DOCUMENTAIRE. "Le village de Bamboula" : l’indécence pavée de bonnes intentions

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Écrit par Olivier Brumelot, avec Claude Bouchet
L'entrée du "village de Bamboula" à Port Saint-Père en 1994
L'entrée du "village de Bamboula" à Port Saint-Père en 1994 © Yves Forestier_Sygma / Getty Images

En 1994, 25 hommes, femmes et enfants ont vécu six mois retenus dans un parc animalier à Port Saint-Père dans la relative indifférence de la société de l’époque, avec la bénédiction des pouvoirs publics. Cette histoire est liée à celle d’un biscuit chocolaté vendu dans les années 80 : Bamboula.

Du documentaire de Yoann de Montgrand et François Tchernia, on ressort abasourdi, sidéré, atterré. Comment cela a-t-il pu arriver il y a moins de 30 ans, en France ?

Comment, alors que Nantes vient d’organiser en 1992 Les Anneaux de la Mémoire, première exposition internationale sur la traite et l’esclavage en Europe, en arrive-t-on deux ans après à montrer des hommes, des femmes et des enfants dans un village ivoirien reconstitué au cœur d’un parc animalier à 30 kilomètres de là ?

Dans l’esprit de ses promoteurs il s’agissait de développer le tourisme dans le Pays de Retz et de créer de l’emploi. Et de permettre à des sponsors d’associer leur marque à l’attraction et parmi eux, la biscuiterie Saint-Michel qui avait vu là un tremplin pour son produit-phare de l’époque : le sablé chocolaté Bamboula.

Cette histoire-là démarre en 1985 : sur un segment très concurrentiel ou règnent Prince, Pépito ou Granola, la biscuiterie Saint-Michel lance son propre biscuit: il s’appellera Bamboula. Peut-on ignorer à l’époque déjà le caractère péjoratif du mot ? Les études marketing qui précèdent le lancement n’en disent rien, et la commercialisation est un succès.

La marque est perçue comme sympathique, une mascotte est créée : un petit bonhomme noir sympathique, vêtu d’une peau de bête façon Tarzan et coiffé d’un béret basque au motif Léopard.

Les produits dérivés pullulent : aventures en BD, autocollants, figurines, création d’un 3615 Bamboula. Nul doute, nous sommes dans la France des années 80, celle des débuts de "Touche pas à mon pote" en même temps que celle d’Intervilles qui présente à la télévision un jeu où des mascottes géantes de Bamboula se font courser par des vachettes.

 

Quelques années plus tard en 1992, un projet d’envergure voit le jour à Port Saint-Père en Loire-Atlantique : le Safari Africain, né de l’imagination d’un entrepreneur qui ne ménage pas sa peine, Dany Laurent. Un vaste zoo que les visiteurs parcourent en voiture, pour y admirer la faune sauvage qui y a été installée et y vit la journée en plein air. 600 000 visiteurs sont attendus, l’entreprise est soutenue par le Département de Loire-Atlantique et la Région des Pays de la Loire.

Attraction familiale inspirée des univers africains très en vogue à l’époque dans la culture populaire, le Safari Africain correspond au positionnement marketing de Saint-Michel.

►Dans cet extrait, le dessinateur Jean Denis explique comment il a créé la mascotte du biscuit "Bamboula"

 Et c’est tout naturellement que la marque va sponsoriser l’espace de boutiques et de restauration qui accueille le public à l’issue de la visite : ce sera "Le village de Bamboula".

On y entre par une arche où figure l’inscription aux côtés du logo de Saint-Michel, gardée par une version géante de la mascotte Bamboula.

Le Safari Parc et Saint-Michel font un mariage d'intérêt. Deux ans plus tard, ce sera un mariage pour le pire.

En 1994, Dany Laurent se déplace aux obsèques du président Ivoirien Félix Houphouët-Boigny. Il a des contacts sur place, qui lui permettent de mettre en œuvre sa nouvelle idée : pourquoi ne pas créer au sein du parc un village Ivoirien qui aurait l’air authentique pour des visiteurs français en mal d’exotisme ? Tous les matériaux sont importés de Côte d’Ivoire et rapidement, un village de cases "traditionnelles" s’élève dans l’enceinte du parc animalier.

