“Indigne Toit” : une exposition photos met à l'honneur les délogés de Marseille

Baya, 69 ans, délogée depuis 16 mois / © Antonhy Micallef
Baya, 69 ans, délogée depuis 16 mois / © Antonhy Micallef

Le photographe Anthony Micallef a photographié les délogés des habitats indignes à Marseille suite au drame de la rue d'Aubagne. Son exposition, "Indigne Toit", lève les tabous autour du mal-logement et rend visibles tous ceux qui ont dû abandonner leur quartier, et leur dignité.

Par Louise Beliaeff

Ils sont plus de 3000 à avoir été contraints de quitter leur domicile après le 5 novembre 2018, jour où deux immeubles de la rue d'Aubagne se sont effondrés cau. Après le drame et l'afflux des journalistes sur place, le quartier de Noailles s'est vidé, les immeubles aussi. Leurs habitants sont partis, encadrés par des pompiers, une valise à peine remplie sous le bras.

Anthony Micallef, photoreporter indépendant de 36 ans, est alors à Marseille depuis quelques mois. Suite au 5 novembre, il commence à se poser une question essentielle qui sera le fruit d'un long travail aujourd'hui exposé au Cours Julien : une fois que les habitants des logements indignes ont été évacués, où sont-ils visibles ? 

Travail sur la disparition et la dignité

Depuis décembre dernier, Anthony Micallef rencontre des délogés, les écoute et les photographie. Son exposition "Indigne toit", installée dans la Brasserie Communale du Cours Julien à Marseille, s'articule autour de la disparition et de la dignité de ces personnes. 

200, 500, 1000, ils sont aujourd'hui plus de 3000 à avoir dû quitter leur quartier, à avoir disparu du jour au lendemain. 

Ce dont ils souffrent le plus, ce n’est pas tant de perdre leur logement mais de partir à 40 minutes du centre, d’être traités comme un numéro, de ne pas avoir d’interlocuteurs, que le téléphone ne réponde pas, de ne plus voir les voisins, les commerçants : de devenir invisibles. C’est de ça dont ils ont le plus souffert : devenir invisibles.

© Anthony Micallef
© Anthony Micallef

Leur disparition permet la gentrification du centre-ville, "le renouvellement de la population de ces quartiers voulu par la mairie", estime le photographe. "Ces quartiers valent très chers, si on peut en profiter maintenant que ça s’éffondre pour envoyer les gens loin, refaire les appartements et augmenter les loyers...

Cette invisibilité s'accompagne d'une forme d'indignité. "Quand tu perds ton logement, surtout s’il est insalubre, il y a une notion de honte et de tabou, explique Athony Micallef. Le mal logement et l’indignité rejaillissent sur les habitants, et les habitants deviennent des gens indignes".

Quand tu élèves tes enfants dans un logement indigne, tu es un parent indigne. Les gens ne diront jamais « j’habite dans un logement insalubre », même entre voisins.

Une expérience salvatrice

Anthony Micallef a voulu montrer ce qu'on ne peut pas voir et ce qu'on ne veut pas voir. Les disparus. Il est donc allé rencontrer les délogés dans les hôtels pour "leur rendre leur dignité et les célébrer". "J'avais peur que ça soit gênant pour eux, ils ont tout perdu. Il n’y avait même pas d’endroit où s’asseoir, j'étais assis sur le bord du lit avec eux", raconte-t-il.

Mais les tabous sont tombés, et la photo a libéré la parole. "C’est très dur pour eux d’assumer la photo, mais ça libère". Anthony Micallef a fait plus de 50 rencontres et tiré une trentaine de portraits.

Dans l'exposition, les photographies sont présentées en diptyques : un portrait est accompagné d'une photo de son immeuble ou d'un objet. "Les gens sont inscrits dans ce quartier, cette ville. On ne peut pas séparer les deux", souligne l'artiste. 

Anthony Micallef a également tiré de grands portraits d'1 mètre 20 ainsi qu'une photo de trois mètres de long en noir et blanc, la "faille" rue d'Aubagne, là où les deux immeubles se sont effondrés. Une lettre écrite par une délogée destinée au président Emmanuel Macron est également exposée. 

Lors du vernissage de l'exposition mardi 29 octobre, de nombreux délogés étaient là, face à leur photo. "Tout le monde était très ému, ils n'avaient pas les mots mais je crois que ça leur a fait beaucoup de bien", commente le photographe. 

© Anthony Micallef
© Anthony Micallef

La grande photo de la "faille" a vite été recouverte par des témoignages, grâce aux feutres mis à disposition dans l'exposition. "Les gens ont mis des mots sur la faille", se réjouit le photographe.

Anthony Micallef a beau avoir vu des choses "très compliquées" lors d'anciens reportages, au Cameroun, en Inde ou en Iran, il n'a jamais été mis en danger psychologiquement.

"Ce reportage à Marseille a une place unique, c’est la première fois que je travaille sur un sujet long dont je croise les gens au quotidien dans la rue. Je suis rentré dans le reportage, je n’avais plus du tout de distance de sécurité. Je n’avais plus cette distance de journaliste", explique-t-il. 

Le photographe a bien cru abandonner le projet : "Quand je rentrais chez moi je voyais les fissures dans mon quartier. Parfois dans mon immeuble. J’ai même fait un cauchemar où j’étais dans un immeuble qui s’effondrait derrière moi".

La solution : "rendre ce projet aux Marseillais", ne pas être seul à le porter. 

L'exposition se prolonge sur internet

L'exposition "Indigne Toit" se prolonge sous la forme d'un site internet et sur les réseaux sociaux. Le but est de transmettre le projet et qu'il devienne participatif. Toutes les semaines, Anthony va publier un portrait accompagné d'un témoignage audio, et d'un texte. 

Les sujets ne seront pas que les délogés, il pourra y avoir des agents immobilier, des élus, et même des marchands de sommeil. "L'idée est de lever les tabous", souligne Anthony Micallef.

On peut plus facilement parler de sexualité et de drogue que de logement indigne à Marseille.

Pour briser ce silence, pour rendre visible ce qui ne l'est pas, chacun peut envoyer son témoignage directement sur le site.

"Une partie des citoyens marseillais ont repris leur ville en main et redeviennent des citoyens actifs de leur ville, s'enthousiasme Anthony Micallef. On ne pourra plus revenir en arrière."

Vol de matériel

Jeudi 31 octobre, après avoir passé la soirée à l'exposition et discuté avec les visiteurs, Anthony Micallef s'est fait voler son matéreil photo sur le Cours Julien (Canon 5d mark 4 et objectif sigma).

Cela représente 4000 euros, et de grosses diffucultés en perspective pour le photoreporter indépendant.

Pour que le projet puisse continuer, des photographes ont témoigné leur soutien et ouvert une cagnotte en ligne : https://www.lepotcommun.fr/pot/q0lfomr9

Anthony Micallef prévoit d'adresser 5 photos du projet "Indigne Toit" pour tout don de 15 euros et plus.

Adresse postale à envoyer à contact@indignetoit.com.

Sur le même sujet

Les + Lus