdite, elle l'affirme, aucun de ses enfants ne retournera à l'école. Elle réfléchit à la réglementation : "c'est très perturbant". Peut-être que cela coïncidera avec son projet professionnel de documentaire à l'étranger où les enfants l'auraient de toute façon accompagnée. Sinon ? S'il faut partir, ils le feront. Mais elle n'est pas prête à renoncer à ce droit.

Mélanie et ses trois enfants dans les Landes

Dans les Landes, le groupe des IEF (Instruire en famille) pays basque-Landes représente une soixantaine de familles qui se sont investies dans cette démarche "dans le cadre des valeurs de la République"Dans un communiqué, sans doute rédigé pour défendre ce droit familial qu'on risque de lui enlever Mélanie explique :
"Nos enfants empruntent des sentiers d'apprentissages moins "connus" mais tout aussi riches que leurs camarades scolarisés avec lesquels ils échangent régulièrement. 
Ils apprennent à travers les activités qui animent leur coeur leurs leçons de Français, Mathématique, Histoire, Biologie ou Physique..
."

Ces parents ont souvent l'idée d'une instruction non-stéréotypée, mais au contraire sur-mesure "chaque besoin et chaque enfant est différent", au fil des progrès de l'enfant et plus en rapport avec le quotidien.

Pour autant, ces familles se disent respectueuses des valeurs partagées dans les écoles traditionnelles gérées par l'Education nationale. "Nous sommes attachés à transmettre à nos enfants et autour de nous des valeurs de solidarité, de respect, d'écoute, d'entraide, de bienveillance, de communication respectueuse qui sont les fondements même des valeurs Liberté-Egalité-Fraternité de la France".

Avec cette communication ces parents veulent faire connaître "le bonheur qu'il en résulte pour nos familles", de ce choix "né de l'amour pour nos enfants et de notre envie de s'adapter au rythme qui est le leur". Ils espèrent aujourd'hui "être entendus et reçus" pour faire respecter ce choix en trouvant "un compromis équitable pour nous permettre de conserver ce droit fondamental".

Avec beaucoup d'enthousiasme, Mélanie raconte, ce qui leur a fait passer le pas. Elle est réalisatrice documentariste, son conjoint plombier et leur lieu de vie est aujourd'hui conditionné par cette instruction à domicile. Ils ont emménagé à Morcenx pour cela, pour donner un espace de vie, de découverte à leurs enfants, au milieu de la nature.

A l'époque, ils n'avaient que deux enfants scolarisés "classiquement". Mais c'est avec le deuxième qu'ils se sont rendus compte que le rythme, le mode d'enseignement ne convenaient pas à leur petit garçon voire même, qu'il pourrait être en souffrance. Dans un premier temps, il sera scolarisé dans une école alternative pratiquant la méthode Montessori. Malheureusement celle-ci doit fermer. A la rentrée suivante, ils décident donc de faire l'école à la maison, également pour la fille ainée qui a pu, elle aussi, exprimer son mal-être d'alors (elle avait des maux de ventre inexpliqués).
Un changement d'approche pour toute la famille a eu lieu et aujourd'hui c'est Mélanie qui instruit ses trois enfants de 12, 10 et 3 ans. Elle dit plutôt que c'est eux qui la guident dans cette fonction. Elle s'appuie sur les passions de chacun pour aborder les grandes lignes du programme qu'elle tente de garder en ligne de mire sans en faire une règle. L'une aime les chevaux, les animaux, l'autre la pêche, les jeux en forêt, le dernier une expression plus corporel.

Dans ce rôle, Mélanie semble épanouie et dit que c'est aussi le cas de ses enfants. Ce qu'elle redoute aujourd'hui c'est qu'on lui enlève ce mode de vie, l'équilibre qu'ils ont trouvé. Aussi peut-être à cause de l'amalgame qui est fait dans ce projet de loi, avec ceux qui enseignent d'autres choses bien loin des valeurs de la république. Mais elle, sa famille et ses enfants, sont contrôlés chaque année, les inspecteurs savent bien à qui ils ont affaires.
 
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