"Il y a des familles derrière", une marseillaise, fille de gangster réalise un court métrage sur son enfance

Maëva Leïla Youbi, réalisatrice et actrice marseillaise, autrice de "la baie des singes", primé par Arte vient de terminer le montage de son deuxième court-métrage "l’oncle". Un film inspiré de sa propre vie. Fille de repris de justice, à la tête d'un trafic de machines à sous dans les années 80, elle revient sur l'impact de ce choix de vie pour le reste de la famille.

C'est à l'anse de Maldormé, au pied de la Corniche Kennedy à Marseille, que nous avons rendez-vous. Maëva Leïla Youbi arrive avec son chien. En cette fin du mois de mai, en pleine après-midi, le spot est déjà bien occupé par des dizaines de jeunes.

Ce petit bout de rocher est l'endroit préféré de la réalisatrice. Elle aime s'y promener avec son chien, et se baigner, surtout l'hiver. La vue est imprenable sur la grande bleue...La beauté de Marseille est éclatante, le doux soleil est propice aux confidences. C'est dans cette ambiance chaleureuse et estivale que nous commençons notre entretien.

"Je suis têtue, je ne lâche rien"

Cette jeune réalisatrice, Istréenne de naissance, est passée par le cours Florent à Paris. Mais avant cela, c'est au lycée Marseilleveyre qu'elle a fait ses premiers pas sur les planches. Du plus loin qu'elle se souvienne" j'ai toujours voulu être comédienne". À cette époque, elle consacre tous ses mardis après-midi au théâtre, et "une fois mon bac en poche, je monte à Paris". Et c'est avec la mention "très bien", qu'elle sort de cette formation, "professionnellement cela ne sert à rien cette mention, elle ne vous aide pas à trouver du travail, par contre, c'était important pour moi de l'avoir, pour prouver à mes parents que je peux exceller dans la voie que j'ai choisie". Après le cours Florent, elle commence à tourner "un petit peu, parce que c'est vrai que c'est un métier difficile d'accès". Mais la jeune femme méditerranéenne, d'origine Algérienne, a un fort caractère, "hérité de ma mère et de ma grand-mère", elle garde la flamme au fond d'elle " je suis quelqu'un de têtu donc , j'ai persisté, puis après, on va de rencontre en rencontre, on évolue avec des personnes pendant un certain temps, et je me suis retrouvée à faire un premier téléfilm". L'actrice enchaîne ensuite avec des rôles dans une série de Luc Besson et un long métrage de Quentin Reynaud et Arthur Delaire " Paris-Willouby"où elle donne notamment la réplique à Alex Lutz, Isabelle Carré et Stéphane de Groodt. Les tournages s'enchaînent et peu à peu l'envie de passer de l'autre côté de la caméra se fait sentir.

"J'avais des choses à raconter qui me tenait à cœur"

Pleinement épanouie dans son métier d'actrice, Maëva Leïla Youbi a aussi envie de raconter des histoires. " J’avais envie d'endosser une nouvelle casquette, j'avais des choses à raconter qui me tenaient à cœur".

Dans le métier, il faut savoir défendre son projet "il faut être passionnée et animée par le sujet pour pouvoir le défendre à fond, avec ses tripes, alors le jour où j'ai trouvé l'histoire qui me tenait vraiment à cœur et qui m'animait, là à ce moment-là tout était facile". Avec pas ou peu de réseau, Maëva Leïla se démène pour rencontrer les bonnes personnes, " ce qu'il y a de beau dans ce métier, c'est que tout est possible, c'est pour cela que c'est excitant aussi, il n'y a pas de règle". Le succès n'arrive pas d'un coup, il se construit "un peu comme une sportive de haut niveau, il faut avoir la volonté, savoir se relever en cas d'échecs, avoir le mental pour ne pas s'essouffler". La route est assez longue "il faut savoir récolter ce que vous avez semé, et surtout ne pas dire qu'on est arrivé, au contraire, continuer de cravacher encore plus dur". Avec la détermination qui l'anime, Maéva Leïla Youbi, n'hésite pas à contacter des réalisateurs qu'elle apprécie, pour leur parler de ses projets, comme Ladj Ly, qui est producteur de son court-métrage. Face à ses propres moments de doutes, l'actrice réalisatrice se heurte aussi aux doutes de sa famille, qui a peur pour elle." Je suis passionnée, et sans être prétentieuse, j'ai des choses à défendre, des messages intéressants à faire passer, j'ai tendance à vouloir parler et montrer les oubliés, ceux qui font partie intégrante de notre société, on passe devant eux et on ne les calcule pas". 

