Nantes : perchée, la nouvelle gare ferroviaire ne laisse pas les voyageurs indifférents

Imaginée par Rudy Ricciotti, architecte méditerranéen de renommée internationale, la "canopée" posée au-dessus des voies ferrées, accueille ses premiers voyageurs allant vers ailleurs, ou passants allant de la ville ancienne et son jardin des plantes, vers le sud à la modernité verticale.

La "face nord" de la nouvelle gare de Nantes dessinée par l'architecte Rudy Ricciotti
La "face nord" de la nouvelle gare de Nantes dessinée par l'architecte Rudy Ricciotti © Christophe Turgis / France Télévisions

Ascension par la face sud

Arrivant par le bus, le voyageur qui aborde la face sud de la nouvelle gare de Nantes, par un matin d'automne baigné d'une lumière dorée qui se reflète sur la façade en casquette, ce voyageur trouvera sans difficulté la porte d'entrée. Le cheminement provisoire y conduit sans difficulté.

Ensuite, il sera confronté à une volée d'escaliers mécaniques, qui vont le conduire, non pas vers le ciel, mais jusqu'à cette "mezzanine" perchée, comme inaccessible. 53" plus tard, le voici dans cet environnement lumineux, et passablement encombré.

Une succession d'espaces, entre les accès contrôlés qui redescendent vers les quais, les commerces, et une foule d'écrans publicitaires au niveau du regard, ou, en levant les yeux, d'informations relatives à la circulation des trains.

Point de guichet de ventes de billets de train, pas non plus de guichet d'accueil des voyageurs. La nouvelle gare de Nantes ressemble à un centre commercial chic, posé au-dessus des rails !
Escaliers mécaniques, 53" vers le "ciel" en canopée imaginée par l'architecte Rudy Ricciotti pour la nouvelle gare de Nantes
Escaliers mécaniques, 53" vers le "ciel" en canopée imaginée par l'architecte Rudy Ricciotti pour la nouvelle gare de Nantes © Christophe Turgis / France Télévisions


Ascension par la face nord

Le voyageur qui arrive par le nord descendant du tramway, aura bien de la difficulté à identifier l'entrée. Rien ne la désigne. Pas de mise en majesté comme au temps des compagnies du 19ème siècle.

D'ailleurs, les voyageurs se dirigent tous vers la salle des pas perdus, comme à l'accoutumée. Se massent devant les panneaux d'information qui, détail étonnant, n'indiquent pas les voies de départ.

Fatima, qui prend le TGV Ouigo de 11h40 reste perplexe. Un agent de la SNCF, plutôt genre aboyeur que voix suave habituelle de Simone, il fait ce qu'il peut le pauvre, demande "aux voyageurs qui attendent l'affichage de la voie de monter rapidement pour les formalités de contrôle à la mezzanine""C'est par où ?" demande Fatima . "C'est par là" répond l'agent en parka ! 

La salle des pas perdus se vide d'un coup, les voyageurs trottinent comme des touristes en visite derrière leur guide ! Fatima tente encore de savoir pourquoi on ne peut pas passer par le passage sous-terrain : " c'est nouveau " sera la seule réponse. Fatima expérimente les 53" d'ascension...

Et si, quand bien même, l'idée vous prend de vouloir emprunter les chemins habituels, les panneaux d'affichage du passage sous-terrain sont noirs et les accès aux quais "barrés" par un ruban rouge et blanc.
 
Pique nique devant le panorama sur Nantes offert depuis la nouvelle mezzanine de la gare ferroviaire
Pique nique devant le panorama sur Nantes offert depuis la nouvelle mezzanine de la gare ferroviaire © Christophe Turgis / France Télévisions
 

Un rêve perché

Rudy Ricciotti a nécessairement lu Italo Calvino pour imaginer de faire vivre, le temps d'un départ ou d'une arrivée, des voyageurs dans les arbres. L'architecte a rêvé ce nouvel espace comme une canopée. Mais artificielle.

Des arbres de béton qui plantent leurs racines dans le ballast, pour porter au bout de leurs branches de "polyester" une verrière légère. Toute de métal et de verre.

