"Ils sont vus comme des patients, pas des détenus" : un documentaire montre le quotidien des soignants à la prison de Gradignan

Surpopulation, matelas par terre, proximité... les conditions de vie en prison détériorent la santé des détenus. Le documentaire "Soigner en prison" montre le quotidien de ceux qui les prennent en charge en suivant une médecin généraliste à la prison de Gradignan, et une infirmière dans l'unité de soins sécurisée de l'hôpital Pellegrin à Bordeaux.

Priscilla Bounat a toujours ses clés sur elle. Pour accéder à son lieu de travail, elle déverrouille plusieurs portes, qu'elle referme soigneusement derrière elle. Même la salle d'attente de cette médecin généraliste peut être fermée à clé. Et pour cause, elle exerce au centre pénitentiaire de Gradignan.

Le documentaire "Soigner en prison", réalisé par Adrien Morcuende, s'intéresse aux professionnels de santé en milieu carcéral. On y suit le quotidien de Priscilla Bounat, médecin à la prison de Gradignan, et de Delphine, infirmière à l'hôpital Pellegrin, au sein de l'unité sécurisée. 

"On est dans un environnement qui peut être dangereux, il faut en avoir conscience. Après, il ne faut pas que la peur guide nos prises en charge en permanence", estime Priscilla Bounat. La médecin a subi une agression en mai 2022, pour autant elle assure que ces événements sont "rarissimes".

N'importe quel contexte dans lequel on prend en charge des patients peut amener à de l'agression, j'ai déjà eu peur en médecine de ville, aux urgences...

Priscilla Bounat, médecin généraliste à la prison de Gradignan

"Des patients, pas des détenus"

La généraliste effectue parfois des visites en cellule, pour les détenus à l'isolement ou en quartier disciplinaire, mais elle passe la majorité de son temps en consultation au sein du service de santé installé dans la prison. Lorsqu'elle reçoit les patients pour la première fois, elle leur demande la durée de leur peine, pas les faits qui leur sont reprochés.

Même si certains abordent le sujet spontanément. "Parfois les patients ont besoin de décharger. La consultation d'entrée a lieu très rapidement après l'incarcération, ils ont besoin d'exprimer leur colère ou leur tristesse d'être ici", raconte Priscilla Bounat dans le documentaire. 

Ce qui m'a le plus marqué, c'est que les personnes incarcérées sont avant tout vues comme des patients, et pas comme des détenus.

Adrien Morcuende, réalisateur du documentaire "Soigner en prison"

à rédaction web France 3 Aquitaine

Des douleurs liées à la vie en prison 

Devant Priscilla Bounat, les patients défilent et les mêmes pathologies reviennent. Lombalgie, douleurs articulaires, troubles musculo-squelettiques... le dos des détenus est mis à rude épreuve. "Ça fait 19 mois que je suis ici, et je n'ai dormi que 4 ou 5 mois dans un lit, et tout le reste, par terre", témoigne un patient. 

Priscilla Bounat explique que ces douleurs, qui naissent en prison, sont des "pathologies réactionnelles à la détention", c'est-à-dire directement liées aux conditions de vie des détenus. La surpopulation carcérale y est pour beaucoup. Gradignan en est une des illustrations criantes. En octobre, la prison accueillait 783 détenus, pour 349 places, soit un taux de remplissage de 224%, selon le ministère de la Justice.

Un manque de kinés

Pour soigner les détenus, Priscilla Bounat n'est pas seule à l'unité de soin de Gradignan. Des infirmières, des manipulateurs radio, des dentistes, une assistante sociale et des psychologues sont là pour garantir l'accès au soin des patients. Mais les kinés manquent cruellement, et les délais de prise en charge sont beaucoup plus longs qu'à l'extérieur. 

Pour toutes les pathologies traumatiques ou musculo-squelettiques liées aux conditions de vie, on n'a que 0,7 équivalent temps plein de kinésithérapie, c'est insuffisant par rapport à la population qu'on traite.

Priscilla Bounat, médecin généraliste à la prison de Gradignan

Autre symptôme lié à la détention : de nombreux détenus consultent pour des problèmes de constipation. "Aller à la selle dans une cellule de 7 à 9 m2, où il y a trois personnes et où le coin d'intimité est assez restreint, ce n'est pas forcément facile, observe Priscilla Bounat. Ils peuvent attendre que le co-détenu aille en promenade pour aller aux toilettes."

"Deux mondes qui coexistent"

Lorsque l'état de santé des détenus nécessite une prise en charge plus lourde, comme une opération, ils peuvent être transférés à l'hôpital Pellegrin à Bordeaux, dans l'unité hospitalière sécurisée. Le réalisateur nous y emmène dans la deuxième partie de ce documentaire, produit pour le média réseau-CHU, financé par les 32 centres hospitaliers universitaires de France. 

Pour pouvoir soigner ces patients spéciaux en toute sécurité, les soignants doivent respecter un certain nombre de règles : "ne jamais tourner le dos au patient, et ne pas se placer entre le lit et la fenêtre", énumère Delphine, infirmière. 

"Il y a une répartition des rôles, ce sont deux mondes qui coexistent : la santé et la prison. Il y a des obligations, un protocole, des méthodes de travail spécifiques", décrit Adrien Morcuende. "A la fin, les deux doivent travailler dans un intérêt commun avec des codes et des contraintes différentes."

La collaboration entre ces deux mondes s'illustre de manière très concrète et visuelle : dans l'unité sécurisée de Pellegrin, le sol du couloir est orange, "la couleur de l'autorité pénitentiaire", décrypte Adrien Morcuende. A l'entrée de la chambre, le revêtement devient bleu. Cette délimitation matérialise la ligne après laquelle le gardien s'arrête, et le médecin peut entrer.