Coronavirus et déconfinement : les disquaires offrent de nouveau leur galette des rois, le vinyle!

le disquaire Exit Music For a Drink à Angers a réouvert le lundi 11 mai / © Dalhia ExitMusicForADrink
le disquaire Exit Music For a Drink à Angers a réouvert le lundi 11 mai / © Dalhia ExitMusicForADrink

A l'heure du déconfinement les disquaires rouvrent doucement leurs échoppes, bien réelles ou virtuelles. Alors que la dématérialisation des biens culturels s'est répandue à la faveur du confinement, le point sur un objet que vous pouvez toucher et voir de prés sans risque.

Par Vincent Calcagni

C'est un des disquaires indépendants les plus anciens encore en activité dans la Cité des Ducs. Mélomane est installé quai Turenne à Nantes en plein centre-ville. Son gérant Jean-Christophe Fillon a vécu de plein fouet l'arrêt forcé de son magasin.

"J'étais un peu perdu la première semaine. Je ne savais pas si j'avais le droit de sortir de chez moi. Comme on vend aussi des disques sur notre site internet et que j'avais des commandes, je me suis surtout occupé de ça".

En fait la fréquentation du site a augmenté beaucoup pendant cette période, constate rapidement le disquaire.

"Ca fait chaud au coeur parce que c'était beaucoup des personnes qui connaissaient notre shop et qui voulaient nous soutenir dans ces moments compliqués" -Jean-Christophe Fillon - disquaire à Nantes-

Deux fois plus d'achats sur le site. Entre 20 et 30 achats par semaine avec un panier moyen plus élevé.  "Les ventes sur internet ne représentent que 10% de notre chiffre d'affaire donc ça n'a pas été extraordinaire, mais ça nous a bien aidé" rajoute JC

Il décide même de livrer ses clients à domicile une fois par semaine le vendredi sur Nantes et Rezé.
le disquaire devant son magasin: JC de Mélomane à Nantes / © JC Mélomane Nantes
le disquaire devant son magasin: JC de Mélomane à Nantes / © JC Mélomane Nantes

Pour la réouverture de son magasin il a prévu du gel hydroalcoolique à disposition des clients. Lui même porte un masque et en donne à ceux qui n'en auraient pas. Il y a aussi un plexiglas devant la caisse. Et lorsque lui-même où son collègue Anthony doivent conseiller des clients, ils ont chacun un masque et également une visière. Sur la distanciation sociale, la boutique peut accueillir 5 à 6 personnes.

Et la fréquentation justement? Environ une trentaine de personnes par jour refréquentent le magasin. Pour Jean-Christophe Fillon les disquaires comme les librairies font partie des commerces qui profitent vraiment de la réouverture.
Il sent plutôt une frénésie de reprendre ses habitudes qu'une psychose de la deuxième vague chez ses clients.

"Ca repart super bien. Si ça continue comme ça je pense même pouvoir refaire le même chiffre qu'au mois de mai de l'année dernière".

Le disquaire reste cependant prudent. En raison du manque de trésorerie, il hésite à passer des commandes chez ses fournisseurs habituels.

Les ventes internet lui ont donc permis de ne pas faire appel à son banquier. Mais pour lui il y a encore du souci à se faire pour les prochains mois.

"En fait je suis plus inquiet pour la rentrée et le mois d'octobre" analyse le gérant de Mélomane.

"Juillet et août, traditionnellement ne sont pas des mois où on vend beaucoup. Nos charges en revanche sont toujours les mêmes. Donc il va falloir jouer fin pour la rentrée. Je pense d'ailleurs qu'il y a plein de commerces de centre-ville qui sont dans la même situation".

Un café-disquaire à Angers

C'est une minuscule boutique implantée en plein coeur d'Angers. Ouverte depuis novembre 2014 par Dalhia Mahot "Exit Music for A Drink" a la particularité d'être à la fois disquaire et café.

On y trouve du vinyle essentiellement et même quelques cassettes audio. Pas du tout venant mais de l'original, du pointu, le tout dans des bacs aux noms évocateurs et/ou farfelus. Une sélection avisée qui, comme dans une libraire, guide l'amateur avide de raretés et de découvertes.
 
la partie bar du disquaire "Exit Music from a Drink" reste pour l'instant fermée au public / © Dalhai Mahot
la partie bar du disquaire "Exit Music from a Drink" reste pour l'instant fermée au public / © Dalhai Mahot


Aprés deux mois de fermeture Dalhia a rouvert sa partie disques le lundi 11 mai. Port du masque obligatoire dans la boutique. Gel hydro-alcoolique à disposition. Et comme l'indique ironiquement la patronne sur sa page Facebook "Même si je ne m'attends pas à une cohue digne d'un supermarché vendant du papier toilette, de la farine et des masques, le nombre de clients dans la boutique sera limité à trois personnes".

