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Chez les vignerons de Buzet, la longue transition de la viticulture porte ses fruits

Vincent Leyre dans ses vignes / © MK - France 3 Aquitaine
Vincent Leyre dans ses vignes / © MK - France 3 Aquitaine

A Buzet, dans le Lot-et-Garonne, depuis une douzaine d'années, des viticulteurs ont opté pour une transition vers une agriculture plus durable. Un long cheminement qui permet d'anticiper les décennies à venir.

Par Maïté Koda

Chez Vincent Leyre, les pieds de vignes ne sont plus impeccablement désherbés, sur une terre nette et dégagée. Au contraire, on retrouve, entre les rangs, ce qui ressemble à un grand fouillis de mauvaises herbes.

Quand le viticulteur, installé à Vianne, à une trentaine de kilomètres à l'ouest d'Agen dans le Lot-et-Garonne,  se penche sur cette flore, c'est pour détailler tout ce qui la compose.

"Ici on a de la féverole, de l'orge, de la phacelie… Vous le voyez lui ? demande-t-il en extrayant un radis enfoncé à une dizaine de centimètres sous la terre. Il fait le travail d'une machine. Et à choisir je préfère que ce soit lui qui le fasse ce travail, plutôt que moi", poursuit l'agriculteur en souriant.
 

Couvert végétal


Depuis trois ans, Vincent sème un couvert végétal dans ses 46 hectares de vignes. En pénétrant dans le sol, les racines des herbes et plantes permettent d'éviter à la terre de devenir trop compacte. L'eau y pénètre mieux,  les sols deviennent plus riches en matière organique.

Les légumineuses apportent de l'azote dans la terre, et certaines plantes, comme l'orge, se transforment ensuite en paillage, favorisant à la fois la portance, la fraîcheur et l'humidité des sols.

"Ce n'est pas un retour en arrière pour autant, assure le vigneron. C'est vrai qu'on nous propose de sortir d'une chimie qui est arrivée il y a quarante ans, par des outils de travail du sol, qui étaient présents il y a quarante ans…

Mais entre-temps,  les outils et les connaissances se sont améliorés, les exigences ont changé

 



Une révolution sur du long terme

Depuis plusieurs années, Vincent Leyre, fils et petit-fils d'agriculteur qui a repris l'exploitation familiale, s'est lancé dans une transition écologique, en faveur d'une agriculture raisonnée, supprimant les engrais chimiques, utilisant le moins possible d'intrants chimiques et en préservant la biodiversité.

 
Le domaine de Gueyze, propriété de la coopérative des Vignerons de Buzet, ou sont expérimentées les nouvelles méthodes / © Vignerons de Buzet
Le domaine de Gueyze, propriété de la coopérative des Vignerons de Buzet, ou sont expérimentées les nouvelles méthodes / © Vignerons de Buzet


Une révolution sur du long terme, abordée avec la coopérative de Vignerons de Buzet, dont Vincent Leyre est devenu président du conseil de surveillance en 2011. La coopérative, regroupe aujourd'hui 1 935 hectares de vignes sur une vingtaine de communes du département.
 

Un engagement commun

Tous les vins des Vignerons de Buzet sont aujourd'hui estampillés sans engrais  chimique, sans désherbant chimique résiduaire, sans produits cancérigènes, mutagènes ou reprotoxique.

Les vignes sont également traitées sans aucun produit toxique pour les pollinisateurs. Un engagement tenu par chaque adhérent à la coopérative, soit, à l'heure actuelle, 184 viticulteurs.


Pierre Philippe, directeur général de la coopérative est à l'origine de cette impulsion.  Lorsqu'il arrive à la tête de la structure, en 2007, les vins de Buzet souffrent d'une mauvaise gestion et d'une image peu flatteuse. Et son discours, en avance sur l’époque, détonne.
"On me prenait pour un gentil fou, se souvient-il. Mes adhérents me regardaient avec des yeux effarés, ils se demandaient dans quoi je voulais les embarquer ".
 

 Pourtant, on savait déjà à l'époque que la viticulture occupait 2,4% de la surface agricole utile, mais utilisait environ 25% des pesticides



Testé et approuvé

Pierre Philippe commence alors par supprimer le recours aux engrais chimiques. Puis au fil des ans, recherche des innovations et propose de nouvelles alternatives :  taille des vignes en douceur, confusion sexuelle - une méthode de lutte contre les parasites grâce à la diffusion de phéromones -, enherbement autour des parcelles, conservation des haies, prise en compte de la biodiversité…


Chaque méthode est d'abord expérimentée au château de Gueyze, propriété de la coopérative, et présentée aux viticulteurs, qui finissent par emboîter le pas. Certaines, comme le recours aux algues pour lutter contre le mildiou, peu concluantes, sont abandonnées.
 

