"Je rêve de faire une bande dessinée inadaptable au cinéma" : rencontre avec Pascal Rabaté, auteur et réalisateur atypique

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Écrit par Eric Guillaud

Que ses récits se déroulent pendant la révolution russe, au début de la deuxième guerre mondiale ou dans les années 60, Pascal Rabaté n'a toujours eu qu'une ambition : raconter son époque. Rencontre avec l'un des plus grands auteurs français - et nantais d'adoption - à l'occasion de la sortie de sa nouvelle bande dessinée : Sous les galets la plage...

Il y a comme un air de révolte. Et pas seulement dans le titre habilement détourné d'un slogan de mai 68 mais dans le récit en lui-même et assurément dans l'esprit de son auteur. Rien d'étonnant quand on connaît un peu le bonhomme. Pascal Rabaté n'a jamais suivi le même chemin que tout le monde.

Déjà tout petit...

Le dessin ? Plus qu'une évidence, un besoin. "J'ai dessiné avant d'écrire. Comme beaucoup mais moi j'étais dyslexique, ce qui m'a freiné dans la prose. Donc le dessin fut mon premier moyen de communication. Je n'étais pas bon, j'étais juste moins mauvais que les autres".

Il découvre la BD à travers les petits albums souples tels que Zembla, "les séries B de la BD" comme il les appelle. Zembla mais aussi bien sûr Tintin et plus encore les récits du magazine Pif Gadget avec une fascination pour le dessin de Raymond Poïvet. "C'était un dessin réaliste avec des masses de noir très très vite jetées. Je sentais une énorme énergie derrière, c'était un géant au niveau de l'encrage".

Plus tard, il découvre Les Pieds Nickelés de Pellos. Une révélation ! Il achète tous les albums. Et plus tard encore, Blueberry. Nous sommes en 1975.

L'école ? Pas son fort. À son bac en génie civil, dont il dit avoir usé plus du civil que du génie, il préfère les Beaux-Arts d'Angers avec l'espoir d'y faire des Mickey du matin au soir. 

"Sauf qu'à l'époque, et je pense que ça n'a pas trop changé dans ce genre de structure, on m'a demandé d'oublier mes velléités de narration si je voulais rester dans les murs. J'ai pris ça comme une chance parce que j'ai découvert tout un pan de culture, les expressionnistes, la nouvelle objectivité... dont j'ai fait mon miel plus tard. J'ai fait mes 5 ans là-bas et au sortir je suis revenu naturellement aux Mickey"

Revenu aux Mickey pour écrire son premier livre publié en 1989, Chrétiens dans le Diocèse de Saint-Etienne, une commande des éditions Fleurus bien éloignée des préoccupations et des convictions qu'il affiche déjà et qu'il affichera souvent par la suite. Pas franchement croisé dans l'esprit !

Trente ans et une cinquantaine de livres plus tard, Pascal Rabaté est toujours insatiable lorsqu'il s'agit de parler BD. "J'ai toujours le même plaisir. J'ai fait des courts, des moyens et des longs métrages, notamment l'adaptation des Petits Ruisseaux pour laquelle j'ai arrêté de faire de la BD pendant deux ans. Quand le film fut terminé, j'ai ressenti un manque de dessin et même plus de narration".  

Toujours la même envie de dessiner et surtout de raconter. Mais raconter quoi ? "J'aime raconter mon époque, ça peut sembler paradoxal mais oui, de manière métaphorique, je raconte toujours mon époque. Dans Ibicus, c'est l'angoisse de la guerre en ex-Yougoslavie. Dans La Déconfiture, c'est l'angoisse devant la montée des extrêmes. Mes projets naissent sur des angoisses, des questionnements".

Et pour ce nouvel opus ? "J'étais en vacances à Loctudy. En voyant les résidences secondaires fermées, je me suis dit que c'était la bonne époque pour cambrioler. Je me suis endormi là-dessus et dès le lendemain j'avais le fil conducteur de mon récit, une histoire de braqueurs et une histoire d'amour"

Avec un doux parfum de révolte ? "Oui, il y a d'abord un fait, ces résidences secondaires fermées, il y a ensuite les personnages et il y a comment je les nourris. Et je les nourris par rapport à ce que j'observe. C'est vrai que j'y parle de la pensée moisie de la cinquième république, ras le bol d'entendre ces philosophes qui ont fait 68 et qu'on trimbale en France comme un chien trimbale ses puces. Je pense à Romain Goupil, Daniel Cohn-Bendit, Bernard-Henri Lévy..."

Au centre du récit, deux personnages que tout oppose et qui finalement vont se croiser, s'aimer, se révolter contre l'ordre établi. D'un côté, Albert, jeune-homme bien sous tous rapports, promis à un bel avenir dans l’armée. De l’autre, Odette, née de la collaboration horizontale, voleuse libre comme l'air.