Les conséquences de la fermeture pendant deux mois de son entreprise? "Pas de chiffre d'affaires et des dettes qui s'accumulent. Avec des pertes sèches, parce que concernant le bar il y a plein de choses que j'ai du jeter".

Bref il était temps de réouvrir. D'autant que...

"Normalement à la mi- avril se tient un événement important pour les disquaires indépendants c'est le Disquaire Day (NDLR: sorties spéciales de vinyles à éditions limitées et animations dans les boutiques).  Cette année pour cause de confinement il ne s'est pas déroulé à la date prévue (NDLR il est reporté au 20 juin pour la première partie, avec d'autres événements programmés au mois d'août, de septembre et d'octobre). Normalement ça permet de faire un bon chiffre. Du coup la trésorerie qui était sensée tomber n'est pas tombée."

Beaucoup de doutes sur l'avenir

Rouvrir oui mais le contexte est aussi particulier. Les clients reviendront-ils? Pas certain...

"Les gens n'ont pas forcément la possibilité ni l'envie de mettre leur argent dans du loisir. On est tous confrontés à des doutes et des questions" - Dalhia Mahot disquaire à Angers

D'autant que ... "Depuis le début du confinement on est face à une concurrence déloyale de la part d'autres enseignes qui vendent des vinyles comme Amazon ou la Fnac voire des boutiques comme les espaces culturels des enseignes de grande distribution qui ont parfois ouverts alors qu'elles n'auraient jamais du avoir le droit d'ouvrir "

"La partie bar je ne peux pas la rouvrir parce que ce n'est pas cloisonné et que je n'ai pas le droit.  Et puis la boutique est petite donc on ne peut pas faire de sens de circulation. Je met en place un système de drive pour que les gens puissent commander les disques sur mon site internet et viennent les récupérer à la boutique". C'est donc 3 personnes maximum dans la boutique à la fois.

"Il faut vraiment qu'il y ait une proposition alternative pour que les petits commerces que sont les disquaires ne meurent pas"

Les disquaires ambulants 

Pas facile donc de faire venir ou revenir les amateurs chez les disquaires. Encore moins évident quand, comme le Disquaire du Dimanche, on n'a pas de boutique. Mais qu'on est un disquaire ambulant qui ouvre son stand lors d'évènements festifs, des festivals ou des salons spécialisés. Tous annulés depuis deux mois et pas près de repartir avant l'été...

 

Le Disquaire du Dimanche propose ses vinyles sur les salons et les festivals mais pas que le dimanche... / © Patandpatate BPM
Le Disquaire du Dimanche propose ses vinyles sur les salons et les festivals mais pas que le dimanche... / © Patandpatate BPM


"A l'origine je faisais des cadres décoratifs avec des pochettes de vinyles pour exposer dans son salon" explique Alban Chainon-Crossouard. "Ça a pas mal pris c'était à la période de Noël il y a un an et demi. Et je me suis dit aprés pourquoi ne pas vendre les vinyles à côté. Depuis je me suis lancé en tant que disquaire à part entière il y a un an". Activité qu'Alban continue en parallèle de son activité salariée. Il écume les évènements de la région chaque weekend. D'où son nom...  "Par exemple le Salon du Disque de la Trocardière à Rezé ou encore à Trempolino à Nantes lors du vide-grenier musical".

Une vente solidaire au profit du CHU

Pour Alban le déconfinement ne change pas grand chose puisque son activité reste soumise à la reprise de rassemblements interdits pour l'instant. Il a donc eu l'idée de s'associer avec plusieurs petits commerçants nantais pour proposer une vente solidaire dont une partie sera reversée au profit du CHU de Nantes.
 

la vente solidaire Antivirus rassemble 7 créateurs et entrepreneurs nantais à l'initiative du Disquaire du Dimanche / © Studio L'intrépide
la vente solidaire Antivirus rassemble 7 créateurs et entrepreneurs nantais à l'initiative du Disquaire du Dimanche / © Studio L'intrépide

"L'idée c'est de rassembler des indépendants qui vendent leurs produits sur des événements ou en ligne mais qui n'ont pas de boutique fixe" précise Alban Chainon-Crossouard. "Avec cette vente on soutient notre modèle économique mais aussi on aide les soignants du CHU de Nantes. A la fin, la somme ne sera pas astronomique mais ça nous semblait intéressant de montrer que nous aussi les petits on peut donner".

Comment ça marche ? Jusqu'au 17 mai vous pouvez acheter directement sur chacune des boutiques virtuelles des participants, liste ici. 10% du montant de votre commande sera versée ensuite au profit du CHU de Nantes grâce au fonds d'aide mis en place sur la plate-forme HelloAsso.

