Nantes : rencontre avec Fabien Grolleau et Thierry Bedouet, auteurs de la BD “Jacques a dit” parue aux éditions Sarbacane

© Sarbacane - Bedouet & Grolleau
© Sarbacane - Bedouet & Grolleau

Fabien Grolleau et Thierry Bedouet sont à l'origine de la maison d'édition Vide Cocagne fondée il y a dix ans. Après avoir développé leurs propres projets et mûri leur style, les deux compères signent ensemble une BD bourrée d'humanité qui nous emmène sur les quais de Nantes. Rencontre...

Par Eric Guillaud

C'est une drôle d'histoire que nous proposent Fabien Grolleau au scénario et Thierry Bedouet au dessin. Une drôle d'histoire qui a pour décor la ville de Nantes, son port, l'estuaire de la Loire et le bateau Maillé-Brézé.

Jacques, un vieux marin qui a servi autrefois sur ce navire de guerre devenu musée vient d'apprendre qu'il est condamné. Mais avant de "crever de son crabe", il a une idée en tête : voler le Maillé-Brézé et rejoindre les Marquises où repose son idole, Jacques Brel.

Avec ses plus fidèles camarades et le jeune Stéphane, un pauvre gars rencontré sur les quais, Jacques transforme son projet en opération commando et nous offre un voyage inédit, drôle et triste à la fois, sensible et poétique...

Tout le monde à bord...

Le Maillé-Brézé / © éric guillaud
Le Maillé-Brézé / © éric guillaud

Histoire d'amour, d'amitié, de maladie, de mort... Quel a été véritablement le point de départ de cette aventure ?

Thierry. Le point de départ c’est vraiment le vol du Maillé-Brézé. C’est une idée un peu branque qui nous est venue en passant régulièrement devant (c’est le souvenir que j’en ai). Après Fabien a imaginé un scénario autour de cette idée saugrenue. La première ébauche parlait simplement d’une bande de vieux copains qui volait le bateau pour partir. J’aimais beaucoup l’idée mais ça manquait de matière. Le pourquoi et le comment, Fabien l’a développé après. Et Il a inclus certaines anecdotes personnelles dans le récit, et tous les lieux nantais ne sont pas anodins, ils ont une résonance pour nous. Ce qui était plutôt enthousiasmant à dessiner. 

Vous êtes tous les deux à l'origine de la maison d'édition associative Vide Cocagne créée il y a maintenant 10 ans. Vous vous connaissiez donc mais n'aviez jamais travaillé ensemble sur un livre. Alors pourquoi maintenant ?

Fabien. En fait on a commencé à travailler ensemble dès le début (on partageait un atelier) mais le premier projet n'a pas abouti (on se formait à la BD). Ensuite on a chacun développé nos projets et nos styles personnels : moi sur les albums du "Masque du Fantôme", Thierry sur des projets jeunesse. Mais je gardais toujours dans un coin de ma tête l'idée de bosser avec Thierry. Puis, on a collaboré sur un petit album en duo pour la collection Mastadar Chez Vide Cocagne, "Mastadar Forteresse", avant d'attaquer ce "Jacques a dit".

Thierry. J’ai trimé pour dessiner deux de ses projets : un de SF et l’autre de Heroic Fantasy. C’est d’ailleurs comme cela que nous avons commencé la bd. Fabien m’a apporté ces deux scénarios mais ils sont restés à l’état de projet, heureusement. Et puis devant ma lenteur, Fabien a décidé de prendre le crayon pour dessiner ses propres scénarios.
Après, nous avons fondé Vide Cocagne pour éditer du fanzine et surtout pour s’obliger à avoir une production régulière. Nous avons appris le b.a.-ba de la « narration séquentielle » à la grande école du fanzinat.

Comment vous est venue la folle idée du vol du Maillé-Brézé ?

Fabien. Ah ah ah mystère, je ne me souviens plus vraiment. Je crois que Thierry avait fait des dessins du port de Nantes qui m'avaient bien plu, j'ai essayé d'imaginer une histoire qui lui irait bien. Je ne sais pas trop comment viennent les idées, j'ai pas mal de "délires" en tête ; celui là s'est imposé. J'imagine que ce bateau musée, un peu rouillé et décrépi symbolisait bien la poésie qui se dégageait du vieux port de Nantes avant le réaménagement de l'île Beaulieu.

 / © Sarbacane - Bedouet & Grolleau
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Parmi les remerciements, un nom, celui du capitaine Mathias Guibert et une citation : « oh les gars ça se conduit pas comme une bagnole, un bateau de guerre ! ». Qui est cet homme et que vous a-t-il apporté dans l'écriture de cet album ?