"Sa 1ʳᵉ arrestation, elle a eu lieu à la maison quand j'avais 9 ans"

Et Maëva Leïla Youbi pèse ses mots, puisqu'elle sait de quoi elle parle. Son père avait un "métier" pas comme les autres. Il gérait un trafic de machines à sous dans le pourtour de l'Étang de Berre, non loin de Marseille lorsqu’elle était enfant.. Souvent absent, "j'ai toujours su, je savais que j'avais un papa pas comme les autres même si on n'en a jamais vraiment discuté à la maison. J'ai une mère qui est très combative, qui ne s'est jamais apitoyée sur son sort, c'est pour ça d'ailleurs que mon père a toujours eu un regard admiratif aussi sur elle, et ma sœur et moi aussi".

Et c'est précisément cela qu'elle veut montrer, l'impact du choix de ces métiers par des hommes et des femmes sur leurs familles, les maris, femmes et enfants. La violence et la peur qu'ils peuvent ressentir.

"Le point de départ de mon film, on est en 2009", la jeune femme a une vingtaine d'années, "j'suis assise sur le canapé de mes grands-parents et là d'un coup, j'aperçois un article dans la Provence. Mon regard s'arrête en fait sur une phrase où il est écrit "six projectiles ont déchiré la nuit, touchant le quinquagénaire à six reprises à la tête et au thorax", ce quinquagénaire, c'est mon père. Sans savoir que je serai là aujourd'hui à défendre ce projet, je sais qu'il y a vraiment eu quelque chose en fait en moi. L'information était trop grosse en fait, c'est-à-dire que je savais de quoi mon père était parti parce que je suis arrivée ce soir-là sur les lieux. Je savais ce qui s'était passé, je savais quel milieu il fréquentait parce que sa 1ʳᵉ arrestation, elle a eu lieu à la maison quand j'avais neuf ans". 

"C’est une histoire universelle"

La réalisatrice raconte, "la peur" qu'elle a pu ressentir, "du vivant de mon père, de le voir partir sans savoir s'il allait revenir". Elle comprend aussi, après coup, ce que sa mère a dû endosser comme rôle "d'être au quotidien le père et la mère, mais aussi les menaces de mort qui pèsent sur la famille". Mais attention, loin d'elle l'idée de faire un film sur la mort de son père en tant que telle. " C’est une histoire universelle, de ce que les familles peuvent vivre dans ces cas-là". Le film justement se place à hauteur d'un enfant de six ans qui voit des choses, mais qui n’a pas tous les tenants et les aboutissants, et qu'on essaye de protéger. "Je savais que je ne voulais pas du tout parler de ce milieu-là, dans le sens où je sais que je n’avais pas envie de braquer mes caméras une fois de plus sur le milieu de la mafia. Je voulais vraiment montrer le côté intimiste, redonner l'humanité qu'on a enlevée à mon père dans cet article où on l'a résumé à un quinquagénaire. Qu'on le veuille ou non, en fait c'est avant tout le fils de quelqu'un, un père, un frère".

Le message, que porte le film de Maëva Leïla Youbi,"C’était vraiment déjà remettre les choses à leur place. Rappeler en fait que ces hommes-là, [alors là il s'agit de mon père, mais je le pense aussi sincèrement aussi pour , les autres en fait, des enfants qui se sont retrouvés à ma place], rappeler en fait que oui ce sont des humains avant tout et rappeler qu'ils ne sont pas seuls, rappeler qu’il y a une famille derrière qui les pleure et ce qui est compliqué".

