Attentats du 13-Novembre : la prise d’otages au Bataclan racontée par les policiers de la BRI

Ils ont fait face aux terroristes. Alors que le procès des attentats du 13 novembre 2015 s’ouvre mercredi 8 septembre devant la cour d'assises spéciale de Paris, les policiers de la Brigade de Recherche et d’Intervention (BRI) racontent l’assaut mené au Bataclan, avec des témoignages inédits.

Il est 22h30 quand la Brigade de Recherche et d’Intervention de Paris arrive au Bataclan. La capitale est alors frappée par des attaques terroristes d’une ampleur inédite en France. Après les explosions au Stade de France et l’attaque visant des terrasses des Xe et XIe arrondissements, les policiers d’élite de la BRI reçoivent l’ordre de se diriger vers le Bataclan. 

"On arrive à pied vers le théâtre, et au fur et à mesure, on voit de plus en plus de victimes au sol", raconte Jem, chef de la 1ère colonne. 45 minutes plus tôt, trois terroristes ont commencé à tirer à la Kalashnikov sur la foule réunie dans la salle de concert. L’un des assaillants, blessé par un policier de la BAC, a ensuite actionné son gilet explosif. Les deux autres se sont retranchés avec plusieurs otages, utilisés comme boucliers humains.

On essaie de marcher tant bien que mal entre les corps. En vie ou sans vie, on ne sait même pas.

Bill, opérateur

"Déjà, entre l’entrée du théâtre et la scène, il y a tout un espace d'accueil qui est jonché de cinq ou six cadavres, poursuit Jem. Tout est dévasté." D’un point de vue stratégique, la situation est complexe. "La fosse est ceinturée par des balcons, explique Christophe Molmy, ancien chef de la BRI. Si vous avancez en plein milieu de la salle, vous pouvez vous faire tirer dessus de chaque côté."

"On essaie de marcher tant bien que mal entre les corps, se souvient Bill, opérateur de la BRI. En vie ou sans vie, on ne sait même pas. On voit parfois des membres qui bougent." Après 15 minutes de fouilles, les policiers localisent les terroristes au niveau du balcon, du côté gauche de la fosse. "On arrive à une porte qu’on s’apprête à ouvrir, détaille Jem. Au moment où on met la main sur la poignée, on entend quelqu’un qui s’adresse à nous, à travers la porte… Très vite, ils nous donnent un numéro de téléphone portable à travers la porte, destiné à notre négociateur."

"Notre objectif est de faire sortir tout le monde et qu’il n’y ait plus un mort"

Commence alors la phase de négociation. "Pour eux la France est responsable de la situation en Syrie, donc ils viennent se venger sur le territoire français", se souvient Nicolas, négociateur. Christophe Molmy précise : "C’est extrêmement difficile de discuter, car ils récitent uniquement un discours qu’ils ont appris et manifestement ils n’ont absolument aucune envie de relâcher les otages."

"Il y a déjà 90 personnes qui ont été abattues dans le Bataclan, poursuit Nicolas. Notre attention est focalisée sur les otages. Notre objectif est de faire sortir tout le monde et qu’il n’y ait plus un mort." Stéphane, démineur au laboratoire central de la préfecture de police de Paris, raconte : "On sait que les kamikazes portent des gilets explosifs, avec une plaque avant et une plaque arrière. Avec un déclenchement par bouton de pression et un déclenchement avec un inflammateur."

Alors que les terroristes sont retranchés avec une des otages, cinq échanges téléphoniques sont passés avec le négociateur. En vain. L’assaut, dans un couloir étroit d’une dizaine de mètres de long, semble inéluctable : pendant que le négociateur échange, les opérateurs ont la BRI configurent deux colonnes d’assaut, l’une du côté gauche de la fosse, et l’autre à droite.