"Je voulais faire rencontrer quelqu'un comme ce gamin qui peut remonter son arbre généalogique jusqu'aux croisés et quelqu'un qui au contraire n'a pas de passé. Je voulais faire en sorte que ces deux mondes se rencontrent et finissent par en créer un neuf".

Nous sommes en 1962, six ans avant mai 68, mais la révolte gronde déjà, au moins dans les esprits de ces deux personnages, un casting parfait mais qui ne s'est pas toujours fait dans la facilité.

"J'ai ramé sur l'héroïne. Je voulais qu'elle soit extrêmement charismatique et charmante mais pas un canon à la Manara. Finalement, je lui ai fait une tête assez carrée avec une mâchoire assez forte, les pommettes relativement hautes, les cuisses fortes, peu de seins... J'ai vraiment ramé pour voir jusqu'où je pouvais aller pour qu'elle soit à la fois ordinaire et extraordinaire. Pour le gamin, c'est venu plus rapidement, avec ses oreilles décollées, je voulais qu'il soit à la fois pur mais avec un physique à la Ibicus, un nez un peu busqué, les yeux clairs". 

Graphiquement, on est très loin d'Ibicus et même des Pieds dedans, plus proche peut-être de La Déconfiture, en un peu plus épuré.

"Je ne sais pas si c'est plus épuré. Je trouve le dessin aussi chargé que dans La Déconfiture sauf que j'ai enlevé un peu de traits pour mettre du gris. Le but n'était pas d'épurer mais d'essayer autre chose, de plus léger, de plus moderne. Je voulais un dessin avec des gris, mais aussi des noirs francs, un peu à la Paul Gillon. Je voulais revenir a quelque chose de plus organique. Quant aux couleurs, elles devaient permettre d'accentuer légèrement mes lumières et surtout d'installer les personnages dans des ambiances, dans un lieu, tout en n'écrasant pas mon trait". 

Dans quelques semaines, le 20 avril exactement, Pascal Rabaté sortira son quatrième long-métrage, Les Sans-dents, avec Yolande Moreau, Gustave Kervern et François Morel dans les rôles principaux. Entre le septième et le neuvième art, son cœur balance même s'il avoue que la bande dessinée a au final plus d'importance à ses yeux aujourd'hui.

"Je ne considère pas la bande dessinée comme un pis-aller du cinéma ni comme un marchepied pour arriver au 7e art. Je rêve d'ailleurs de faire une bande dessinée inadaptable au cinéma et à l'inverse un film inadaptable en bande dessinée parce que chaque support a sa grammaire, sa narration, sa façon de cadrer. Au cinéma, on est plus proche de la peinture, une question d'équilibre. En bande dessinée, on fait des cases qui sont en déséquilibre et qui doivent donner envie de passer aux suivantes. Le cinéma, c'est l'émotion jusqu'à la dictature de l'émotion, la BD c'est plus cérébral, le lecteur va être acteur, gérer son temps de lecture, avoir ses propres interprétations".

Quant à adapter au cinéma Sous les galets la plage, Pascal Rabaté ne ferme pas la porte. "Pour le coup, c'est potentiellement adaptable. Si on me le propose, je réfléchirai, peut-être... pas très longtemps d'ailleurs. Mais sincèrement, l'album me suffit !"

Adaptation ou pas, Pascal Rabaté ne manque pas de projets. 

"Je travaille sur un livre autour du thème de l'écologie avec Jean-Hugues Berrou, l'histoire de quelqu'un qui remonte la Loire et libère les animaux. J'ai aussi un projet autour de la république de Weimar, cette république qui a été à la fois misérable puisqu'elle a accouché du nazisme et en même temps extraordinaire d'un point de vue artistique avec l'expressionnisme, la nouvelle objectivité, le théâtre de Brecht, la musique de Kurt Weill, le cinéma expressionniste de Murnau. Enfin, j'ai un troisième projet, orienté comédie cette fois, avec François Ravard, quelqu'un qui croit qu'il va mourir et veut voir les baleines avant".

En attendant, Sous les galets la plage fait partie de la sélection officielle du prochain festival d'Angoulême reporté en raison de la pandémie. Pascal Rabaté en est heureux même si les prix ont pour lui un côté certes plaisant, permettant au livre d'avoir un prolongement de vie, et un autre plus discutable : "Comment peut-on dire que c'est la meilleure bd de l'année ? C'est de la subjectivité totale".

Et surtout ne lui parlez pas de décorations. Nommé Chevalier des arts et des lettres en 2014, l'homme n'en décolère pas. "Je ne suis pas un arbre de Noël, je n'ai pas besoin de décoration. J'ai appris ça par courrier, on ne m'a jamais demandé mon avis".

Sous les pavés, sous les galets ou sous les albums de Rabaté, c'est un peu la même chose, à un moment, on y trouve forcément la plage !

Propos recueillis par Éric Guillaud le 4 janvier 2022

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