@france3paca Maeva Leila Youbi, réalisatrice et actrice marseillaise, autrice de "la baie des singes", primé par Arte vient de terminer le montage de son deuxième court-métrage "'l'oncle". Un film inspiré de sa propre vie. Fille de repris de justice, à la tête d'un trafic de machines à sous dans les années 80, elle revient sur l'impact de ce choix de vie pour le reste de la famille. #film #realisatrice #courtmetrage #marseille #maevayoubi #l'oncle ♬ son original - France3Paca

"Non ce n'est pas mon papa"

La jeune femme revient aussi sur les sentiments ambivalents, "l'amour pour ce père", mais aussi "vous êtes dans la honte, la peur d'être démasquée en fait qu'on sache qui est votre père".

La jeune femme se rappelle, un jour où chez une amie, le père lui pose une question " Un Youbi a été arrêté, c'est quelqu'un de ta famille" ? Spontanément avec toute son innocence, Maéva Leila répond " non ce n'est pas mon papa". Dans sa tête, tout se fige, "c'est vrai que du coup, le regard du papa, c'est quelque chose qui m'a toujours marqué parce que je sais qu'il y a eu un petit moment de silence où j'ai vu de la bienveillance en fait. Il a compris, mais je pense qu'il s'est senti bête lui-même en ayant posé cette question. Vraiment, je n’ai pas ressenti quelque chose de méchant".

Avec le temps et la maturité, la réalisatrice a compris aussi toute la force et la dignité déployées par sa mère "pour faire bonne figure".

"Des acteurs 100% marseillais et non professionnels"

Pour ce second court-métrage, Maéva-Leïla Youbi est allée chercher ses acteurs dans les quartiers de Marseille, en quête de visages et de personnalités fortes. "Je savais exactement ce que je voulais,je ne voulais pas le sosie de mon père et de ma mère mais je voulais quand-même qu'il y ait quelque chose qui me rappelle eux. J'ai arpenté, je me suis promenée de partout dans Marseille dans les quartiers Nord". 

Et la recherche se passe plutôt bien, la jeune femme reçoit un bon accueil des habitants qui l'aident énormément " ils se sont aussi un peu approprié l'histoire", et puis l'avis d'une personne comptait plus que tout. "Évidemment le casting je l'ai je l'ai fait avec ma mère quoi c'est-à-dire que dès que je rencontrais quelqu'un pour qui j'avais un coup de cœur c'était évident qu'il fallait que j'ai l'aval de ma mère". Ce sont au final, Alya Tebbal (petite fille) Marwa Sakarne (la grande sœur) Mourad Tahar Boussatha et Nehza Benzerga (la mère) qui ont été choisis. Arriver à faire jouer une petite fille de six dont ce n'est pas la vocation était un pari," ça fait quelque chose quand vous voyez arriver ce petit bout, haut comme trois pommes, et que vous vous dites, tout mon film repose sur elle, vous sentez la pression monter quand même. Et puis elle a été extraordinaire, juste incroyable".

"J'aimerais aller plus loin, dans un long métrage, sur ce sujet"

"J'ai montré le film, il n'y a pas longtemps à ma mère parce que je ne pouvais pas lui montrer en même temps que tout le monde dans une salle de cinéma et c'est le plus beau compliment qu'elle ait pu me faire, de me dire [t'es resté fidèle à notre histoire], elle avait un petit peu peur".

Maintenant que le court-métrage est fini, Maëva Leïla Youbi se projette déjà vers de nouvelles aventures en tant qu'actrice et réalisatrice et réfléchit à un long métrage de son histoire." Pour le long-métrage, j'aimerais plus aller du point de vue de la mère, traiter toute la complexité de ces hommes-là. Dans le court métrage c'était totalement voulu, c'était pour appeler le côté universel d'une promesse d'un papa mais après je ne veux pas faire de mon père un saint, juste la complexité de l'humain et c'est ça en fait que j'ai envie d'aller traiter. Le côté impact de ce métier sur les familles, il est déjà traité dans "l'oncle", mais on n'a pas toutes les infos car on a que celles de la petite fille, c'est délibéré, on est resté sur le côté des promesses non tenues de ces hommes, ce côté universel, ".

Le film va être diffusé au cinéma "les Variétés", le 4 juillet 2024. une avant-première marseillaise avec les acteurs, et va vivre sa vie dans les festivals.

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