Surnaturel et symboles cachés : une visite du Père-Lachaise avec un vampirologue

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Écrit par Pierre de Baudouin
Jacques Sirgent, dans les allées du Père-Lachaise.
Jacques Sirgent, dans les allées du Père-Lachaise. © Pierre de Baudouin

Écrivain et "historien de la symbolique du sang", Jacques Sirgent est passionné par les créatures légendaires. Tout en continuant à organiser des visites au cimetière du Père-Lachaise, il cherche un nouveau local pour son "musée des vampires et monstres de l’imaginaire", temporairement fermé.

Contrairement aux créatures hématophages qu’il étudie, Jacques Sirgent ne boit pas de sang, et encore moins avant le déjeuner. Assis dans un bistrot de son quartier, à deux pas de la porte Dorée, le vampirologue a amené avec lui une pile de vieux bouquins (dont l’un date du XVIIe siècle) et quelques raretés. Habillé en noir de la tête aux pieds, il parle avec passion de sa bande-annonce 35mm du Dracula de John Badham (1979), rangée dans une vieille boîte en métal pour pellicule.

Tout provient de sa collection personnelle, d’habitude exposée dans son musée des vampires. Le projet a vu le jour en 2005, dans une pièce aménagée comme un cabinet de curiosités, aux Lilas. "C’était dans mon pavillon familial, raconte Jacques Sirgent. Les lieux ont été inaugurés le lendemain de la mort de ma mère, en présence notamment de l'ambassadeur d'Irlande, rencontré dans un colloque sur les vampires à la faculté de Lille. Au début, il n’y avait personne pour visiter."

Plus de 15 ans après, il estime que 10 000 personnes ont visité son musée. Au fil du temps, tout un tas de trésors et d’étrangetés sont venus enrichir l’exposition privée. Avec, entre autres, un total de 1000 livres "dont 400 anciens" ; une mâchoire de loup ; une faux médiévale, "seul souvenir" de son grand-père ; une cinquantaine de tableaux ; un piège à loup-garou du XIXe siècle (à cause duquel il a failli perdre une jambe, après l’avoir oublié par terre) ; une collection de bédés ; un chat empaillé "trouvé dans une tombe" ; une boîte d'armes contre les vampires contenant une mini-seringue hypodermique "pour injecter de l'eau bénite", restaurée par l’artiste Yeux Noirs ; ou encore un énorme miroir anti-vampire, comme "pièce maîtresse".

"On peut expliquer l'origine du monde avec le vampire"

La collection est aujourd’hui stockée dans une cave. La fermeture du musée a en effet été annoncée en 2017 : alors que les lieux - qui "tombaient en ruines" - nécessitaient des rénovations, le vampirologue a dû déménager, puis revendre sa maison. Il précise que "le musée devait rouvrir dans un café près du Père-Lachaise", mais l'établissement a fini par faire faillite au cours de la crise sanitaire. Le musée cherche donc toujours un nouvel antre.

De son côté, Jacques Sirgent continue d’écrire. Auteur de nombreux livres sur les vampires, il a d’ailleurs signé la première traduction intégrale en français de Dracula de Bram Stoker. "Vampirologue ? Le titre ne vient pas de moi, mais de la presse, explique-t-il. Je suis un historien de la symbolique du sang. On peut expliquer l'origine du monde avec le vampire." Très bavard, le spécialiste multiplie, comme un conteur, les anecdotes historiques et les digressions personnelles. Il raconte ainsi avoir été poursuivi par "un groupe de fanatiques" catholiques lors d’un voyage en Louisiane, à l’occasion d’une série de conférences en 2007 : "Ils ont essayé de me décapiter, de me brûler et de me noyer. Mais ils étaient beurrés la plupart du temps donc j'ai réussi à chaque fois à m'échapper… Là-bas, c’est le moyen-âge, un prêtre local a même dit que j'étais un véritable démon."

