"Ça peut devenir dangereux" : à cause du Covid 19, ces patients atteints de cancer s'inquiètent pour leur suivi médical

Publié le Mis à jour le
Écrit par Loïc Perrier .

Les mesures mises en place réduire la pression dans les hôpitaux face à l’afflux de malades du coronavirus inquiètent les patients atteints de cancers. Ils craignent des complications en cas de retard dans leur suivi. Une appréciation au cas par cas laissée à la seule charge du médecin.
 

Voilà maintenant plus de deux semaines que l’Agence régionale de santé (ARS) a confirmé la déprogrammation de toutes les opérations non-urgentes. Cataractes, varices... toutes ces interventions sont reportées afin de libérer des lits et du personnel pour traiter le surplus de patients lié à la deuxième vague de Covid-19.



A Marseille, près de 60% des blocs opératoires ont été fermés dans les hôpitaux universitaires publics pour le traitement des quelque 286 patients atteints par le coronavirus présents sur l’ensemble des quatre sites. 



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Dans le privé aussi, ces opérations ont été reportées même si "les interventions à caractère urgente se poursuivent", assure Jean-Louis Maurizi. Le président de la fédération de l’hospitalisation privé en Paca se veut toutefois rassurant. Le médecin assure garder une priorité à la chirurgie, notamment en cardiologie. "On va essayer de garder aussi l’activité neurologique", déclare-t-il.

"Si on ne fait pas les visites, ça peut devenir grave"

Mais pour certaines pathologies, les conséquences de ces reports peuvent être lourdes. C’est le cas pour les personnes malade du cancer. Si les chirurgies urgentes sont maintenues, les rendez-vous de suivi sont parfois reportés. Des actualisations, qui doivent être faites tous les six mois pendant les cinq à dix années qui suivent la fin du traitement mais qui ne recèlent aucun caractère d’urgence en soi. 



Juliette*, en rémission depuis déjà quelque temps, a vu l’annulation de sa dernière visite de contrôle en mars. Seule compensation, une consultation par téléphone, qui n’a fait que renforcer ses craintes. "J’avais rendez-vous au mois de mars mais l’hôpital m’a dit de ne pas me déplacer et que la consultation devait être faite par téléphone, se désole-t-elle. C’est un peu léger. Je ne veux pas créer de polémique, et je n’ai pas connu de conséquences graves mais si ça devait durer ça peut devenir dangereux." A l’image de nombreux patients, elle est dans l’incompréhension.

 

"C’est pas juste, pourquoi un service de cancérologie ne peut pas me recevoir juste parce que je suis non-covid ? On ne m’a même pas dit pourquoi…"

Juiiette*, touchée par le cancer

 



Normalement en surveillance pendant cinq ans, Juliette* doit avoir rendez-vous avec un oncologue tous les 6 mois. Elle craint que sa prochaine visite soit également réalisée à distance à cause de ce nouveau confinement. Pour cette patiente, "si on ne fait pas les visites ça peut devenir grave. C’est une situation qui ne devrait pas s'installer pour une pathologie comme le cancer."



Dans certains cas, s’il y a un retard de diagnostic, la vie du patient peut en effet être mise en danger. Dans une étude publiée le 4 novembre par la revue britannique BMJ, des chercheurs ont analysé les conséquences d’un retard de traitement. Le constat est sans appel. Un mois de délai peut entraîner 6% à 13% de risque en plus de mourir pour le patient. Et plus le retard est long, plus ce risque augmente. Passé 8 à 12 semaines, le risque de mortalité croît de 17% et 26%, dans le cas du cancer du sein.

Des téléconsultations pas satisfaisantes



Stéphanie*, suivie depuis trois ans pour un cancer du sein, connaît bien ce cycle de visites données à distance, voire reportées. "J’ai eu une chimio, une radiothérapie puis une ablation du sein. A présent je suis sous hormonothérapie", égraine-t-elle. 



Sous traitement, il subsiste pour cette patiente un risque de cancer de l’utérus. Elle doit donc passer une échographie pelvienne tous les trois mois. "Pour moi, c’est récent, je dois encore aller à l’hôpital régulièrement, le plus dur est derrière mais j’ai peur que ça puisse revenir, donc je suis inquiète, c’est humain", souffle-t-elle. 



Et pour cause, diagnostiquée en 2017, Stéphanie* doit rester encore deux ans sous hormonothérapie. Elle devra ensuite "attendre dix ans après la fin du traitement pour être considérée comme guérie"



Depuis trois ans, cette patiente vit dans l’inquiétude d’une rechute. Des craintes renforcées par ces reports de visites en cascade. "Depuis la crise du Covid, mes rendez-vous ont été reportés trois fois. Ce sont des rendez-vous de suivi avec un oncologue, confie-t-elle. