Trains en panne, horaires intenables, week-end travaillés... à la SNCF les cheminots ont le blues

Pendant longtemps, le métier de cheminot à la SNCF conférait un vrai statut. Aujourd’hui, dépourvu de ses avantages, le métier ne fait plus rêver. Aux horaires intenables, la vie de famille décousue et le salaire trop faible, s'ajoute la perte du régime spécial. Les cheminots l'assurent : la profession n’est plus ce qu’elle était.

Il a passé son enfance à "rêver d’être conducteur de train", et a fait les études pour l’être. Pourtant, Morgan, cheminot depuis dix ans, veut aujourd’hui changer de métier.

Dès son embauche à la SNCF, la désillusion guette.  "C’était déjà un peu la fin. Les plus vieux disaient que c’était fini", rapporte-t-il. La menace plane sur le statut et le métier de cheminot, mais à l’époque son envie est plus forte. Le métier l’intéressait, même si "on voyait vers où on se dirigeait", se souvient-il. 

"C’est impossible de tenir les horaires"

Au quotidien, Morgan évoque une cadence infernale "Tout est optimisé et se joue à la seconde près". déplore-t-il. Il évoque des trajets au départ de Bordeaux, qu’il peut effectuer jusqu’à Marmande, avec seulement cinq minutes pour refaire tous les contrôles et repartir en sens inverse. "C’est impossible de tenir les horaires", insiste-t-il.  "C’est en permanence le sprint". 

Les journées sont de plus en plus longues avec de plus en plus de trains à faire et des pannes à répétitions. On est forcément en retard.

Morgan

Conducteur de train à la SNCF depuis 10 ans

De ces délais intenables découle une culpabilité, ressentie par les conducteurs sous pression. " En partant en retard, ça va décaler plein de trains derrière et entraîner une dégradation du service", poursuit Morgan.  Il cite en exemple une autre ligne, la Bordeaux-Arcachon, pour laquelle les conducteurs ont 10 minutes pour basculer dans le sens inverse, ou encore l’Intercité vers Marseille.

Avant d’être à la SNCF, je n'aurai jamais cru qu’on puisse faire 7 ou 8 heures sans pause, sans même aller aux toilettes.

Morgan

Conducteur de train à la SNCF

Difficile vie de famille

À cela s'ajoutent les découchés : il n'est pas possible de faire l'aller-retour dans la journée.  Morgan effectue 7 à 8 découchés par mois, pour effectuer des trajets comme le Bordeaux-Sarlat, en Périgord, qui arrive à 20 h 20 et repart à 5 h 40 le lendemain, ou encore le Bordeaux-Arcachon, qui arrive à 21 h 40 et repart à 6 h 50.  "Beaucoup de gens se mettent en temps partiel pour pouvoir voir leur famille à cause des découchés et de la fatigue", note le conducteur de train.

Un travail éreintant, rémunéré 1 931 euros brut par mois pour le salaire de base. L'essentiel des revenus de Morgan repose essentiellement sur les primes perçues, au nombre de km effectués, et sur les compensations financières du fait de l'absence, notamment, de contrôleurs. 

"Les salaires n'ont jamais été très haut, mais il y avait un statut, un régime social de retraite"

Pour Julien Bournique, le responsable Sud Rail Aquitaine, la dégradation des conditions de travail a commencé en 2018, avec la fin du régime spécial des cheminots. Mais c'est avec la fin du régime de retraite à 50 ans que tout s’écroule. "Avant, on comptait sur l’attrait du métier, c’est bien fini ", constate le syndicaliste. 

Conducteur de train, c'est le rêve. Mais c’est une vraie image d’Epinal.

Julien Bournique

Responsable Sud Rail Aquitaine

Julien Bournique regrette le statut perdu des cheminots, "Les salaires n’ont jamais été très haut, mais il y avait un statut, un régime social de retraite ". Selon lui, toutes les dernières réformes de la profession ont mis à mal son attractivité.  Il rappelle la partition de la SNCF en cinq sociétés et la privatisation d'une partie de celles-ci, et souligne les effectifs nationaux de cheminots : 140 000 aujourd’hui contre  200 000 il y a 20 ans. 

" On tire sur l'élastique et ça craque "

Pour le responsable syndical aquitain, la SNCF demande aux cheminots de faire plus avec moins. "On tire sur l’élastique et ça craque" dit-il. Il déplore ce qu'il appelle "la fin d'un service publique de qualité"  et affirme qu'"un cheminot a un taux de productivité deux fois supérieur à la productivité nationale".

Selon Julien Bournique, le fait de travailler deux week-end sur trois et les amplitudes horaires jusqu'à 1 h du matin ont des conséquences :  personne ne veut postuler un poste aussi contraignant, sans statut. D'autant plus depuis l'allongement des carrières.  "Ne pas voir grandir ses gosses et partir à la retraite à 64 ans (...) Ça a un sens quand il y a un pacte social" conclut-il. 

"On a largement recruté, on a assez de conducteurs"

Côté SNCF, Jérome Bini, le directeur des ressources humaines en Nouvelle Aquitaine pour le réseau voyageurs TER, et salarié de l'entreprise depuis vingt ans, refuse d'entendre parler de manque d'attractivité. 

S'il évoque une période plus compliquée post-Covid, le recrutement a, selon lui, repris sans difficulté.  Selon ses derniers chiffres, en 2023, 182 personnes ont été recrutées dont près de 70 conducteurs (10 en interne avec des reconversions d'agents de gare). Cent-trente recrutements sont encore prévus en 2024, dont 50 à 60 conducteurs. 

On a énormément de CV et on procède au recrutement sans difficulté

Jérome Bini

DRH SNCF Nouvelle Aquitaine voyageurs TER

Il met en avant le succès que rencontrent les formations spécifiques : "le métier de conducteur ne s’apprend nul par ailleurs" qu'auprès de la SNCF. Des formations accessibles après avoir postulé sur un site dédié. 

"On sait pourquoi on vient le matin au boulot"

À la question de la perte de sens du poste, le responsable des ressources humaines répond sans détours : "Faux ! Il n'y a pas de problème d'attractivité et pas de vague de démission". D'ailleurs, selon lui, le taux de démission dans la société est extrêmement faible : 0,8 %, quand la moyenne nationale est à 2,7 % (1ᵉʳ semestre 2022, chiffres INSEE). 

Le DRH est formel :  être cheminot est "un métier très attractif : On sait pourquoi on vient le matin au boulot". En Aquitaine, la demande est forte : les lignes se développe et des RER régionaux sont mis en place. "Qui dit plus de trains dit plus de conducteurs. On est dans un cercle de croissance" , insiste Jérôme Bini. 

Morgan, lui, évoque une dernière formation lors de laquelle, sur 12 élèves, un seul a été validé, "par manque de motivation". " Ils voient les conditions de travail, ça ne leur donne pas envie de se battre.", affirme-t-il. Depuis plusieurs semaines, SUD Rail et Force ouvrière lancent un appel à la grève perlée qui perturbe la circulation des trains. Morgan en sera dès lundi.