Ca n'est pas sorti en vinyle mais l'inititaive de cette compilation nantaise au profit du CHU est aussi à signaler:
 

Pas encore de date précise pour le Salon du Disque à Nantes

Les salons justement vont-ils pouvoir rebondir après le déconfinement? Et permettre aux disquaires indépendants de se refaire un peu ? Le Salon International du Disque de Nantes est l'un des événements majeurs du secteur du vinyle dans la région. Il rassemble une centaine de disquaires français et européens et rameute des milliers d'amateurs venus du grand Ouest.

Sa prochaine édition est prévue en décembre 2020 sans date définitive à la salle de la Trocardière à Rezé... Si tout va bien d'ici là! 
 
Le Salon International du Disque de Nantes se tient salle de la Trocardière à Rezé / © Salon International du Disque de Nantes
Le Salon International du Disque de Nantes se tient salle de la Trocardière à Rezé / © Salon International du Disque de Nantes


"Pour l'instant on est dans l'expectative, explique Emmanuel Piet président de "l'association pour le don de sang bénévole à Rezé", l'association organisatrice de l'évènement.

D'ordinaire, c'est la Ville de Rezé qui prête à l'organisation la salle de la Trocardière. Cette année la manifestation a dû être repoussée de plusieurs semaines en raison de travaux dans cette salle polyvalente qui accueille aussi des rencontres sportives.

A cela s'ajoute l'incertitude sur ce que sera l'état sanitaire du pays à cette période. "D'autres salons spécialisés comme celui de Mons en Belgique qui se tiennent à la rentrée ont annoncé leur annulation" précise l'organisateur du Salon International du Disque de Nantes.

"J'ai bon espoir que le salon puisse avoir lieu avec peut être des mesures de lavages de main à l'entrée et le port de masques à l'intérieur. En tous cas cela nous laisse plus de temps pour voir venir d'être positionné en décembre. Après on ne sait pas encore quelles mesures le gouvernement nous imposera à cette date " conclut Emmanuel Piet.

Les labels souffrent aussi

Pas facile donc pour les disquaires. Pas plus simple pour les labels indépendants qui produisent les disques.

Crée en 2008 le label nantais Kizmiaz Records travaille quasi exclusivement avec des disquaires indépendants.

Ils sont une quinzaine en France à mettre dans leurs bacs les productions aux visuels toujours soignés de la maison de disques nantaise spécialisé dans le rock'n'roll et le blues déviant. Dans leur catalogue le groupe nantais The Royal Premiers, le rennais Slim Wild Boar ou encore les américains Ben Vaughn et Al Foul.
 
le logo du label nantais Kizmiaz Records / © Kizmiaz Records
le logo du label nantais Kizmiaz Records / © Kizmiaz Records


Kizmiaz sort environ 4 à 5 disques par an. "Quand on a de l'argent" détaille Yannick Cordier un de ses co-créateurs.

Le confinement n'a donc pas fondamentalement bouleversé le calendrier des sorties prévues selon lui. Yannick Cordier ajoute pour l'anecdote que ce confinement a surtout eu un effet collatéral et heureusement bénin pour lui sur l'un des deux membres du label du fait de sa profession: "L'autre fondateur du label David (NDLR: David Charbonnel) est infirmier sur Nantes. Du coup, lui, il travaillait tout le temps".  

Bien sûr du fait de la fermeture des disquaires, il y aura une répercussion sur la vente de leur production. D'autant qu'en travaillant de préférence avec des artistes en activité et vendent leurs disques après leurs concerts ils sont là aussi privés d'une source possible d'écoulement de leur stock.

Mais difficile pour eux de chiffrer tout cela. "D'autant, détaille Yannick, qu'en général nos disques sont pressés au maximum à 500 exemplaires... Et encore on avait du mal à écouler certaines sorties donc là, on part désormais plutôt sur des tirages à 300 exemplaires."

A ce titre, leur dernière production fera figure d'exception en sortant à 1000 exemplaires. Son calendrier normal de sortie est a priori conservé. Il devrait arriver dans les bacs au mois de juin.
 
la prochaine sortie du label nantais Kizmiaz Records sera un livre-45 tours autour du répertoire des Cramps / © Olivier Josso Hamel
la prochaine sortie du label nantais Kizmiaz Records sera un livre-45 tours autour du répertoire des Cramps / © Olivier Josso Hamel


Il s'agit d'un livre 45 tours qui recense tous les disques-pirates du groupe américain The Cramps. Un livret d'une trentaine de pages illustrés par des dessinateurs fans de rock'nroll comme le nantais Olivier-Josso Hamel qui signe la pochette recto-verso de l'objet.

