Ces entreprises qui réfléchissent à généraliser le télétravail pour leurs salariés

Gain de place pour les entreprises et gain de temps pour les salariés. Le télétravail imposé à de nombreux employés pendant le confinement pourrait devenir une nouvelle norme. Mais une chercheuse prévient : les effets peuvent être délétères.

Certaines entreprises réfléchissent à étendre le télétravail à leurs salariés.
Certaines entreprises réfléchissent à étendre le télétravail à leurs salariés. © PHOTOPQR/BERRY REPUBLICAIN/MAXPPP

 

Quand Lucie se lève le matin, elle n'a plus besoin de prendre les transports en commun. Un soulagement pour elle qui garde un mauvais souvenir de la période des grèves de décembre 2019.

"Tu gagnes une heure de ta vie par jour et tu te rends compte à quel point cela peut être pesant, surtout quand tu as vécu la grève. Je mettais 1h15 à pied pour aller à mon boulot", raconte cette cadre d'une grande entreprise de l'économie du numérique et âgée de 30 ans.

Autre avantage non négligeable selon elle : "la capacité de se bloquer des créneaux pour déjeuner alors qu'au bureau, tu te retrouves vite à zapper les pauses".

Dominique Lhuilier, professeure de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), observe attentivement cette nouvelle tendance. "On voit bien que dans un premier temps, les salariés peuvent être très contents notamment parce que les transports sont longs et coûteux et peuvent trouver que c'est agréable de rester chez eux. Mais cela ne va pas sans poser de nombreux problèmes."

Généraliser le télétravail et "flex office"

Cette période de confinement est venue aussi bouleverser l'organisation du travail chez Pricemoov, une start-up parisienne. "Avant, on permettait le télétravail occasionnel, par exemple quand un salarié avait besoin qu'un plombier vienne chez lui, mais on n'était pas du tout partant pour le généraliser. On a pris le pli et on a remarqué que cela convenait à notre organisation", raconte Erell Grenot, 29 ans, RH au sein de l'entreprise.

Désormais, la direction réfléchit à faire du télétravail une norme et la présence dans les locaux une part minoritaire dans leur organisation. C'est "la politique du remote-first", comprendre une logique où l'employé travaille principalement de chez lui.

"Pendant la crise, le bail de nos locaux est arrivé à expiration. Aujourd'hui, on préfère ne pas en reprendre d'autres et on réfléchit à en louer de plus petits. On pourrait aussi louer ponctuellement des espaces atypiques pour que les équipes puissent se retrouver", poursuit-elle.

Cette cadre RH pense même que cette nouvelle organisation pourrait permettre de recruter de meilleurs profils de développeurs dans un secteur où ils sont activement recherchés.

Isolement et solitude

Dominique Lhuilier, professeure au Cnam, est moins enthousiaste quant au télétravail généralisé. "J'ai toujours pensé que le télétravail était sous-utilisé avant la crise. Il est notamment bénéfique pour les gens qui ont des problèmes de santé et qui veulent maintenir leur activité professionnelle. Mais le télétravail total, c'est l'isolement et c'est aussi la solitude. Cela peut créer de nombreux problèmes de santé", affirme-t-elle.

Comme de nombreuses autres entreprises, Pricemoov, pour tenter de contrer ce phénomène, a opté pour des réunions quotidiennes en visio. Autres options envisagées : multiplier les séminaires et les formations et faire des locations d'espaces ponctuelles pour réunir l'ensemble du personnel. "A Paris ou aux alentours, il y a des maisons qui peuvent se louer à la journée avec une grande cuisine, un jardin, une terrasse. Cela change et permet aux salariés d'être dans un lieu de travail alternatif", pense Erell Grenot.

Pas de quoi convaincre la chercheuse. "Maintenant, on a un extrême dramatique. C'est un peu comme la vogue de l'open space. Sous couvert de resserrer les liens et de dynamisation collective, il y avait une logique de gains de mètres carrés. On en est revenu et on a constaté les résultats catastrophiques en termes de conditions de travail, de santé et d'ambiance. Et avec les risques épidémiques, c'est la catastrophe".

Management à la confiance ?

Dominique Lhuilier pointe aussi un autre risque : "Quand les salariés ne sont plus visibles, comment va-t-on mesurer la productivité ? On peut être inventif et imaginer que des outils de traçabilité pourraient être créés. On va sans-doute beaucoup perdre dans tout cela."

Chez Pricemoov, on affirme ne pas avoir choisi de contrôler les activités, mais plutôt de mesurer l'efficacité des salariés selon les projets rendus.

De son côté, Lucie a vu ses supérieurs faire des rapports quotidiens de leur activité, "mais ils ont arrêté au bout d'un mois. Ils ont pris conscience que cela marchait bien sans et qu'il n'y avait pas besoin de tant surveiller".

Dominique Lhuilier conseille ainsi une organisation basée sur le télétravail partiel. "On peut gagner dans cette auto-organisation surtout quand l'organisation prescrite est mauvaise. Cela peut permettre de mieux réguler la charge de travail et de faire le travail à sa main. Mais l'isolement, le défaut de conseil, d'échange d'informations et de la sociabilité quotidienne sont dangereux. Où est la limite s'il n'y a plus de régulation collective ?"

 

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