"C’est un déluge de feu"

"Passer à l’assaut dans un couloir, c’est tout sauf une bonne idée, mais il n’y a pas vraiment d’alternatives", juge Christophe Molmy. Après décision du préfet de police d’alors, Michel Cadot, l’assaut est donné. "En m’approchant, je constate que je peux entrer avec mon bouclier, retrace Bill, opérateur. J’ouvre la porte complètement. J’annonce tout de suite qu’un terroriste est au fond du couloir à droite. Là c’est un déluge de feu."

"La riposte au début est compliquée, parce qu’on savait qu’il y avait des otages entre eux et nous", note Jo, un autre opérateur. Au cours des échanges de tirs, un officier, grièvement blessé à la main, tombe. Bill se rappelle : "Je sens que le bouclier tombe, je suis obligé de lâcher… Je prends mon Glock, et à un moment donné, je vois la silhouette du terroriste revenir, menaçante. Et dès qu’il apparaît, je lui tire dessus."

On comprend qu’il y a au moins une quinzaine de personnes dans cette loge

Jem, chef de la 1ère colonne

"Là, on sent vraiment une forte explosion, se souvient Jem. On comprend que l’un des deux s’est fait sauter." Soufflé par l’explosion, le second terroriste, blessé, est projeté vers un escalier. Alors que la BRI a déjà exfiltré une partie des otages, l’assaut continue. "Le deuxième terroriste est par terre. Il cherche le détonateur pour faire encore le plus de mal possible", raconte Bill. Bobby, un autre opérateur, précise : "On s’aperçoit tout de suite que la charge n’a pas sauté. Nous sommes donc dans l’obligation de le neutraliser pour préserver les otages qui seraient potentiellement en bas."

A côté du corps du second terroriste, une porte donne sur une loge. "On comprend qu’il y a au moins une quinzaine de personnes dans cette loge, explique Jem. Ils refusent de nous ouvrir parce qu’ils pensent qu’on est les terroristes. Ils nous expliquent qu’il y a encore une heure, les terroristes s’étaient fait passer pour le GIGN en leur demandant d’ouvrir la porte." S'ensuit une longue négociation : les policiers confirment leur identité avec un appel au 17, et la porte s’ouvre enfin.

"Ce qui marque le plus, ce sont ces téléphones au sol qui n'arrêtaient pas de sonner"

"Pour eux, c’était un choc… Le cheminement, il n’y avait pas d’autres choix, c’était de les faire passer par la fosse, déplore Jem. Ils ont découvert la scène de manière très abrupte. Même si on leur demandait de ne pas regarder autour d’eux, la première chose qu’ils faisaient, c’était regarder. Pour eux, ça a été assez traumatisant." L’assaut étant terminé, les otages - tous sains et saufs - sont pris en charge par les services de secours.

Si l’attaque au Bataclan a fait 90 morts et des centaines de blessés, aucun blessé ni aucun mort n’ont été à déplorer chez les otages pendant l’assaut de la police. D’après la BRI, une soixantaine de personnes ont été libérées au total, et sur l’ensemble de l’opération, depuis l’arrivée de la brigade sur place, entre 400 et 600 personnes ont été sauvées. Pendant l'assaut, la BRI n’a tiré que 11 fois.

La nuit a laissé des traces chez les policiers. "Après on rentre à la maison, mais on ne dort pas, explique le négociateur, Nicolas. La suite est un peu compliquée je pense pour chacun." Tous ont gardé des stigmates. "Ce qui marque le plus, ce sont ces téléphones au sol qui n'arrêtaient pas de sonner… Des appels de proches, qui n’ont jamais reçu de réponse", se souvient le démineur Stéphane. "On a gardé contact avec le groupe d’otages du couloir et certains de la loge, on les revoit de temps en temps, souligne de son côté Jem, le chef de la 1ère colonne. C’est assez riche, ce sont des moment qui donnent du sens à l’action."

La série de témoignages, recueillis par Laurence Barbry et Louise Simondet, est à retrouver ici.

 

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