Au musée de l’Homme, l’univers dystopique d’Enki Bilal joue avec les limites de l’humanité

L’artiste expose depuis ce mercredi une trentaine d’œuvres au musée de l’Homme. Un monde de science-fiction souvent sombre où les êtres, parfois à moitié robots, gardent malgré tout "une part d’humanité".

Qu’il soit augmenté par des prothèses et des implants technologiques, ou hybridé avec l’animal et la machine, l’humain reste toujours au centre de l’univers d’Enki Bilal. Tableaux, dessins originaux, reproductions, extraits de films… À travers son exposition au musée de l'Homme, l’artiste questionne les limites biologiques et éthiques de l’humanité.

"Tous mes récits, mes dessins, mes peintures et mes films sont concentrés sur l’humain, les relations des hommes entre eux, la sensualité, le monde animal… Tout ce qui est vivant en fait, et qui est maltraité par les pouvoirs qui nous dirigent, nos inconséquences écologiques et la fragilité de la planète. C’est un tout, et c’est un jardin dans lequel je joue", explique Enki Bilal.

A la fois auteur de BD, dessinateur, réalisateur, peintre et écrivain, l’artiste développe depuis les années 1970 un univers dystopique et froid, souvent éclairé par des lumières crues. Il admet préférer se concentrer sur les dérives de l'humanité, "quand l’homme joue avec le feu" : "C’est ce qui est excitant pour un artiste. Si c'est pour raconter l'édification du jardin du bonheur avec des animaux joyeux et des êtres alanguis, ça n’a pas grand intérêt en soi."

"On vit dans un monde de science-fiction"

"Mécanhumanimaux", "hybrimutantech", "immortalistes", "artifigence"… L’exposition est organisée autour de six thèmes. Si Enki Bilal est parfois considéré comme un prophète de la science-fiction, ses créations ne se limitent pas au genre. "Je raconte ce que j'imagine, ce qui me préoccupe, ce qui me passionne, et ce qui m'énerve, sans m'occuper de savoir si c'est de la science-fiction ou pas", juge-t-il.

"Ça fait longtemps que je considère que la science-fiction est un terme qui sert à ostraciser les créations, ajoute l'artiste. Ce que l'on appelait de la science-fiction, pour moi, c'est aujourd'hui le réel. Je pense qu'on vit dans un monde de science-fiction."

Noémie Verstraete, la commissaire de l'exposition, analyse de son côté le "paradoxe" de son œuvre : "C’est un univers qui est assez dystopique, assez noir. On se rend compte qu’on va vite vers une fin du monde, un monde assez inquiétant. Mais il a toujours une grande tendresse pour l’humanité. Ses hommes, même s’ils sont augmentés, à moitié robots, ont toujours une part d’humanité."

"Il y a beaucoup d’histoires d’amour dans son œuvre, poursuit-elle. Enki Bilal a un grand amour pour l’homme. Ce qu’il questionne, c’est son désir de franchir toujours plus les limites de l’humanité… Et à quel moment l’homme cause lui-même sa propre perte, et cause aussi la perte de la planète, par cette volonté d’aller toujours plus loin."

"L’augmentation est une propriété de l’Homme"

Noémie Verstraete souligne par ailleurs l’aspect épuré de l’exposition. "Enki Bilal ne voulait pas trop contextualiser les œuvres. Si on l'avait écouté, il n'y aurait même pas de cartel. Plutôt que de savoir de quelle BD une œuvre est tirée, il préfère se concentrer sur la force du dessin. Pas trop de texte, pas trop de contexte. Juste quelques phrases qui donnent à penser."

"L’augmentation est une propriété de l’Homme : il lui faut toujours défricher, risquer, aller trop loin, voire au-delà", peut-on ainsi lire sur les murs de l’expo. Ou encore : "Faut-il vaincre la mort ? Cette obsession, totalement humaine, relève de l’arrogance et de la folie. Mais l’Homme, on l’aime aussi pour ça."

A noter que le projet est conçu comme le prolongement artistique d’une autre exposition au musée de l’Homme, centrée sur les limites et l’avenir de notre espèce : Aux frontières de l’humain. "Ça tombait sous le sens, raconte Bruno David, président du Muséum national d'Histoire naturelle. Avec 'Frontières', on pose plusieurs questions : si je suis un cyborg, un mutant ou un être immortel, qu'est-ce que je fais ? Les questions sont les mêmes."

"Il y a un parallélisme évident, avec un écho entre ce que raconte l'exposition 'Frontières' sur le plan scientifique, et l'univers onirique et fantasmé d'Enki Bilal, qui fait appel à l'émotion", souligne Bruno David.

Alors que l’exposition Aux frontières de l’humain est prévue jusqu’au 30 mai, l’exposition d’Enki Bilal dure jusqu’au 13 juin.