"C’est la plus ancienne cristallerie de Paris. On ne peut pas la laisser mourir." L'appel au secours d'une artisan tailleur graveur

Fondées en 1890, les cristalleries Schweitzer pourraient bientôt fermer leurs portes. Fragilisées pendant la période du Covid, elles ont accumulé 60 000 euros de dettes. Pour leur permettre de survivre, une cagnotte en ligne a été lancée.

De l’extérieur, l’endroit passerait presque inaperçu : une façade de vitres et de briques taguées fondue dans le paysage industriel du Canal Saint-Martin dans le Xe arrondissement de Paris. Difficile d’imaginer que se niche ici l’un des plus vieux ateliers de la capitale.

Impossible surtout de concevoir que ces cristalleries, situées au 84 quai de Jemmapes, sont restées "dans leur jus" depuis plus de 100 ans. Y pénétrer relève d’un véritable voyage dans le temps. Au plafond, s'enchevêtre un système de poulies et de machines actionnées par un moteur du XXe siècle. Sur les établis de bois et les vieilles étagères en fer, des verres ébréchés, des carafes fissurées et des candélabres en cristal s’entassent en attente d’une seconde vie. Des objets plus ou moins onéreux, mais tous précieux aux yeux de leurs propriétaires venus les faire réparer. "Ce sont souvent des objets de famille auxquels les gens sont très attachés parce qu’ils appartenaient à des proches qui ont disparu", explique la maîtresse des lieux, Clémence Magnier, tailleur graveur sur verre et cristal.

Alors que le jour commence à tomber, deux clients passent le pas de la porte. Dans leur grand sac gît un abat-jour en pâte de verre de style art déco. Brisé il y a 25 ans, il a déjà été réparé, mais aurait de nouveau besoin des soins cliniques d’un artisan pour retrouver son lustre.

Lunettes vissées sur le nez, Clémence Magnier déballe soigneusement l’objet, gratte les points de colle, ajuste la pièce manquante, avant de livrer un premier diagnostic. Il va falloir décaper le verre pour pouvoir le recoller avec un produit spécial qui durcit sous l’action d’une lampe à ultraviolets. Un travail long et minutieux. "La cicatrice restera visible mais je ferais de mon mieux", prévient la jeune femme de 36 ans. Peu importe pour ce couple âgé qui a déjà poussé en vain plusieurs portes d’ateliers de Nancy à Paris. Il tient à cette lampe, et Clémence Magnier est l’une des dernières à posséder le savoir-faire pour la restaurer. Il leur en coûtera 112 euros TTC. "Je prends les paiements en avance", précise-t-elle, presque gênée.

Disposer d’une trésorerie est pourtant une nécessité pour Clémence Magnier qui cumule 60 000 euros de dette et risque à tout moment de se faire expulser par son propriétaire qui a mandaté un huissier. Seul son fournisseur verrier continue de la livrer, par solidarité, sans être payé. "En ce moment, je survis", souffle l’artisane. Sans salaire depuis juillet, c’est grâce à sa famille et ses amis qu’elle peut remplir à l’occasion son frigidaire. "Je dors dans l’atelier deux nuits par semaine pour avancer le travail. Il faut que je continue à prendre des clients pour pouvoir espérer éponger mes créances. Je n’ai plus vraiment de vie, je ne fais plus de sport, de sorties avec mes amis mais je ne baisse pas les bras."

Des difficultés au moment de la crise du Covid

Pour Clémence Magnier, arrivée à sa sortie d’école en 2008 dans les cristalleries Schweitzer estampillées "entreprise du patrimoine vivant", les difficultés ont commencé il y a trois ans. Au gré des départs de ses collègues, elle devient alors la gérante de l’atelier en pleine crise du Covid. "L’activité s’est arrêtée. Les gens ne venaient plus nous apporter des pièces ni récupérer leurs commandes." Une période tourmentée pour cette jeune femme qui doit également affronter un deuil et le départ de son associée. Elle néglige de remplir les formulaires administratifs qui lui permettraient de percevoir des aides et connaît une rapide descente aux enfers. "La paperasse et moi, ça fait deux. Je n’étais pas préparé à devenir patronne", reconnaît-elle.

Faute de liquidités, Clémence Magnier a dû se séparer de sa dernière employée en février et se retrouve désormais seule à se retrousser les manches, animée par sa passion pour le verre et le cristal. "C’est plus que ça en fait, c’est l’amour de ma vie. Cela fait partie de qui je suis. Je continue de me battre et j’espère que cela portera ses fruits car si je disparais, où iront les gens pour faire réparer leurs objets ?"

En attendant de trouver un mécène ou un investisseur "qui ne serait pas dans en attente d’un retour direct sur investissement", la jeune femme a lancé une cagnotte sur internet. Elle a déjà récolté 8000 euros, une belle somme, mais qui reste encore loin du compte. "J’espère seulement que mes propriétaires vont me laisser un peu de temps pour éponger ma dette, soupire Clémence Magnier. C’est la plus ancienne cristallerie de Paris, une des seules en France à réparer encore le verre. On ne peut pas la laisser mourir d’autant que j’ai des commandes, je croule sous le travail. J’aurais même besoin de deux à trois personnes de plus."

Si la jeune femme n'a pas eu le choix que d'augmenter "légèrement" ses prix depuis quelques mois et demande désormais un paiement dès la commande, pas question pour autant de pousser à la consommation. Ce jour-là, après avoir mis de côté l’abat-jour en pâte de verre qui sera bientôt restauré, l’experte examine l’autre objet amené par le couple de personnes âgées : une boule de Noël de Meisenthal dont l’accroche est cassée. La réparation est estimée à 75 euros, soit deux fois la valeur de la boule. Clémence Magnier conseille à ses clients de la laisser telle quelle, en objet de décoration. Avant de retourner travailler sur son établi. 

Alors que la nuit est tombée sur le Canal Saint-Martin, penchée sous sa lampe à ultraviolets, Clémence Magnier a entrepris de redonner vie à des coupes de champagne aux pieds brisés. Un travail d’orfèvre et de patience qui va l'occuper jusque très tard ce soir. Et lui permettre d’oublier l'espace de quelques heures, l’épée de Damoclès qui plane au-dessus d’elle.

 

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