Musique dans les vignes

En plus des couverts végétaux dans ses vignes, Vincent Leyre a également recours aux boîtes à musique, des boîtiers musicaux placés dans les vignes, qui permettent, en diffusant des vibrations, de lutter contre le ravageur champignon esca, et baisser le taux de mortalité des pieds.

Regardez Sébastien Bourguignon, expliquer le fonctionnement des boîtes à musique dans les vignes
Musique dans les vignes



 

De la difficulté de ne plus faire comme les anciens

Le plus gros frein : la réticence au changement, assurent d'une même voix le vigneron et le directeur. "Les agriculteurs, et c'est normal, se réfèrent avant tout aux connaissances des anciens : leur père, leur grand-père… Leur demander de tourner le dos à cela, c'est loin d'être évident ! "

Pourtant, poursuit Pierre Philippe, certains signaux, comme le retour d'espèces disparues depuis des décennies, ont été perçus comme des signes d'encouragement.


 

Pression sociale

Comme tous les agriculteurs, les viticulteurs de Buzet et des environs ne sont pas insensibles aux critiques du grand public, qui les accuse de polluer les sols et leur reproche le recours au glyphosate.

"En ce moment, il y a une psychose sur le glyphosate. Ca peut se comprendre, et on va arrêter, mais il faut nous laisser le temps d'en sortir, rétorque Vincent Leyre, qui cultive également du maïs, de la betterave et du blé.
Lui se souvient d'une époque où il "achetait le glypho en palette de 600 litres".  Une consommation qui a fortement diminué avec les années, mais sur laquelle il estime ne pas pouvoir faire l'impasse.
 

Je dois avoir pour 60 000 euros de commande de produits de défense, si je peux m'en passer, je le fais ! C'est pas pour le plaisir qu'on y a recours !
 

Refuser le dogme

La transition prônée par la coopérative se veut raisonnée, durable, mais surtout pas dogmatique, renchérit Carine Magot, responsable technique sur les vignobles de la coopérative. En clair, pas de discours manichéen, confrontant agriculture bio et conventionnelle.

 "Nous on expérimente des solutions alternatives. Si la solution bio est dix fois plus chère, c'est sûr qu'on ne la prendra pas."
 

L'objectif est avant tout de favoriser la fertilité des sols sur plusieurs décennies. Mais on veut que les viticulteurs puissent vivre de leur exploitation !

 

Nouvelle image

Du côté de la coopérative, le gain, en terme d'image et de communication est indéniable. Chaque année douze millions de bouteilles de Buzet sont vendues. Le chiffre d'affaires a augmenté de 25% depuis 2007, le solde de la trésorerie est redevenu positif.  Les vignerons ont également tous augmenté leurs revenus, assure Karine Magot. La coopérative a par ailleurs mis en place une prime pour "service environnemental rendu", d'un montant de 225 euros par hectare.

Coté viticulteurs, Vincent Leyre se fait plus nuancé. "Ca fait un peu plus réfléchir, participer, et discuter  avec les techniciens, les consommateurs… Après pour savoir si j'ai gagné en espèces sonnantes et trébuchantes … On en reparlera dans dix ans !"
 

Le jour où il faudra arbitrer entre l'irrigation des cultures vivrières et celle de la vigne, nous ne serons pas prioritaires.

 

Pierre Philippe, directeur de la coopérative des Vignerons de Buzet / © Vignerons de Buzet
Pierre Philippe, directeur de la coopérative des Vignerons de Buzet / © Vignerons de Buzet



Anticiper 2050

Dans dix ans… et même après. Car Pierre Philippe a  de nouveaux projets en tête, dont celui de créer un vignoble expérimental, pour anticiper le réchauffement climatique. "On peut s'attendre à connaître un climat proche de celui de Marrakech d'ici 2050", assure-t-il.

Les réserves d'eau de la Nouvelle-Aquitaine sont déjà en déficit. Et le jour où il faudra arbitrer entre l'irrigation des cultures vivrières et celle de la vigne, évidemment que nous ne serons pas prioritaires.
 

Une transition qui ne finira jamais

L'infatigable directeur a donc entrepris de travailler sur le "scénario du pire" sur une quinzaine d'hectares. "On essaie d'imaginer un monde où il fait trop chaud, on n'a plus de main d'œuvre car le travail est trop difficile, et où l'on refuse les recours aux produits phytosanitaires. Et on se pose dès maintenant la question : comment je fais ?"

"Une chose est certaine, rappelle Vincent Leyre. Cette transition, on l'a commencée, mais on sait qu'elle ne sera jamais finie !


 

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