Témoignage. "On l'a poussée à mettre fin à ses jours" Le combat de la mère de Juliette, 15 ans, victime de harcèlement

Publié le Écrit par América Lopez

Juliette, 15 ans, s'est donné la mort le le 1ᵉʳ mai 2021 à Pessac, près de Bordeaux. Comme de nombreux adolescents de son âge, la jeune fille était très active sur Internet. Elle était aussi violemment harcelée. Sa mère, Alexandra Joris se mobilise contre le cyberharcèlement et milite pour une éducation aux réseaux sociaux.

Article initialement publié le 30 novembre 2023

Elle a encore les larmes aux yeux quand elle parle du suicide de sa fille. Juliette, jolie jeune fille souriante de 15 ans, s'est pendue dans sa chambre un soir de 1ᵉʳ mai.

"Mais vas-y, pends-toi !"

Quand Alexandra Joris se présente, elle dit toujours qu'elle est la maman de deux filles, Charlotte et Juliette, "même si Juliette a décidé de partir le 1er mai 2021". Cette mère de famille de 50 ans est toujours très émue en évoquant les circonstances dans lesquelles elle a découvert le corps de sa fille à son domicile de Pessac, en Gironde. "Son téléphone portable et le chargeur bien embobiné étaient posés à un mètre d'elle. Je connais ma fille, cela voulait dire "maman, tout est là dans ce téléphone". 

Quelques heures avant de mettre fin à sa vie, Juliette avait posté une photo d'elle en train de pleurer sur Tik Tok. "Dessous, on a retrouvé au moins une personne qui a écrit : "mais vas-y, pends-toi !", raconte la mère de famille." Les mots ne doivent pas tuer. La personne qui écrit cela doit imaginer que ce pourrait être sa mère ou sa sœur qui reçoit ce genre de message.

Pour Alexandra, le problème des réseaux sociaux réside dans l'accumulation des commentaires, même les plus négatifs. "Quand on n'a que quinze ans, on n'a pas les épaules pour encaisser et le pas, on le franchit", constate-t-elle. 

Juliette n'avait plus les épaules et la force de continuer ce qu'elle devait supporter depuis des mois. J'ai bien senti qu'il y avait un problème, mais elle n'en a parlé à personne.

Alexandra Joris

mère d'une victime de cyberharcèlement

Alexandra Joris a déposé plainte contre X, mais, plus de deux ans après la mort de l'adolescente, l'enquête n'a toujours pas abouti. "C'est difficile de remonter la piste des harceleurs sur les réseaux sociaux, car certains messages sont éphémères. Et puis TikTok est basé en Chine : la France n'a pas d'accord de coopération avec ce pays. Par ailleurs, les enquêteurs de police ont mis dix jours pour ouvrir le téléphone de Juliette", rapporte-t-elle.

De la prévention auprès des jeunes

Quelques mois après la mort de sa fille cadette, le 30 septembre 2021 soit le jour où Juliette aurait dû avoir seize ans, Alexandra Joris a créé l'association RESPECT'Moi# Une vie pour Juliette , pour lutter contre le cyberharcèlement et prévenir sur les risques psychologiques liés aux réseaux sociaux.

Alexandra Joris a choisi de transformer son chagrin en énergie pour parler du cyberharcèlement. Grâce à son association, elle intervient dans les collèges et les lycées pour sensibiliser les jeunes à ce fléau. "Mon but lors de mes interventions, c'est de les toucher au cœur en racontant l'histoire de Juliette", résume-t-elle.

"Ma fille pouvait parler politique ou écologie, elle était curieuse, elle aimait la mode, elle était pleine de vie ! Et elle était comme beaucoup de jeunes à passer du temps sur les réseaux sociaux, et elle a subi du cyberharcèlement tout à travers les réseaux sociaux. Clairement, on l'a poussée à mettre fin à ses jours".

Alexandra Joris ne refuse jamais une intervention, soit pour aider les victimes, soit les personnes témoins d'un cas de harcèlement. "Je ne suis pas là pour donner des leçons, mais pour expliquer pourquoi on ne peut pas manquer de respect et traiter des jeunes de tous les noms à travers le téléphone. On n'a pas le droit d'écrire certaines choses et provoquer la haine. Personne n'a le droit de dire des mots qui tuent avec son téléphone ou un ordinateur".