Fabien. Mathias est un copain de Thierry avec qui on a visité le Maillé-Brezé en repérages. Thierry et moi sommes nuls en navigation, Mathias était un peu notre expert en affaires maritimes, histoire d'avoir 2 ou 3 bases quand même. Mais quand il a vu comment on manœuvrait le bateau dans la BD, il s'est souvent insurgé ; il faut avouer que la fiction prend souvent le dessus sur la réalité de la conduite. En vérité, il est impossible de voler le Maillé-Brezé, mais bon, écrire des histoires c'est s'arranger un peu avec la réalité. Heureusement.
Donc d'avance pardon aux marins ou aux voleurs potentiels, ce livre n'est pas un traité réaliste de conduite en milieu fluvial.

Thierry. Mathias nous a aidés à rendre l’idée plausible et à utiliser le délicat langage du marin. Il est quand même énorme ce bateau, on ne peut pas le manœuvrer comme une chaloupe et canoter tranquille sur la Loire.

Ne me quitte pas, Madeleine, Au suivant... les chansons de Jacques Brel constituent la bande originale de l'album et l'ombre du chanteur plane sur toutes les pages. Comme Gauguin d'ailleurs. Pourquoi lui précisément ? Et pas... Johnny par exemple...

Fabien. Le livre parle aussi beaucoup du voyage, réel ou fantasmé, j'ai imaginé que Jacques rêvait de partir loin, retourner en Polynésie pour y finir ces jours : c'est la raison du vol du Maillé-Brézé : retourner là bas, dans le pays de ses rêves. Dés les premières pages du livre, on découvre sa maladie, et on comprend que ses dernières volontés seront de retourner en Polynésie. J'aime beaucoup citer des chansons "populaires" dans mes histoires, elles agissent comme une bande-son mentale, Jacques Brel comme figure populaire s'est donc tout de suite imposé. Pourquoi pas Gauguin ? Là encore c'est le personnage de Jacques qui en a décidé ainsi, pour moi il aime la musique plus que la peinture. J'aime aussi beaucoup la chanson "Aux Marquises" de Brel. Enfin, la vie de Brel, sa maladie, son destin, font écho à la vie de mon personnage.

Thierry. Johnny c’est primaire, moi ça me laisse froid. Brel, c’est l’aventure, c’est hors norme, lui il nous emporte. Et puis c’est le film de Lelouch avec Ventura et Denner (et Johnny !!).

 / © Sarbacane - Bedouet & Grolleau
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« C'est beau mais c'est triste », dit un protagoniste en parlant d'une chanson de Jacques Brel sur la première planche. On pourrait en dire autant de votre album non ? L'histoire est très belle mais très triste...

Fabien. Belle j'espère bien, triste sans doute mais pas que. Il y a des passages de comédie, on y parle amitié, on y déconne aussi pas mal. J'espère que derrière cette tristesse de surface se cache aussi pas mal de vie et d'espoir. Alors tristesse ? J'y vois plutôt de l'émotion moi, mais pas de noirceur !

Thierry. Fabien donne le ton dés le départ. Il est triste mais lumineux et même solaire. C’est ce que m’a dit plusieurs fois Frédéric Lavabre, notre éditeur, quand je pataugeais pour la couverture.

Graphiquement, quelles ont été les options retenues. Avez-vous adapté votre trait à l'histoire ?

Thierry. J’avais décidé dès le début de faire ma bd « ligne claire » mais je ne suis pas un grand dessinateur de la ligne, je préfère les masses et la couleur. Mon graphisme a évolué  dans ce sens.
En commençant, j’avais en tête une atmosphère un peu grise, on dit Nantes la Grise, et puis j’ai vite abandonné cette option pour mettre de la couleur, enfin quand je pouvais.
Je modifie mon style selon les projets. Il faut que je trouve un ton « graphique » pour coller au récit.  Enfin c’est comme ça que j’aime travailler.

Quel a été votre premier coup de cœur BD et quelle a été son influence sur votre travail ?

Fabien. Moi, c'est définitivement Tintin, tous les albums. J'y fais toujours un peu référence dans mes histoires. L'aventure, l'art du découpage, les personnages, les thèmes... l'art de partir d'un quotidien banal pour aller vers l'aventure. Dans "Jacques a dit", il y a du Secret de la Licorne, du Trésor de Rackham le Rouge, etc...

Thierry. Hergé aussi, j’ai une photo de moi très jeune, 5 ou 6 ans, avec un album de Tintin dans les mains. Pour moi, c’est la référence.
D’ailleurs dans l’une des premières ébauches de scénario, Jacques avait des phases de délires et se prenait pour le capitaine Haddock…

 / © Sarbacane - Bedouet & Grolleau
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Quel regard portez-vous sur la production BD actuelle ? Et sur la BD numérique ?

Fabien. Personnellement, je me retrouve bien dans ce qui se produit aujourd'hui, il y a des talents incroyables, trop pour les suivre tous ! Une richesse de propositions assez impressionnante. Malheureusement, les conditions d'exercice sont de plus en plus précaires, l'auteur y est particulièrement mal traité. Un de ces jours, il faudra bien le remettre au centre de la chaîne du livre....
Le numérique ? je suis les différentes expériences en cours, particulièrement "Mauvais Esprit" ou "Professeur Cyclope", avec l'envie d'y participer bien sur. On verra ce qu'en feront les pionniers mais moi, je reste un amoureux du livre papier.

