Enquêtes de région

Un mercredi par mois, en deuxième partie de soirée  
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Entreprise : la mutation numérique

© éric guillaud
© éric guillaud

Le numérique a modifié notre environnement quotidien, il a également transformé le monde de l'entreprise, bouleversé les organisations, les méthodes de management, les marchés. Olivier Robé, qui co-dirige depuis 18 ans la start-up nantaise Imagescreations, nous fait part de son expérience...

Par Eric Guillaud

Direction la technopôle de la Fleuriaye au nord-est de Nantes sur les terres de Carquefou. Ce qui n'était encore que des champs il y a quelques années se couvrent inexorablement de logements, de commerces, d'écoles et de pépinières d'entreprises. Une révolution urbanistique qui en cache une autre, numérique.

Et le numérique, c'est justement le domaine d'Olivier Robé et de l'entreprise qu'il dirige avec Thomas Georgelin. Son nom, Imagescreations, son créneau, le développement de sites internet, d'applications mobiles et l'hébergement web.

Les deux associés ont créé leur société en 1995, il y a un peu plus de 18 ans donc, un temps où internet commençait tout juste à pointer le bout de sa toile, où Google était encore un nom de domaine libre (ah si on pouvait remonter le temps!), où le nombre de foyers français connectés ne dépassaient pas les 100 000, bref un temps que les moins de 20 ans...

Au début des années 90, certains pensaient même qu'internet était une mode


"Au début des années 90, certains pensaient même qu'internet était une mode", nous rappelle Oliver Robé, "c'était de la science fiction". C'est dans ce contexte que le jeune geek, un diplôme d'école de commerce en poche, un autre en communication, se lance dans l'aventure entrepreneuriale. Aujourd'hui, Imagescreations emploie 13 personnes et ne jure que par le numérique.
Le bâtiment qui abrite les locaux de la société imagescreations / © éric guillaud
Le bâtiment qui abrite les locaux de la société imagescreations / © éric guillaud

Nantes est dit-on la deuxième ville de France en matière numérique. Est-ce que vous le percevez ainsi dans votre quotidien de chef d'entreprise ?

Olivier Robé. Première, deuxième ou troisième, je ne sais pas et peu importe, l’important est qu’il y a une vrai orientation de prise, une volonté politique en tout cas de structurer et de valoriser la filière numérique. Il y a une impulsion et au-delà de l’impulsion il y a des réseaux qui se mettent en place, des gens qui se rencontrent, des structures qui se créent, des croisements de compétence au niveau de la ville de Nantes comme d'ailleurs au niveau de la région des Pays de la Loire. Le fait de positionner Nantes comme une ville qui compte dans le numérique et dans l’innovation est déjà une partie d’un cercle vertueux.

Cette volonté politique, cette impulsion, nous permettent de nous challenger, de créer des réseaux, de faire bouger les lignes


Pensez-vous que l’image de la ville a contribué au développement de votre entreprise et de votre business ?

O.R. Que la ville de Nantes et la région soient compétitives dans ce domaine là, alors qu’aujourd’hui l’économie ou du moins une partie des développements économiques passent par le digital, c’est évidemment un bénéfice. Cette volonté politique, cette impulsion, nous permettent de nous challenger, de créer des réseaux, de faire bouger les lignes. Par exemple, répondre à certains appels d’offres en s'associant à des concurrents n’est pas quelque chose de très spontané dans les anciennes économies. Ici, il y a des rencontres, des idées, des mélanges de genre, une certaine agilité à appréhender le business, un dynamisme, une effervescence, bref une volonté de faire bouger les choses.

Vous faites partie du réseau Atlantic 2.0. Pourquoi ?

O.R. Notre société a plus de 18 ans, ce n'est pas rien, elle compte sur le territoire, et c'est très important, essentiel même, pour nous de faire partie de ce réseau Atlantic 2.0 qui structure la filière. C’est un point de rencontres, d'échanges, de compétences. Je trouve formidable qu'il y ait des structures qui donnent envie d'entreprendre. Personnellement, je n'y vais pas pour trouver des clients, j'y vais avec ouverture, bienveillance, de ça il en sort ou pas des choses et ce n'est pas grave.
Une grande table de travail pour les employés, directeur artistique, développeurs web, développeurs mobiles, intégrateur... / © éric guillaud
Une grande table de travail pour les employés, directeur artistique, développeurs web, développeurs mobiles, intégrateur... / © éric guillaud

Peut-on dire que l'économie numérique a participé à la transformation du monde de l'entreprise ?

O.R. Je ne pense pas que les entreprises numériques aient directement transformé les entreprises traditionnelles. Par contre, la digitalisation du monde, de l'économie, oblige ces dernières à évoluer, à adopter les caractéristiques des entreprises numériques comme le fait de se remettre en question en permanence, le fait d'aller vite, le fait de changer les modèles... Aujourd'hui, il y a une accélération des échanges, une évolution du rapport au temps et une obligation d'évoluer pour survivre. Les lignes bougent. La manière de penser l'entreprise, de travailler, évolue. Et les entreprises qui n'évoluent pas, celles qui n'ont pas vu, pour donner un exemple, le commerce électronique arriver comme La Redoute, souffrent. Aujourd'hui, le e-commerce est une évidence mais il y a encore quelques années, ça ne l'était pas !

