Paris : des centaines de migrants violemment évacués de la place de la République

Près de 400 migrants ont essayé d’installer leur tente sur la place de la République, lundi soir à Paris, pour protester contre le manque de solutions d’hébergement. Les lieux ont été violemment évacués par les forces de l’ordre.
370 migrants étaient présents selon Utopia 56.
370 migrants étaient présents selon Utopia 56. © A. Blacher / France 3 PIDF.
Une semaine après l’évacuation du campement de Saint-Denis, près de 400 migrants ont essayé d’installer leur tente sur la place de la République à Paris, lundi soir. Une opération organisée en présence de bénévoles représentant plusieurs associations, pour dénoncer le "manque de réponses concrètes des pouvoirs publics".

A l'initiative, Utopia 56, une association qui vient en aide aux personnes exilées. Elle évoque des "personnes exilées, laissées à la rue suite à l’évacuation mardi dernier du campement de Saint-Denis". L’association demande "1 000 places d'hébergement immédiates et la mise en place d’un système d’accueil pérenne pour les personnes exilé.e.s", mais aussi "le respect de leurs droits fondamentaux ainsi que l’arrêt immédiat et continu des violences policières envers ces populations". D’après Utopia 56, l'évacuation du camp de Saint-Denis a laissé "entre 700 et 1000 personnes à la rue sans solutions d’hébergement".

Depuis le démantèlement, on assiste à une véritable chasse à l’homme

Yann Manzi

"Ils sont 370 ici place de la République, explique Yann Manzi, fondateur de l’association, à France 3 Paris IDF. Mais ce sont en fait un millier de personnes qui n’ont pas été mises à l’abri lors de l’évacuation de Saint-Denis. Certains se sont cachés à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Car depuis le démantèlement, on assiste à une véritable chasse à l’homme. Les policiers les empêchent de dormir jusqu’à l’épuisement, jusqu’à les rendre fous. Comme ce que nous avions vécu à Calais. Ce sont les mêmes méthodes qui sont aujourd’hui mises en place à Paris. Sans parler des humiliations qu’ils subissent. Les Afghans essuient des insultes des policiers qui les traitent de terroristes." "Utopia 56 nous a appelé car il y avait encore beaucoup de gens à la rue après l’évacuation de Saint-Denis, détaille Jérôme Giusti, avocat, président de l’association Droits d’urgence. Et que ces gens ne pouvaient pas dormir. Je suis venu le constater avec deux consœurs à Rosa Parks mercredi soir dernier. Nous y avons vu des gens hagards, meurtris, avec des bleus sur le corps. Nous avons amené une personne à l’hôpital qui avait besoin d’une dialyse. Nous voulons témoigner de ça, de cette absence de droit à la dignité, de droit à la santé, à un logement. Avec le soutien de notre bâtonnier." Plusieurs élus étaient présents, notamment Danielle Simonnet (LFI), Esther Benbassa (EELV) ou encore Eric Coquerel (LFI). Anne Souyris (EELV), adjointe à la mairie de Paris en charge de la santé, affirme soutenir "cette installation en attendant un hébergement pérenne" : "Parmi ces personnes, beaucoup sont des demandeurs d’asile. Or à Paris, nous n’avons plus de dispositif d’accueil pour elles, on nous l’interdit. Il y a de moins en moins d’accueil, de plus en plus de personnes à la rue. C’est cruel et meurtrier. Nous pouvons mettre à disposition des locaux mais nous avons besoin d’une aide de la préfecture qui, pour l’instant, ne répond pas."

"Toutes les personnes qui sont dehors la nuit, la police les chasse"

L’évacuation a commencé peu après 20 heures. Des membres des forces de l’ordre ont enlevé une à une les tentes installées sur la place. Et ce, alors même que certains migrants se trouvaient encore à l’intérieur, comme on peut le voir sur ces images de Brut. Présent à Saint-Denis jusqu’à la semaine dernière, Mohamed Taqi, un Afghan de 27 ans, explique être arrivé il y a trois mois à Paris. La police lui a enlevé sa tente : "C’est difficile pour nous de vivre dehors, sans toit, sans nourriture, sans vêtements. J’avais quelques affaires mais là, ils m’ont tout pris. Ils font un barrage autour de nous (les policiers, ndlr) et je ne sais pas ce que nous allons devenir. On m’avait dit que j’aurais une place ici mais non. Toutes les personnes qui sont dehors la nuit, la police les chasse. On nous dit : 'vous n’êtes pas autorisés à dormir, nulle part'. Ils ne nous donnent aucune chance de nous en sortir."

"Ces tentes sont données dans la rue par des associations et collectifs, à partir des dons des citoyens, explique Utopia 56. Ce soir, plus de 500 tentes et 1000 couvertures avaient été fournis par Utopia 56... Et tout est désormais détruit. Demain, c'est tout autant qu'il faudra pourtant redistribuer."