Qu'est-ce que toi ça te ferait si on traitait ta maman ou ta soeur de pute ou de salope ?

Alexandra Joris

Mère d'une victime de cyberharcèlement

Aucun jeune n'est à l'abri

Est-ce que certains jeunes ont plus de risque d'être harcelés que d'autres ? Selon Alexandra Joris, il n'y a pas de profil type. "Juliette, c'était une jeune fille très jolie et très souriante. Vous l’auriez croisée dans la rue, jamais vous auriez pensé qu'elle pouvait le genre de fille à être harcelée sur les réseaux sociaux. Quel que soit le physique, vos préférences sexuelles ou votre niveau scolaire, il n'y a pas de profil type", martèle-t-elle.

Ne croyez pas que ça n'arrive qu'aux autres. Je le dis aux jeunes et aussi aux parents.

Alexandra Joris

maman de victime de cyberharcèlement

Alexandra Joris alerte aussi sur les signaux qui peuvent sembler rassurants pour l'entourage, mais peuvent être trompeurs. "Quinze jours avant son suicide, elle m'a prise dans ses bras en disant maman ne t'inquiète pas, ça va aller. Les messages sur les réseaux sociaux, je m'en fiche", se souvient-elle. "Ni ses amies, ni ses professeurs, ni moi sa mère alors que nous étions très proches, personne ne pouvait imaginer que Juliette vivait très mal les messages qu'elle recevait sur internet et qu'elle en viendrait au suicide".

Lors de ses interventions, Alexandra Joris essaie de faire passer son message. "Je leur parle comme une maman et j'insiste sur le respect. On ne peut pas aimer tout le monde, mais on n'a pas le droit d'écrire certaines choses". 

Son combat pour Juliette

Alexandra Joris a récemment participé à l'exposition de la photographe bordelaise Catherine Cabrol intitulée "Blessures de femmes", qui présente une série de portraits de femmes de la région ayant subi des violences physiques ou psychologiques. "Cette femme a subi une grande violence de manière indirecte, mais réelle : celle de perdre sa fille poussée au suicide par le cyberharcèlement. C'est très dur ce qu'elle a vécu et ce qu'elle vit encore'', témoigne Catherine Cabrol. 

Catherine Cabrol a choisi de photographier Alexandra Joris tenant le portrait de sa fille Juliette contre elle. La mort de sa fille est une blessure incommensurable pour cette maman. Une occasion pour parler encore des conséquences du cyberharcèlement. "Depuis la mort de Juliette, les choses bougent, ce sujet est abordé dans les établissements scolaires, on en parle de plus en plus", constate Alexandra Joris.

Apprendre aux enfants à se respecter

Si elle n'est pas opposée à la possession d'un téléphone portable au collège, Alexandra Joris préconise l'éducation des enfants aux réseaux sociaux. "Il faut en parler le plus possible avec eux, il faut réapprendre la bienveillance et le respect. La mère de famille cite l'exemple des pays d'Europe du nord "où les taux de harcèlement scolaire et de cyberharcèlement sont dix fois moins élevés qu’en France parce qu'il y a un apprentissage dès le plus jeune âge", assure-t-elle, "il y a une autre acquisition, au même titre que le Francais ou les mathématiques, on apprend aux enfants à se respecter". 

Les réseaux sociaux peuvent être une arme.

Alexandra Joris

maman d'une victime de cyberharcèlement

Ce que dit la loi

Le cyberharcèlement ou harcèlement sur internet est un délit : un acte interdit par la loi et puni d'une amende et/ou d'une peine d'emprisonnement inférieure à 10 ans. Si vous êtes victime de ce type de harcèlement, vous pouvez demander le retrait des publications à leur auteur ou au responsable du support électronique. Si vous êtes victimes, vous pouvez contacter le 3018, un numéro anonyme et gratuit, pour obtenir de l'aide.

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