Les agences d’intérim, complices de la discrimination ?

Dans un testing réalisé à l’automne dernier par l’association SOS racisme, les agences d’intérim acceptent moins qu’en 2021 les exigences de discrimination faites par leurs entreprises clientes, mais se montrent encore complaisantes à leur égard.

Au téléphone, les réponses sont parfois sans ambiguïté. "Ah oui bien sûr, certaines personnes nous demandent parfois d'éviter les marocains etc, de privilégier des bons français, et bien évidemment c'est à la convenance du client, on respectera vos critères."

 Au bout du fil, l’employée de cette société d’intérim ne sait pas qu’elle parle à SOS racisme. Elle croit parler à une entreprise de BTP qui a besoin de main-d’œuvre. Mais la militante de SOS racisme participe en fait à un "testing", qui vise à révéler si les agences d’intérim acceptent toujours de discriminer en raison de l’origine, sur demande de leurs clients.

 À l’automne dernier, l’association a sélectionné 152 agences, appartenant aux 10 principales agences d’intérim, dans 8 grandes villes de France, pour les tester. Il en ressort qu’une majorité d’entre elles accède aux exigences discriminatoires. Dans le détail, 14% acceptent franchement de discriminer, 14% se font complices en acceptant que l’entreprise fasse la sélection elle-même, et 33% sont complaisantes, en ne refusant pas de travailler avec une entreprise qui indique qu’elle va discriminer. 39% seulement refusent de discriminer, quitte à perdre le client.

C’est sûr qu’il y a du mieux par rapport à il y a deux ans, mais on remarque qu’il y a quand même plus de 60% de comportements problématiques.

Dominique Sopo, président de SOS Racisme

 "C’est sûr qu’il y a du mieux par rapport à il y a deux ans, mais quand on regarde de près, on remarque qu’il y a quand même plus de 60% de comportements problématiques", indique Dominique Sopo, président de SOS Racisme. D’autant plus qu’on est sur des professionnels de l’emploi, et non pas sur des gens lambda." 

Dans les enregistrements des tests, fournis aux journalistes par l’association, il y a en filigrane la crainte de perdre un marché. "Mais bien sûr, vous savez nous le but c'est de faire du business", peut-on entendre. "Oui, on a tout un tri initial pour voir si le profil peut être en phase avec nos clients, et on travaille pratiquement qu'avec des structures exigeantes", explique une autre employée à son faux client.

Des pratiques à l'encontre des engagements pris par la profession. "C’est inacceptable. Ce n’est pas du tout notre politique", réagit pour sa part Jean-Pierre Lemonnier, DRH du groupe CRIT, une des agences incriminées. "L’erreur est toujours possible, mais ce n’est pas la règle que nous demandons à nos agences de respecter. Il faut que les personnes au téléphone apprennent à systématiquement dire non, même si le prix, c’est de perdre le client. Il n’y a pas de débat."

Il faut que les personnes au téléphone apprennent à systématiquement dire non, même si le prix, c’est de perdre le client. Il n’y a pas de débat.

Jean-Pierre Lemonnier, DRH de CRIT

Un premier testing en 2021

En 2021, l’association avait réalisé un premier testing circonscrit à la région Ile-de-France. 48% des agences d’intérim acceptaient alors l’exigence discriminatoire ou s’en faisaient complices.

À la suite de ces résultats, une réunion avait été organisée par Elisabeth Borne, alors ministre du Travail, en présence de SOS Racisme et des enseignes testées. Celles-ci s’étaient engagées à mettre en place des plans d’actions, notamment de la formation. "Il y a aussi une forme de défaillance des pouvoirs publics", poursuit Dominique Sopo de SOS racisme. "Lutter contre les discriminations, ce n’est pas forcément s’offusquer quand nous sortons une étude. Aujourd’hui il n’y a pas d’obligation de prévention et surtout de formation de qualité pour qu’il y ait de vrais changements de comportement." 

Ce sont donc ces mêmes enseignes qui ont été testées à nouveau entre octobre et décembre 2023, avec l’ajout d’une 10ème enseigne, mais cette fois sur l’ensemble du territoire métropolitain. En deux ans, les agences d’intérim acceptent de moins en moins d’appliquer les critères de discrimination de leurs clients, mais continuent à faire preuve de complaisance.  

"Nous avons pris l’engagement de former les directeurs et nos managers sur ces questions de discrimination en 2021, et nous le faisons", poursuit le DRH de Crit.

Ce testing a été mené dans les secteurs du bâtiment et de l’hôtellerie, et sur des postes peu qualifiés (manutentionnaire, manœuvre, réceptionniste…). Il en ressort que même dans des domaines en tension, où il paraît difficile de discriminer, certaines agences accèdent volontiers aux demandes discriminatoires.

Précisons que ces chiffres indiquent une moyenne de réponses faites sur ce testing, et non une pratique réelle et généralisée. Il est difficile de connaître la proportion des entreprises qui exigent des pratiques de discrimination. D’autant que le bâtiment est le deuxième secteur d’activité employant la plus forte proportion de travailleurs étrangers. Les agences d’intérim font d’ailleurs régulièrement des demandes de régularisation, car les besoins en main-d’œuvre sont élevés.

Deux ans après le premier testing, les agences refusent plus souvent ces pratiques. "Je vous avoue que ça me dérange profondément, c'est pas comme ça qu'on veut travailler (...) au nom de l'agence (...) je ne préfère pas qu'on commence à travailler ensemble s'il y a ce genre de critères, explique l’un des agents à son faux client, lors du testing.

Les pratiques discriminatoires relèvent pourtant du Code pénal, même si "les condamnations pour discrimination sont extrêmement rares, voire inexistantes", selon Dominique Sopo.

Cette enquête sort dans un contexte particulier. Celui du verdict qui doit être rendu mercredi 13 Mars, concernant l’agence Adecco. Après 20 ans de procédure, le parquet a requis 50 000 euros d’amendes et trois mois de prison avec sursis contre le groupe Adecco et deux de ses cadres parisiens, pour "discrimination à l'embauche et fichage à caractère racial".