En cinq ans de journalisme, c’est probablement l’une des soirées les plus difficiles émotionnellement.

Rémy Buisine

Charges, gaz lacrymogène… La situation s’est tendue au fil de la soirée, plusieurs images faisant état de violences, de la part des forces de l’ordre. Alors que des migrants quittaient la place de la République, certains groupes ont été bloqués par les forces de l'ordre, d'autres pourchassés. Le journaliste de Brut Rémy Buisine a notamment été visé, comme on peut le voir sur certaines vidéos. "En cinq ans de journalisme, c’est probablement l’une des soirées les plus difficiles émotionnellement, déplore le journaliste sur TwitterPas pour moi, mais pour eux. La situation des réfugiés à Paris est horrible, la gestion de la situation est tellement inhumaine ce soir."

"Ce déchaînement de violences est une honte"

Les images ont provoqué de nombreuses réactions. "On ne répond pas à la misère par la matraque, a par exemple affirmé Delphine Rouilleaut, directrice générale de France terre d’asile. La mise à l’abri des migrants du campement de Saint-Denis restés à la rue est urgente, indispensable, indiscutable. Il en va de l’honneur de la République française." David Belliard (EELV), adjoint à la mairie de Paris, a également réagi : "Des journalistes tabassés, des réfugiés chassés à coup de matraques, des elu.e.s nassé.e.s... Face à la misère, ce déchaînement de violences est une honte. Le préfet de police de Paris doit rendre des comptes." Présent lundi soir lors de l'évacuation, Ian Brossat (PCF), adjoint à la mairie de Paris en charge du logement, qualifie d'"absolument honteux" les événements : "Ce qui m'a choqué, c'est de voir à quel point ces réfugiés, qui sont pour une grande partie d'entre eux des demandeurs d'asile, et qui obtiendront l'asile en France, ont en réalité été traités comme des chiens. Et encore, si on traitait des chiens comme ça, la SPA s'indignerait, à juste titre."

Ils ont été traités comme des chiens

Ian Brossat

L'élu communiste se dit "indigné" et dénonce une stratégie de "harcèlement" de la part de l’Etat : "Plusieurs journalistes ont été molestés. Les élus ont été nassés... On a assisté à des scènes ahurissantes. Nous avons, Ville de Paris, proposé deux grands sites : le Parc des expositions dans le XVe et l’Espace Champerret dans le XVIIe. D'habitude il y a des congrès mais en ce moment, il n'y en a pas avec le Covid. Ces sites pourraient accueillir les réfugiés. Je lance un appel à la ministre du logement Emmanuelle Wargon : mobilisez ces sites, nous vous les proposons. Nous les mettons à votre disposition. Ça nous permettrait de sortir de cette spirale infernale qui nous conduit depuis des semaines de campement en évacuation, et d'évacuation en campement. Il faut organiser l'accueil de ces personnes, qu'elles puissent avoir un toit sur la tête : il faut créer des places d'hébergement. Le gouvernement, à l'inverse, choisit une stratégie du harcèlement." "La constitution de tels campements, organisée par certaines associations, n’est pas acceptable, a avancé la préfecture de police de Paris et la préfecture d’Île-de-France dans un communiqué commun. La préfecture de Police a donc procédé immédiatement à la dispersion de cette occupation illicite de l’espace public. Toutes les personnes en besoin d’hébergement sont invitées à se présenter dans les accueils de jour où des orientations vers des solutions d’hébergement adaptées à leur situation sont proposées très régulièrement aux migrants par l’Etat et ses partenaires associatifs." De son côté, Gérald Darmanin a annoncé avoir demandé "un rapport circonstancié sur la réalité des faits au Préfet de police d’ici [mardi] midi". Le ministre de l’Intérieur a ainsi évoqué "certaines images de la dispersion du campement illicite de migrants place de la République", les qualifiant de "choquantes". Une réaction relevant de l’"hypocrisie" selon Utopia 56 : "Cette soirée de mobilisation se finit sans solution pour plus de 450 personnes exilées. Toujours plus de violences dans la politique de non-accueil de l'Etat. Une fois de plus, ces personnes dormiront à la rue cette nuit." Les migrants ont fini par être escortés hors de Paris, encadrés par de nombreux véhicules de police. Ils ont rejoint Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), où une distribution alimentaire a pu être mise en place, sous surveillance policière. Utopia 56 appelle à un nouveau rassemblement ce mardi soir à 18h, toujours sur la place de la République, pour dénoncer "les violences policières ainsi que la politique de non-accueil en France" et soutenir les personnes exilées, "suite aux événements récents".
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
migrants société immigration police sécurité violence faits divers manifestation social