DOCUMENTAIRE : “A Portée de Mains”, l'argent en circuit court

Le Rozo, monnaie locale de Saint-Nazaire / © DR
Le Rozo, monnaie locale de Saint-Nazaire / © DR

Les monnaies locales, ou monnaies complémentaires ont fleuri depuis 10 ans en France, elles sont quatre en Pays de la Loire.
Ethiques, non spéculatives, elles favorisent l'économie de proximité et impliquent le consommateur comme l'explique le documentaire "A Portée de Mains" de Jérôme Florenville

Par Olivier Brumelot

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Redonner sa vraie valeur à l’argent : c'est le credo des associations à l’initiative des monnaies complémentaires, ou monnaies locales.
Et cette valeur, c’est celle de l’échange, du lien social.

Des monnaies militantes, pour celles et ceux qui refusent la toute-puissance de la finance et ses dérives : les monnaies locales sont au service de modèles de production et de consommation alternatifs.

Une monnaie complémentaire n’est donc pas spéculative c'est tout l'inverse, et on ne l’épargne pas non plus en cas de coup dur : elle circule, c’est un moyen d’échange au sens le plus plein du terme.
 
Le Retz'L, monnaie locale de Loire-Atlantique / © Jérôme Florenville - Kanari Films
Le Retz'L, monnaie locale de Loire-Atlantique / © Jérôme Florenville - Kanari Films

Quelle que soit la monnaie, la valeur faciale des billets s’exprime avec la même contrepartie en euros.
En Pays de la Loire, on peut ainsi payer en Muse à Angers, en Vendéo en Vendée, en Rozo à Saint-Nazaire, en Retz’L (prononcer « Réel ») dans le Pays de Retz, en SoNantes… à Nantes. Les deux dernières viennent d’ailleurs de fusionner.

Ces monnaies sont au service d’un projet : on les dépense pour consommer local, ethique et responsable, pacte accepté par les entreprises, prestataires et commerces qui les acceptent et peuvent les utiliser à leur tour pour régler leurs fournisseurs.

On se réinterroge sur nos besoins


Sarah, libraire à Saint-Nazaire qui tient un comptoir de change pour le Rozo témoigne dans le documentaire : "Les gens se disent « pourquoi adhérer j’achète déjà bio ». Mais le sujet, c’est de passer d’un acte individuel à un acte collectif. Adhérer à une monnaie locale, c’est s’interroger sur ce qu’on achète, pourquoi on l’achète comment on l’achète. On se réinterroge sur nos besoins.»
 
Monnaies locales : de l'argent réel pour l'économie réelle
extrait du documentaire "A Portée de Mains" - Kanari Films - Jérôme Florenville


L’intérêt de la démarche documentaire de Jérôme Florenville, qui a tourné « A Portée de Mains » sur plusieurs mois en 2018 et 2019, c’est de saisir ces initiatives à l’heure des grands questionnements, passés l’énergie et les espoirs des débuts.

«Si on prend le début des monnaies locales, on voulait changer le monde, on allait créer de l’emploi, relocaliser l’économie. On redescend sur terre. » témoigne ainsi Sandra Finzi, trésorière du Retz’L.
 
Monnaie locale : le Retz'L fait ses comptes
extrait du documentaire "A Portée de Mains" - Kanari Films - Jérôme Florenville


Même constat chez Pascal Locuratolo co-trésorier du Rozo à Saint-Nazaire : «au début, on a eu un flux d’adhérents très important,  mais la deuxième année on en a perdu la moitié ».
Car pour utiliser une monnaie locale, il faut adhérer à l’association qui la porte, c’est une obligation légale.

Une démarche d’engagement nécessaire car le fonctionnement de ces monnaies repose très largement sur le bénévolat : le temps, c’est de l’argent, et précisément l’argent qui manque souvent pour recruter un salarié.
Reste l’emploi aidé, le service civique, mais dont le financement n’est pas pérenne comme en témoignent les difficultés du Retz’L évoquées dans le film.
 
Pascal Locuratolo co-trésorier du Rozo, la monnaie complémentaire de Saint-Nazaire / © Jérôme Florenville - Kanari Films
Pascal Locuratolo co-trésorier du Rozo, la monnaie complémentaire de Saint-Nazaire / © Jérôme Florenville - Kanari Films


Le monde des monnaies locales n’est pas à l’écart des querelles de chapelle : signe des temps,  les projets de monnaies locales numériques, ou de numérisation des monnaies existantes révèlent un schisme.

« Refuser le numérique, c’est de la pure idéologie » assène Nehru Hattais, infatigable promoteur du Vendéo, et de l’e-Vendéo.
La monnaie locale vendéenne, dernière-née en Pays de la Loire a pour ambition de couvrir l’ensemble du département, elle permet de régler des achats dans des commerces, et de nombreux services publics municipaux l’acceptent également.
 
Nehru Hattais président de l'association MLCC85, qui porte le Vendéo
Nehru Hattais président de l'association MLCC85, qui porte le Vendéo


Sans version numérique, pas de développement possible pour les monnaies locales ?
Il ne s’agirait pas de vendre… son âme ! Se développer, n’est-ce pas le risque de devenir une monnaie comme les autres ?

« On ne peut pas dire qu’avec 20 000 Rozos en circulation, on a fait exploser l’économie locale ! » sourit Pascal Lorurato. « Mais le principal bénéfice c'est le lien social. On a mis en lien des gens qui partagent des valeurs. »
 
Sandra Finzi
Sandra Finzi


Au risque de l’entre-soi et d’un usage limité aux cercles militants ? 10 ans après leur apparition en France, la question se pose pour nombre d’entre elles.  
A regarder « A Portée de Mains », l’usure des pionniers se fait sentir.
L’argent cela reste abstrait et complexe, même sous forme physique, voire ludique, avec des billets de 44 Rozos ou de 8,5 Vendéos, pour mieux illustrer le lien au territoire.

Pour nombre d’associations de monnaies locales, le concret et le salut, c’est le point de vente : le film se termine avec l’inauguration en avril 2019 de Scopéli, le supermarché associatif, collaboratif et bio de l’agglomération nantaise situé à Rezé.
 
Scopéli, le supermarché collaboratif de la région Nantaise
Extrait du documentaire " A Portée de Mains" - Kanari Films - Jérôme Florenville

Sandra Finzi fait le constat : « Pour Scopéli on a eu 2200 adhérents en deux mois. C’est plus simple et plus concret que la monnaie locale ».
Preuve que le besoin d’un autre rapport à l’argent, à l’alimentation et au travail demeure, au-delà des difficultés des monnaies locales à se faire une place dans le quotidien.

C’était vrai avant la crise sanitaire, et le reste d’autant plus aujourd’hui.
Tout comme le documentaire « Autonomes » de François Bégaudeau que France 3 Pays de la Loire vous a proposé en avril dernier, « A Portée de Mains » mérite votre attention dans le contexte actuel de mise en débat de nos modèles.