Les "habitants" en seront des artisans qui viendront faire la démonstration à plein temps et devant le public de leurs savoir-faire  traditionnels, mais aussi des musiciens et danseurs. Eux font partie d’une troupe, le Djolem, dont le leader Salif Coulibaly a signé un contrat de 6 mois avec la direction du Parc. En mars 1994, les ivoiriens arrivent à Port Saint-Père. Parmi eux, des enfants séjournant sans leurs parents.

On était à la mi-mars, ils étaient dans un dénuement total

Eugénie Bamba, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme en Loire-Atlantique de 1993 à 1995

Ce qui deviendra l’affaire du Village de Bamboula commence dès leur arrivée, par la mobilisation d’un collectif formé de plusieurs associations et syndicats Philippe Gautier du syndicat national des artistes musiciens CGT raconte : "On voit ça dans le journal, des artisans et musiciens Ivoiriens arrivent, et on s’aperçoit que c’est une innovation sociale : c’est une enclave ! Ce n’est pas le droit Français, ni les salaires français, ni la protection sociale française qui vont s’appliquer, c’est la loi Ivoirienne".

"On était à la mi-mars, ils étaient dans un dénuement total" se souvient Eugénie Bamba présidente de la Ligue des Droits de l’Homme en Loire-Atlantique de 1993 à 1995. "Les femmes étaient en sandales, ils n’avaient pas d’affaires chaudes ni de chaussures. Ils m’ont dit n’avoir pas vu de médecins, et s’il y avait un souci, ce sont les vétérinaires du Parc qui s’occupaient d’eux."

Il faut ajouter à cela des conditions d’hébergement rudimentaires : dans une ancienne ferme au cœur du parc où on les a installés, c’est matelas par terre pour tout le monde sauf pour le chef de la troupe qui s’est réservé une chambre à part.

A la Préfecture qui s’inquiète de risques d’immigration clandestine, la Direction du Parc a donné toutes les garanties : elle conserve les passeports des Ivoiriens dans un coffre. Ils ne peuvent sortir du Parc animalier

Philippe Gautier résume : "Dany Laurent était en position de force car l’administration lui avait donné tous les documents qui lui disaient qu’il fait droit de faire ce qu’il faisait. Tout le système administratif et politique censé protéger les gens, les travailleurs, les enfants a failli. Comme par hasard, il a failli sur des africains."

Le 13 avril 1994 c’est l’inauguration du village Ivoirien. Le collectif  "Non à la réserve humaine" manifeste aux abords du Safari Africain. Le public lui est au rendez-vous.

Charles Moigneteau membre du collectif se souvient : "Il y avait cette expression à l’époque, on parlait d’aller voir les danseuses noires aux seins nus, il y avait quelque chose de choquant et d’attractif."

De fait, parmi les nombreuses danses traditionnelles présentées par le Djolem six fois par jour, une en particulier est systématiquement produite devant les visiteurs à la demande de la Direction : le N’Goron. Une danse qui s’exécute seins nus, dans un contexte particulier du nord de la Côte d’Ivoire, et qui à Port Saint-Père devient le clou du spectacle.

On nous demandait de danser seins nus, parce que les gens payaient pour entrer et il fallait les faire venir. Parfois on nous demandait si on n’était pas gênées ? Nous on répondait non, mais on était mal dans notre peau.

Edith Labo, ancienne danseuse âgée de 16 ans à l’époque

 

Entre les cases du village artisanal, les visiteurs venus de Nantes et de tout l’Ouest déambulent en famille, se penchent sur le potier ou le tisserand en train de travailler, les filment sans leur parler, les prennent en photo comme si on était « là-bas ». En safari dans un imaginaire africain où le sauvage inclut les hommes, une fiction nourrie de références coloniales.

Tout au long de leur documentaire riche en archives édifiantes, Yoann de Montgrand et François Tchernia montrent ces images d’époque. Et voilà notre regard de téléspectateur d’aujourd’hui gêné par l’impudeur, le sans-gêne, d’un public qui majoritairement, comme la direction du Parc animalier, ne voit pas le problème.

