Usine d'engrais polluante. L'industriel Yara basé près de Saint-Nazaire sera présent au Salon international de l'agriculture

L'entreprise Yara annonce sa participation au Salon international de l'agriculture du 26 février au 5 mars 2023. Une présence polémique, alors que la société est sous le coup de sanctions pour non-conformité de ses installations de fabrication d’engrais sur son site de Montoir-de-Bretagne, près de Saint-Nazaire.

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"La présence industrielle assumée de Yara au Salon international de l’agriculture de Paris ne devrait pas interroger tant que cela. Pourquoi ?", demande le communiqué de Yara, société norvégienne productrice d'engrais chimique, dont l'usine est située à Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique).

Pourquoi, en effet, cette présence interroge-t-elle alors que l'entreprise s'étend volontiers sur les projets de décarbonation de ses sites industriels et de ses engrais ?

Tout simplement, parce que ce progrès apparent vers la "neutralité climatique" cache une autre réalité, moins vantée. Celui de rejets d'eaux polluées à l'azote et au phosphore auxquels la société ne remédie pas, malgré les sanctions dont elle fait l'objet.

De son côté, la directrice du Salon international de l'agriculture, Valérie Leroy, considère que Yara y a toute sa place et préfère "ne pas rentrer dans ces polémiques".

Site industriel classé Seveso seuil haut

Pourtant, polémique il y a. Le site de Montoir-de-Bretagne est classé Seveso seuil haut en raison des risques qu'il représente pour l'environnement et la santé publique. Un rapport de l’inspection des installations classées datant de 2011 établit que Yara est à l’origine de 20% des émissions industrielles d’azote des Pays de la Loire et de 50% de la Loire-Atlantique.

Or, les mises en demeures de la préfecture de Loire-Atlantique s'enchaînent depuis le 16 janvier 2012 pour que l'entreprise mette en place un "plan de modernisation de ses installations et une disposition de traitement des eaux industrielles". 

Des sanctions peu dissuasives

Le non-respect de ces obligations réglementaires a donné lieu à des astreintes financières. Un arrêté du 11 janvier 2023 inflige à la société une pénalité financière de 300 € par jour pour des manquements aux règles de sécurité.

Sauf que les sommes demandées ne sont pas de taille à faire peur à l’industriel, qui a enregistré un chiffre d'affaires de "près de 16,6 milliards de dollars" en 2021. Les 49 800 euros versés cette année-là au titre des sanctions ont représenté moins de 0,1% de son chiffre d'affaires. 

"Il faudrait multiplier ces amendes par 10 pour qu'elles aient de l'effet !", tempête Thierry Noguet, maire de Montoir-de-Bretagne. L'élu affirme qu'une fermeture administrative de 3 mois permettrait d'accentuer la pression sur l'agrochimiste.

Pour faire avancer les choses, il va falloir taper du poing sur la table.

Thierry Noguet

Maire de Montoir-de-Bretagne

Mais même si le maire envisageait de faire une demande en ce sens, la fermeture administrative reste peu probable. "Il faut qu'il y ait un danger grave et imminent pour enclencher une fermeture administrative", explique Michel Bergue, sous-préfet de Saint-Nazaire.

Il fait état d'un manque de transparence de Yara, qui se montre "peu coopérative" avec les services de l'administration en charge d'inspecter l'usine tous les trimestres. 

Démonstration de greenwashing

Dans le communiqué d'annonce de sa participation au Salon de l'agriculture, le service communication de Yara n'aborde pas ce sujet épineux et met en avant des "catalyseurs ultra-performants [permettant de réduire] jusqu'à 99% des émissions de N2O provenant de la production d'engrais". 

Yannick Vaugrenard, sénateur PS de Loire-Atlantique, connaît bien le dossier et ne s'étonne pas de la communication paradoxale de Yara. "Cette communication n’est pas surprenante, ils sont capables de tout, mais c’est insupportable. Le site de Montoir est sous surveillance renforcée", assène-t-il.

Les amendes successives et les pénalités financières sont trop dérisoires et insuffisantes, il va falloir frapper plus fort. C’est un dossier politique.

Yannick Vaugrenard

Sénateur PS de Loire-Atlantique

Sécurisation défaillante du site

Yannick Vaugrenard estime que le groupe fait preuve de mauvaise volonté : "Quand Yara parle d’efforts massifs, c’est faux ! Les différents projets annoncés pour fin 2022 ne sont pas très crédibles scientifiquement et prennent en plus beaucoup de retard". 

Xavier Métay, coordinateur chez France Nature Environnement (FNE) Pays de la Loire, abonde en ce sens. "Yara fonctionne au coup de bluff et promet depuis des années des installations qui ne viennent pas", confie-t-il. 

Outre les risques environnementaux, la FNE se préoccupe particulièrement du danger créé par le manque de sécurisation du site. "L'usine est située dans une zone industrielle, le terminal méthanier d'Engie est juste à côté. Imaginez l'effet domino, on a déjà vu ce que ça donnait avec le port de Beyrouth", commente Xavier Métay.

C'est un bien mauvais exemple à donner aux autres industriels.

Xavier Métay

Coordinateur à France Nature Environnement Pays de la Loire

Un feuilleton interminable

La situation stagne, comme en atteste Benjamin Hogommat, juriste à FNE Pays de la Loire : "Le dernier document officiel disponible est un rapport d'inspection daté du 16 décembre 2022. On lit à la page 6 que les rejets en azote et phosphore sont encore très au-dessus pour l'année 2022 et, page 8, que l'unité de traitement des eaux industrielles n'est toujours pas en fonctionnement". Cette dernière aurait dû être mise en place au plus tard à la fin de l'année 2015.

De son côté, le service communication de Yara affirme qu'une expérimentation a été lancée avec la start-up Planctonid Environnement et que la société travaille maintenant à l'obtention d'un permis de construire pour l'installation d'un bassin de microalgues pour absorber le phosphore de ses eaux industrielles. 

Une solution que Benjamin Hogommat juge "peu convaincante" et qui est déjà tombée à l'eau une première fois, le partenariat avec la société Algosource n'ayant pas abouti en 2019.

Plusieurs procédures judiciaires engagées

La FNE Pays de la Loire a engagé une procédure judiciaire à l'encontre de l'industriel concernant des rejets d'eau chargés en azote et en phosphore et des risques d'accidents présentés par le site.

La procédure est mise en attente car la priorité est donnée à l'enquête judiciaire déclenchée par le parquet de Saint-Nazaire, qui pourrait donner lieu à une condamnation pénale.  

Il faut des négociations entre les gouvernements français et norvégien pour mettre la pression sur le groupe Yara et qu’il se mette en conformité.

Yannick Vaugrenard

Sénateur PS de Loire-Atlantique

Contactée au sujet des poursuites judiciaires civiles et pénales à son encontre, l'entreprise n'a pas donné suite à nos sollicitations pour le moment.

Le prix Pinocchio du "meilleur du pire" en 2020

L'indignation face au comportement de Yara est partagée depuis longtemps par d'autres associations, comme la Confédération Paysanne et les Amis de la Terre.

En 2020, elles s'étaient emparées du stand du ministère au salon de l'agriculture à Paris pour lui décerner le prix Pinocchio, "le meilleur du pire", pour son action de greenwashing.

Cette année, l'agrochimiste pourra recevoir le prix en sur place, si d'aventure il lui est de nouveau attribué.