Son amour pour les suceurs de sang remonte à l’enfance, au Canada. "J’étais dans une école catholique irlandaise, où les élèves étaient fouettés, se souvient Jacques Sirgent. Je recevais 20 coups de cuir tous les matins. On nous apprenait que les femmes étaient des démons. Je n’ai jamais rien dit à mes parents." A 7 ans, il visionne son premier film de vampires, Nosferatu de F. W. Murnau - le passionné possède d’ailleurs aujourd’hui une collection de 1700 films de vampires, qui inclut les chefs-d'œuvre de la Hammer mais aussi de nombreux navets, comme "la version X de Twilight".

"En 2015, un barman me raconte que Dracula est enterré au Père-Lachaise"

Suivent des études et une carrière d’enseignant, avec un DEUG de linguistique sur l’étymologie du nom "Dracula", une licence d’anglais sur la personnification du mal dans le roman gothique anglais, un master de lettres modernes sur le diabolisme chez Barbey d’Aurevilly, et un diplôme en histoire de l'art à l'Ecole du Louvre. Après 20 ans, Jacques Sirgent tire un trait sur l’enseignement en 2002. Aujourd’hui, au-delà du musée, il partage ses connaissances du Père-Lachaise, lors de visites centrées sur les symboles funéraires, avec par exemple "les croix inversées et les rituels".

L’occasion, au cours de l’entretien, de quitter le bistrot de la porte Dorée pour aller faire un tour dans le fameux cimetière. Après un passage devant le buste d’Allan Kardec, le fondateur de la philosophie spirite, le vampirologue déambule jusqu’à une allée ombragée. Il pense y avoir trouvé le tombeau du prince Vlad Țepeș "l’Empaleur" (qui a inspiré le personnage de Bram Stoker), surmonté d’un fronton où il est écrit "Le Duc".

"En 2015, le barman d’un café vieillot près de la gare du Nord me raconte que Dracula est enterré au Père-Lachaise, retrace-t-il. Comme indice, il me dit : "Vous ne reconnaîtrez la tombe que par la présence d’une chauve-souris dessus. Mais vous ne la verrez qu’en esprit." Sur le portail, Jacques Sirgent pointe ainsi du doigt deux marques rouillées : "J’ai cherché longtemps. Il n’y a pas de croix dans l’allée."

"Les vampires sont des créatures monstrueuses en apparence, créées pour faire peur aux vrais salauds"

Mais le spécialiste prévient : "Je ne crois pas aux vampires, ça déçoit parfois. Je ne crois pas non plus en Dieu, mais je crois que les gens ne meurent que si on les oublie, et que la conscience ne meurt pas. Il reste quelque chose." Athée, le vampirologue ajoute "croire au surnaturel, c'est-à-dire aux coïncidences qui n'en sont pas". Quant aux vampires, il souligne la dimension sociologique des mythes : "Le vampire méchant, c’est Dracula. Mais c’est une métaphore politique pour suggérer que l'Angleterre et l’empire britannique sont des vampires. Au-delà de l'image négative, le vampire est surtout romantique."

Et de poursuivre : "Les gens qui ne croient pas à ce que leur dit l’Eglise créent leur propre mythologie, et inventent des créatures plus proches d'eux : les elfes, les fées, les sorcières… Le vampire, lui, n'a pas d'âme, mais il n'est pas monstrueux pour autant, parce qu'il a un cœur. L’âme peut vous mener en enfer, ou au ciel. Le vampire reste sur terre, et il mord les gens qu’il aime pour les rendre immortels. C'est très primaire. Ils ne sont pas là pour faire peur aux enfants, mais pour les rassurer : les vampires sont des créatures monstrueuses en apparence, créées pour faire peur aux vrais salauds."

"Les légendes sont les refuges des gens malheureux, conclut-il. Ce sont les seules choses capables de les consoler. L’important, au fond, ce n’est pas que ça soit vrai, mais c’est d’y croire. C’est la symbolique qui compte." Bientôt âgé de 67 ans, Jacques Sirgent prépare la sortie de son prochain livre, à propos des Histoires de l’Inquisition.

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