A l'intérieur, le détail de toutes les reprises obscures de rockabilly qui constituent le plus gros du répertoire du groupe formé par le duo Lux Interior et Poison Ivy.  Le tout accompagnés par un 45 tours vinyle avec 4 reprises des chansons du couple psychobilly par des groupes régionaux.

"Ce sera un répertoire en quelque sorte de plus de 200 chansons avec le détail de qui a chanté le titre en premier, qui l'a composé, sur quel label etc" détaille le co créateur de Kizmiaz Records.

Un tiers des vinyles mondiaux fabriqués en Mayenne

Vous ne le savez certainement pas mais une grande partie des vinyles qui inondent le marché mondial sont fabriqués... en Mayenne.

Si si. A Villaines-la-Juhel précisément. C'est dans cette petite commune du nord du département  de la Mayenne qu'est installée MPO (pour Moulages Plastiques de l'Ouest).

Une entreprise de 120 salariés qui fabriquent environ un tiers de la production mondiale de disques vinyles. Soit environ 15 millions de disques vinyles par an.

Pour de grandes majors comme Sony, Universal ou Warner mais aussi pour de nombreux petits groupes musicaux qui peuvent y faire presser quelques dizaines d'exemplaires leur album. 

Son PDG Alban Pingeot précise "On exporte 80% de notre production vers l'Europe mais aussi beaucoup vers les Etats-Unis et le Japon"
 
15 millions de vinyle sont pressés à MPO chaque année / © groupe MPO
15 millions de vinyle sont pressés à MPO chaque année / © groupe MPO


Et le confinement?  "Nous n'avons pas arrêté un seul jour notre activité. En nous adaptant bien sûr. Il y a eu du personnel arrêté pour garde d'enfants notamment mais heureusement aucun cas de coronavirus n'a été recensé chez nous. Nous avons simplement tourné à 60% de notre volume habituel. Et on a étalé notre production pour ne pas avoir à recourir à un arrêt provisoire de notre activité. Dans ce cadre là je pense que c'est le vinyle qui a le moins souffert" L'usine fabrique également des disques optiques (cd, dvd) et le packaging qui s'y rattache. 

"La réouverture des disquaires c'est un bon signe car c'est un maillon essentiel pour notre industrie" assure le président de MPO.

"Le public des disques vinyles c'est un public de passionnés. Le vinyle n'est pas un produit d'appel pour la grande distribution. Donc c'est très important pour la profession".

Au niveau des grands clients des sorties sont progammées ce sont qu'on appelle des "new releases" (NDLR: les nouveautés) et le back catalogue (NDLR: le fonds de catalogue c'est à dire des albums anciens d'artistes).

"Evidemment la fermeture des disquaires a complétement désorganisé les sorties du printemps. Les éditeurs se demandent tous s'ils doivent sortir leur nouveau disque en même temps que tout le monde au risque d'être noyé dans la masse ou plutôt décaler la sortie voir attendre noël" explique Alban Pingeot.

"Clairement avec les pays où le confinement a été moins stricts comme l'Allemagne la production a moins souffert. Sur le mois dernier par exemple pour l'Allemagne notre activité n'a baissé que de 8%. Contre moins 40% pour la même période en France et moins 15% pour l'Angleterre."

"Il y a donc clairement un lien entre le pourcentage de nos ventes avec le nombre de magasins ouverts" explique le PDG de MPO.
 
MPO emploie 120 personnes dans son usine mayennaise / © Groupe MPO
MPO emploie 120 personnes dans son usine mayennaise / © Groupe MPO

Et l'avenir du vinyle?

"Sur le futur, je suis confiant car le vinyle c'est justement l'antithèse du digital. C'est un peu comme les vieilles voitures. Si vous êtes un passionné par les belles mécaniques et le bruit du moteur, il est clair que vous n'allez pas aller vers un modèle avec freinage et direction assistée, vitres électriques. Mais quel plaisir! Ça ne vous empêche pas d'aller en ville avec votre Clio pour tous les jours"

"Le vinyle c'est pareil. Ça ne vous empêche pas d'écouter de la musique en streaming (NDLR: mode d'écoute dématérialisé par connexion internet) toute la semaine et puis le week-end vous mettez votre vinyle sur votre belle platine et vous vous faites plaisir!"

"On entend beaucoup dire que la période de confinement a accéléré la digitalisation des modes de consommation mais sur le vinyle je ne pense pas que ça donne un coup d'arrêt de ce produit. Je parie sur la continuité du marché du vinyle" prophétise Alban Pingeot.

Et le patron du MPO de donner un chiffre éloquent.

Sur le marché américain, en près de 20 ans (entre 2000 et 2019) le volume de cd vendus a été divisé par 9. Tandis que le volume de vinyles a été multiplié par 20!

Quand on vous dit que le vinyle c'est la galette des rois.




 

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