Poitiers : des consultations en langue des signes à l'hôpital psychiatrique pour les patients sourds

Alors que près de la moitié des personnes souffrant de troubles auditifs se disent en détresse psychologique, il existe à Poitiers une structure unique en Nouvelle-Aquitaine : un centre médico-psychologique dédié aux patients sourds.

Le Dr Pérault est la seule psychiatre de Nouvelle-Aquitaine à mener ses consultations en langue des signes.
Le Dr Pérault est la seule psychiatre de Nouvelle-Aquitaine à mener ses consultations en langue des signes. © A. Darrigrand - France Télévisions

"Je suis angoissée depuis une dizaine d'années. J'ai fait une tentative de suicide. Mais aujourd'hui je me sens mieux." Elle s'appelle Claudine, elle a 62 ans, et c'est à visage découvert qu'elle accepte de raconter son histoire. Née de parents sourds, cette Poitevine, elle-même sourde, est soignée depuis maintenant cinq ans au centre médico-psychologique de Poitiers : le CMP Signes a ouvert en 2016 pour les patients adultes comme elle présentant un trouble psychologique. 

"Traumatisée" par une précedente expérience en hôpital psychiatrique, elle a trouvé ici une écoute toute particulière : celle du Dr Laurence Pérault. Le médecin responsable de cette structure unique en Nouvelle-Aquitaine - mais pas en France qui en compte cinq au total - mène ses consultations en langue des signes (LSF). Et pour Claudine, cela change tout. 

"Quand je me rendais dans un autre lieu de consultation, je voyais une infirmière psychiatrique et le suivi était fait par une interprète en LSF. Mais ça ne me convenait pas du tout parce que je ne comprenais pas ce que l'interprète et l'infirmière se disaient, je n'étais pas en confiance" explique-t-elle, "ici les consultations c'est super".

Le regard du patient 

Dans l'importante communauté sourde de Poitiers, le nom de Laurence Pérault est désormais bien connu. L'an passé, ce sont près de 130 patients qui ont été pris en charge par son équipe au CH Henri Laborit. Ce chiffre ne cesse d'augmenter, " + 20% tous les ans" précise avec fierté la psychiatre qui raconte avoir eu un déclic après avoir rencontré avec un patient sourd. 

"Je suis ressortie de cette consultation en me disant que je n'offrais pas la même qualité de soins qu'avec les entendants" se souvient-elle. 

L'interprète traduisait parfaitement mais il me manquait des informations. Le patient ne me regardait pas moi, mais l'interprète, ce qui est compliqué en psychiatrie, car j'ai besoin du regard du patient. Et puis, à cause du décalage entre la traduction et les signes, je ne savais pas à quel endroit de la phrase du patient je pouvais raccrocher l'émotion quand elle arrivait 

Laurence Pérault, psychiatre CMP Signes de Poitiers

Et parce que les subtilités de la langue des signes sont très nombreuses, le centre de Poitiers fait aussi appel à une intermédiatrice. Elle-même sourde, Marianik Le Guen connait parfaitement les difficultés et les souffrances liées au handicap. Elle n'hésite jamais à s'assurer que patient et médecin se comprennent bien. "Je représente un pont entre le monde des entendants et celui des sourds; ma présence les rassure."

Souvent, les personnes sourdes n'osent pas dire au médecin quand elles n'ont pas compris. Ils affirment "oui, oui tout va bien" mais ils n'ont pas compris. Moi, je m'assure par exemple que tout est clair sur la prise de médicaments. Je peux intervenir en cas d'incompréhension.

Marianik Le Guen, intermédiatrice CMP Signes

© Alain Darrigrand - France Télévisions

Offrir aux patients sourds une prise en charge adaptée dans leur mode de communication, c'est donc l'objectif de cette structure qui répond à un besoin immense. Une enquête a en effet révélé que près de la moitié des personnes n'entendant pas du tout sont en détresse psychologique, un chiffre trois fois plus élevé que dans la population générale. Une personne sur cinq déclare avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. Face à ce constat, un sixième centre doit d'ailleurs ouvrir prochainement dans l'Hexagone. 

Le Dr Pérault elle poursuit le développement de l'activité du centre. Après avoir lancé avec succès les consultations à distance en mars 2018, elle ambitionne de s'intéresser aux sourds détenus en prison. "Beaucoup ne comprennent pas toujours pourquoi ils sont là, le risque de récidive est donc important."

Où et quand ? 

Le CMP signes propose des consultations individuelles en LSF et LSF tactile.

Reportage d'Élodie Gérard, Alain Darrigrand et Bénédicte Biraud 

 

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