Ce matin d'automne, la lumière pénètre doucement l'espace clair. Les arbres à l'écorce blanche, le sol clair. Avec, comme des feuilles projetées dans l'espace, formant l'ombrière qui couvre les lieux, blanche elle aussi.

D'un côté, on voit les trains, et c'est bien la moindre des choses. Ne riez pas, on trouve des gares depuis lesquelles on ne les voit plus ! TGV sprinters, prêts à partir vers des horizons lointains, TER coureurs de fond, pour les voyageurs du quotidien.

De l'autre côté, derrière les boutiques, les yeux et les pas se dirigent vers l'incroyable carte postale inédite qui s'offre au regard. Les tours de Nantes rythment ce ciel pommelé de nuages dans l'azur pur de novembre. Tour LU, tours de la cathédrale, tour Bretagne, tours du château. Comme à portée de main.
 
Ici on trouve des tables de travail avec des prises de courant pour les ordis, des prises usb pour les smartphones. Des bancs de bois arrondis comme des sofas cossus, des tables pour poser un livre ou prendre un verre. Dans la lumière, face à la ville.

Kevin le lycéen, ne s'est pas posé de question, il s'est installé là. Naturellement. Assis devant son ordi, il retire un écouteur d'un air presque agacé, écoute la question, la carte postale, la nouveauté... "Je ne sais pas, je suis un cours en ligne là, je suis occupé" ! La carte postale attendra !

Un peu plus loin, assise devant son pique-nique, voici Anne, joyeuse retraitée en transit entre Paris et Challans. "Ah c'est le premier jour ? J'ai de la chance alors. La vue est superbe, le confort... moins !" Ah bon ? "Oui il fait franchement froid, un courant d'air qui tombe, dans une gare toute neuve vous dites ?"

Le décor ? "Mon fils est à Montpellier, elles finissent par se ressembler toutes ces gares modernes, mais c'est clair, lumineux, apaisant". Elle se retourne et reprend, "ah si il y a un truc qui cloche, ces distributeurs rouges là, Selecta, je ne sais pas qui c'est, mais c'est moche, rouge, alors que tout est blanc" !

Elle a raison Anne, les distributeurs tout comme les affichages publicitaires encombrent et gâchent le paysage. Et finalement que reste-t-il du rêve de l'architecte ? Une fois que les nécessités techniques ont pris possession des lieux ?
 
Des bancs lamellés dodus comme des sofas pour attendre son train, dans la mezzanine de la nouvelle gare de Nantes
Des bancs lamellés dodus comme des sofas pour attendre son train, dans la mezzanine de la nouvelle gare de Nantes © Christophe Turgis / France Télévisions
 

Ceci n'est pas une gare !

Pour Stéphane Plumelet, cheminot horairiste, syndiqué à la CGT qui cite Magritte, cette mezzanine n'est pas une gare ! "Une gare sans guichets, sans espace d'accueil, de travail pour les cheminots, mais avec des boutiques de souvenirs ou de chocolats, des distributeurs de friandises partout, c'est un centre commercial !"

Bien vu ! Les guichets sont invisibles, dans la nouvelle organisation de la gare de Nantes, ils ont été réduits à la portion congrue et renvoyés loin, dans l'ancien local du bureau des objets trouvés... Dans le symbolique on ne fait pas mieux. Ou pire !

Et le cheminot de poursuivre, "les voyageurs nous demandent de pouvoir acheter des billets de dernière minute, tout le monde n'a pas de smartphone, ou ne maîtrise pas l'usage des achats de billets de train sur une app en ligne". Et on pourrait ajouter par expérience que l'app en question n'est pas exempte de bugs...

"Ça ne va pas dans le sens d'une amélioration du service public". Le cheminot pointe ces changements d'usage imposés aux voyageurs comme aux cheminots, "les évolutions technologiques doivent améliorer les services et les conditions de travail, pas l'inverse !"

Il cite encore ces contrôles toujours plus tatillons pour accéder aux trains.
Sur le quai, Fatima a rejoint le sien, encore un contrôle, les cheminots en gilet rouge peinent à masquer derrière eux la police ferroviaire qui veille, presque plus nombreuse.
Le TGV s'élance, la canopée rêvée s'écrase sur les réalités sécuritaires de l'époque.

 
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