"C’est ça la force du spectacle" analyse avec le recul Marc Chatellier, du G.A.S.P.R.O.M. et membre du collectif. "Les gens allaient au Safari Parc "endormis". Comment est-ce que les gens peuvent ne pas voir la répétition à des époques certes différentes des mêmes formes d’exploitation et de domination ?"

Benoît Le Pechon est percussionniste, créateur de "Planète Tam-Tam". Il s’est lié d’amitié avec l’un des musiciens du Djolem, qu’il vient voir un jour sur place. "J’ai un enfant métis, qui avait 3 ans à l’époque. Sur le parking du Safari Africain on croise une maman avec son jeune fils qui crie en montrant mon fils : "Regarde maman, un bamboula !" Je me demande comment ce mot arrive dans la bouche d’un gamin de 5 ans et en avançant je comprends, il y avait la pub du village africain baptisé "le village de Bamboula".

De l’intérieur,  son ami Lassina Coulibaly, musicien sans lien avec son homonyme chef du Djolem confirme : "C’est arrivé que des gens me demandent s’il y a chez nous un village qui s’appelle Bamboula. Les enfants disaient régulièrement "Regarde, c’est un bamboula !" Mais ça ne nous parlait pas à nous, ça ne nous choquait pas car on ne savait pas ce que ça voulait dire "Bamboula". Je me disais qu’on nous confondait avec une ethnie, une ville ou un pays."

Face à la mobilisation, la Direction du Parc joue le pourrissement tout en faisant quelques concessions : les Ivoiriens seront payés au SMIC, mais une fois prélevés les frais d’hébergement et de nourriture, et que le chef du Djolem a prélevé la part qu’il se réservait, il ne reste plus grand-chose. L’argent n’est d’ailleurs pas versé à chacun d’entre eux mais mis dans un pot commun dont ils ne verront presque rien à la fin.

Les enfants bénéficient de la présence d’une enseignante. Les passeports ont été rendus, mais c’est le chef de troupe qui les garde désormais, dans sa chambre qui ferme à clé où ne peuvent rentrer que les jeunes femmes qu’il a choisies pour passer la nuit.

Le collectif décide donc de porter l’affaire devant le tribunal. La justice nomme un expert qui devra avoir accès à tous les documents liés au séjour des Ivoiriens. L’histoire s’accélère : le 14 septembre 2014, les Ivoiriens quittent précipitamment les lieux. Quand l’inspecteur du travail arrivera deux jours plus tard, il ne trouvera qu’un village vide, et personne à qui poser des questions.

 Présente au tribunal lors du procès, Sœur Joseph Guillory de La Pastorale des Migrants et membre du collectif  "Non à la réserve humaine" n’en revient toujours pas aujourd’hui : Au tribunal administratif lors du procès, M. Laurent m’a dit : "comment, vous qui êtes religieuse, vous travaillez avec ces associations-là ? Vous ne comprenez donc pas que vous nuisez grandement au bassin de l’emploi ?" Elle ne le condamne pas pour autant. 

"J’ai eu l’impression que M. Laurent était un homme de totale bonne volonté, heureux de proposer une attraction l’été pour qu’il y ait davantage de visiteurs mais qui n’a pas du tout mesuré l’impact dans la société du fait que des êtres humains étaient enfermés dans le même espace que les animaux !"

1er juillet 1997 la justice reconnaîtra officiellement l’atteinte à la dignité humaine et condamne le Safari Africain et Dany Laurent à verser le Franc symbolique aux associations du collectif. Quelques années plus tard, le parc adoptera son nom actuel : Planète Sauvage.

L’année 1994 aura également vu la fin de la marque Bamboula. Cette année-là, la biscuiterie Saint-Michel est rachetée par son concurrent Bahlsen, qui commercialise son propre biscuit chocolaté.

La production des Bamboula est arrêtée au profit du biscuit de la nouvelle maison-mère. Son nom : le Zoo.

Le Village de Bamboula, un film de Yoann de Montgrand et François Tchernia, raconté par Jean-Pascal Zadi, une coproduction France 3 Pays de la Loire et Hauteville Production

Diffusion jeudi 6 janvier à 22h35. Rediffusions le mardi 11 et le mercredi 19 janvier à 9h45

Diffusion sur France 2 le jeudi 18 janvier à 23h45 dans la cadre de la soirée-évènement "Noirs en France"

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