Aux Etats Unis, à San Franciso précisément, où nous avons eu l'occasion de nous rendre en compagnie d'autres entrepreneurs dans le cadre d'une learning expedition organisée par la région, on a vu que tout était possible. L'un des leitmotiv aux Etats Unis est "échoue, échoue souvent mais échoue vite". Il faut décoder, ce n'est bien évidemment pas une invitation à faire n'importe quoi mais c'est une invitation à l'action, au pragmatisme, à l'agilité dans les méthodes de développement du business.

En France, Descartes a fait du bien et du mal


En France, Descartes a fait du bien et du mal. c'est à dire qu'on réfléchit très longtemps avant d'agir et quand on a fini de réfléchir, c'est déjà trop tard pour agir. Toujours pendant ce learning expédition à San Francisco, nous avons visité des géants de l'industrie, d'anciens géants aussi, et des entreprises comme Tesla, un constructeur automobile installé dans la Silicon Valley et qui a totalement réinventé la voiture électrique. Des moteurs au niveau des roues, des batteries dans le châssis, des accélérations dignes d'une Ferrari... Est-ce une menace pour l'industrie automobile ou est-ce que ça va l'aider à faire avancer les choses ? Toujours est-il qu'on ne peut pas rester éternellement sur des choses établies. Si notre entreprise tient depuis 18 ans, c'est qu'on a su réinventer les modèles, qu'on a su rester ouverts...
Olivier Robé / © éric guillaud
Olivier Robé / © éric guillaud

C'est quoi l'esprit d'une start-up numérique aujourd'hui ?

O.R. Ce qui caractérise une start-up, c'est encore une fois une certaine agilité, une capacité à réagir, à remettre en cause des modèles. On a été start-up dans le sens où on a démarré il y a 18 ans, aujourd’hui on a des problématiques d’entreprise et aussi de développement, d’innovation. On doit se remettre sans cesse en question. A l'époque nous n'avions pas grand chose à perdre, aujourd'hui un peu plus. Avec treize personnes dans l'entreprise, il y a forcément d'autres contraintes mais l'esprit est toujours là. Par exemple, on n'a pas de chef de projets et pas non plus des tonnes de réunions, l'organisation des locaux très ouverts, permet des échanges directs, permanents. Les baies vitrées entre les divers espaces sont clairement un choix d'entreprise.

je suis très twitter, un canal formidable que je considère à la fois comme un porte voix et comme un outil à capter les signaux faibles, percevoir les tendances, anticiper...

Votre entreprise a récemment fêté ses 18 ans, sa « majorité numérique » comme vous dites. Comment fait-on pour conserver cet esprit start-up avec les années ?

O.R. C'est un état d'être, d'esprit, de curiosité. Il faut être ouvert et constamment en veille. Pour ma part, je suis très twitter, un canal formidable que je considère à la fois comme un porte voix et comme un outil à capter les signaux faibles, percevoir les tendances, anticiper... Tant que l'envie de créer des choses, d'entreprendre et le plaisir seront là, ce ne sera pas un problème pour moi. Et le jour où ça ne m'intéressera plus j'irai acheter un manège à l'Ile d'Yeu et je regarderai les enfants tourner.


Est-ce plus simple de créer une entreprise numérique aujourd’hui qu’il y a 18 ans ?

O.R. Tout dépend du projet et de la taille de l'entreprise. Pour une petite entreprise, effectivement, question procédure, c'est plus facile qu'il y a 18 ans, on peut même le faire en ligne. Après, il faut l'idée, l'impulsion et surtout l'énergie pour aller au bout. De ce côté-là, l'effervescence qui existe sur Nantes peut aussi aider. Enfin, il faut des fonds et là ce n'est pas gagné d'avance...

Et demain  ?

O.R. Il y a des pans entiers de l'économie qui vont disparaître, certains qui vont s'adapter et des choses nouvelles qui vont apparaître. Et tout ça dans un mouvement mondial. En France, on a de belles universités, de la matière grise, des savoirs faire, des idées, un esprit critique qui peut être une force. Il faut simplement prendre aux Américains cette idée que tout est possible.

Internet était une révolution, d'autres révolutions vont arriver, les objets connectés et surtout l'impression 3D


Internet était une révolution, d'autres révolutions vont arriver, les objets connectés et surtout l'impression 3D qui nous renvoie aux débuts d'internet quand tout ce qu'on pouvait imaginer comme application ressemblait à de la science fiction. L'idée même qu'on peut imprimer un objet aurait été surprenante il y a 20 ou 30 ans. Aujourd'hui, les perspectives que ça ouvre sont énormes. Si dans 10 ans, tout le monde a une imprimante 3D chez lui, imaginez la révolution à tous les niveaux de l'entreprise. Même si ce n'est pas applicable à tous les biens de consommation. Prenez une coque d'iphone par exemple, aujourd'hui elle est produite en Chine, demain vous la produirez chez vous après avoir simplement acheté un modèle. La façon de vendre des objets, de produire, de stocker... va donc considérablement évoluer. Le droit va devoir s'adapter aussi. Les problématiques qui vont se poser ne sont pas neutres !

 

Merci Oliver Robé (@OlivierRobe)


Interview réalisée le 18 février 2014