Thierry. C’est incroyablement vivace, on peut se plaindre de surproduction mais on a accès à une variété incroyable de bandes dessinées. En tant que lecteur, c’est un plaisir gourmand d’aller en librairie. Mais en tant qu’auteur, c’est plus rude, c’est même très aride.
Les projets numériques sont très enthousiasmants parce qu’ils sont faits par des auteurs. Après, reste la barrière de la lecture, j’ai encore du mal à lire de la bd sur écran, je n’ai pas encore cette habitude mais ça va venir.
   

La maison d'édition Vide Cocagne propose une bande dessinée indépendante et parfois engagée, militante. L'album "Jacques a dit" aurait-il aussi quelques chose de militant ?

Fabien. D'engagé clairement oui, même si ça n'est pas l'essentiel du livre, c'est présent en «fond». On sous-entend d'abord que la maladie de Jacques n'est pas étrangère aux essais nucléaires militaires français dans le pacifique, qui a envie d'en savoir plus se renseigne... Et puis il y a la fin, mais je ne veux pas la raconter donc ça sera au lecteur de la découvrir. Disons que c'est une fin dans la grande lignée de l'aventure mais qui pose quelques questions de "société" si l'on veut bien si attarder 5 minutes.
On essaie toujours d'avoir en tête cette idée d'engagement dans nos histoires, de parler du monde qui nous entoure, même dans les histoires de pure aventure.

Thierry. C’est moins flagrant pour moi, c’est en filigrane.

 / © Sarbacane - Bedouet & Grolleau
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Pourquoi avoir publié chez Sarbacane et non dans votre propre structure ?

Fabien. Sarbacane est une maison d'édition qui nous fait rêver depuis longtemps, ils font de très beaux livres. Moi en tant qu'auteur, j'ai besoin du regard de l'éditeur, il est essentiel dans l'élaboration d'un livre. Travailler avec Sarbacane, c'était aussi avoir le regard perçant de son directeur éditorial, Frédéric Lavabre. Chez Vide Cocagne, on est à la maison, entre nous, mais il faut aussi s'ouvrir, aller voir ailleurs, se confronter aux autres éditeurs, c'est essentiel et revigorant. Et puis chez Vide Cocagne, on est bénévoles....

Thierry. Parce qu’il nous a dit oui  très rapidement ! Je suis très content de faire parti de leur catalogue. Et nous ne sommes pas pieds et poings liés à Vide Cocagne.  Moi, c’est ma première « grande «   bd avec un travail en amont, un découpage, un ensemble crayonné, ce que je ne fais que rarement quand je fais des pages pour Vide Cocagne. 

Imaginez... bien que je ne vous le souhaite pas... qu'il vous reste 6 mois à vivre, quel serait votre baroud d'honneur ?

Fabien. Si je me remets de la dépression qui s'en suit, je file à Papeete avec femmes et enfants : soleil, cocotiers et sable fin. Beau baroud d'honneur non ?

Thierry. Direction New York avec ma famille

Restons positifs, quels sont vos projets ?

Fabien. Je travaille sur différents projets, en tant qu'éditeur avec toute l'équipe de Vide Cocagne, en tant que scénariste avec divers dessinateurs, et surtout j'écris et dessine une BD de 250 pages qui devrait être édité en 2014 chez 6 pieds sous terre.

Thierry. En BD, je travaille sur trois projets : Jésus et moi avec Aurélien Ducoudray, ses souvenirs d’enfance et sa relation avec le catéchisme. Club Sandwich avec Jorge Bernstein au scénario, une histoire de club… Et un projet personnel que j’avais commencé avec Vide Cocagne : la Métairie, une histoire de sorcellerie.
Et puis je travaille régulièrement pour la presse jeunesse, c’est un boulot que j’aime beaucoup, c’est moins contraignant et usant que la bd.

Dans l'actualité récente, quel événement vous a marqué et pourquoi ?

Thierry. Les anti-mariage pour tous, insupportables homophobes. L’aéroport de Notre Dame des Landes, un vaste truc public inutile au profit d’un organisme privé, le contraire du progrès.

Fabien. Oui voilà. Plus lointain, je reste sur la catastrophe de Fukushima, parce que le temps passe et les irradiations de notre chère industrie non polluante demeurent.

Thierry. Et puis pour parler actualité bd, Mon ami Dahmer de Derf Backderf m’a totalement bluffé et le sublime Entrevue de Manuele Fior même si je n’aime pas la fin. Et un magnifique bouquin chez Vide Cocagne : Canis Majoris de Loic Locatelli Kournwsky.

Interview réalisée le 17 avril 2013
Retrouvez la chronique de l'album sur notre blog dédié BD. Un grand merci aux auteurs.

Retrouvez Fabien et Thierry en dédicaces samedi 20 à la librairie Aladin à Nantes.

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