Guerre en Ukraine : les producteurs de colza et de tournesol face à l'explosion de la demande d'huile

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Écrit par Lauryane Arzel avec Jules Boudier

Les producteurs de tournesol et de colza doivent faire face à une demande toujours croissante, alors que l'Ukraine et la Russie ne peuvent plus exporter leurs marchandises. Une situation tenable à court terme, mais tout de même risquée pour leur activité.

Fabien Mazaud, agriculteur, détient une denrée de plus en plus rare : de l'huile de tournesol. Il vend ses produits dans un magasin situé à l'entrée de la Ferme des Réserves (Haute-Vienne). On y trouve aussi de l'huile de colza qui représente le tiers des surfaces cultivées. "On fabrique également de l'huile de lin. D'habitude, c'est l'huile de colza qui fonctionne le mieux, mais en ce moment, c'est le tournesol."

Des rayons qui se vident dans les magasins, des restaurateurs qui achètent des bouteilles d'huile de tournesol à prix d'or : une situation que Fabien Mazaud commence à bien connaître. "Les gens se ruent sur les bouteilles, ils se ravitaillent toutes les semaines. Ce matin, j'ai ravitaillé un magasin, les rayons étaient remplis. Cinq minutes plus tard, il y avait déjà deux bouteilles en moins", raconte-t-il.

"On ne peut pas dire oui à tout le monde."

Derrière Fabien Mazaud, le pressoir est en pleine activité. Mais la machine devrait bientôt s'arrêter, plus tôt que les années précédentes. "Normalement, il devrait y avoir trois tonnes de graines à l'intérieur, il en reste trente kilos. C'est vraiment la fin du stock."

Les fruits de la récolte 2021 auraient dû permettre de maintenir les stocks jusqu'à l'été prochain. Mais l'agriculteur doit faire face depuis plusieurs mois à une explosion de la demande, renforcée par le conflit entre la Russie et l'Ukraine. Les deux pays exportent habituellement 80% de la production mondiale d'huile de tournesol. 

"On avait décidé avant la guerre de doubler notre surface cultivée en tournesols. On est passé de quatre à neuf hectares", explique Fabien Mazaud. "La tonne de graines de tournesols coûtait déjà 600€. Elle vaut 800 voire 900 euros aujourd'hui, c'est de la pure spéculation." Une flambée des prix causée par une demande excessive et une offre insuffisante.

L'agriculteur préfère donc rester prudent. Si la culture du tournesol apporte un peu de stabilité dans un contexte économique troublé, les bénéfices dépendront aussi des rendements, ici de 25 quintaux à l'hectare pour la culture du tournesol. "On ne pourra pas dire oui à tout le monde", prévient-il. "On a des coûts de production qui augmentent, entre autres, les emballages et les bouteilles en verre."

La prudence est de mise

Une précaution que partage Arnaud de La Salle, agriculteur à Gajoubert (Haute-Vienne). Il entame cet après-midi les semis de 24 hectares de tournesol. Arnaud de La Salle a choisi l'année dernière de doubler sa surface de tournesols. "C'est une culture de printemps. C'est important que la graine ait un contact avec la terre, pour pouvoir pousser suffisamment vite."

Le tournesol nécessite peu de produits agricoles (intrants), un atout alors que les prix du gaz flambent depuis le début du conflit en Ukraine. L'oléagineux résiste aussi davantage aux pics de chaleur, par rapport à un maïs-grain par exemple.

Le tournesol est une culture relativement facile à faire, avec une faible mise financière au départ.

Arnaud de La Salle, agriculteur

En Limousin, la culture du tournesol est peu répandue. En 2017, d'après la Direction Régionale de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Forêt Nouvelle-Aquitaine, 1 243 hectares étaient dédiés à la culture du tournesol en Haute-Vienne, contre 760 en Corrèze et 120 en Creuse.

Dans un contexte mondial complexe, Arnaud de La Salle espère surtout ouvrir les yeux des consommateurs sur le prix des aliments. "Avec cette crise ukrainienne, il y a de la demande pour cette plante et tant mieux, c'est intéressant pour moi cette année. Je pourrai peut-être vendre ma récolte à un bon prix", espère-t-il.

Mieux vaut de l'huile à un prix cher, que pas d'huile du tout, je ne sais pas.

Arnaud de La Salle, agriculteur

L'exploitant alerte également sur les conséquences à l'échelle mondiale, fragilisant encore davantage l'autonomie alimentaire. "Toutes les huiles, et de façon générale, toutes les céréales, vont voir leur prix grimper. Le seul risque, c'est au niveau planétaire, avec par exemple une sécheresse aux Etats-Unis ou en Australie."

Une situation peu tenable à long terme

Le colza constitue une alternative à la culture du tournesol. A Viersat (Creuse), chez Didier Dhume, les plants de colza sont en pleine floraison et recouvrent les champs d'une belle couleur jaune. Le responsable de la section Grande culture à la FDSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles) décrit une hausse des cours qui a commencé l'année dernière. "L’été dernier, les récoltes en colza ont été mauvaises au Canada, le premier producteur mondial pour cette céréale. La demande en huile était supérieure à l'offre, et les cours ont augmenté à l’automne dernier puis explosé avec la guerre en Ukraine."

À l'été 2021, Didier Dhume vendait la tonne de colza au prix de 400 euros. Un chiffre passé à plus de 800 euros au printemps 2022. Mais pour s'assurer des bénéfices suffisants, il faut obtenir des rendements importants, de l'ordre de 32 quintaux par hectare en moyenne. 

Autre paramètre à prendre en compte, "des stocks de graines [qui] ont été vendus à l'automne dernier. La hausse des cours ne bénéficie donc en aucun cas aux agriculteurs."

A plus long terme, la situation pourrait même devenir très compliquée pour les céréaliers. Les coûts de production explosent : "Les engrais sont à 900 euros voire plus de 1 000 euros la tonne." La baisse du coût des intrants devra s'ajouter à un maintien des cours des céréales pour que les agriculteurs puissent en retirer un vrai bénéfice.

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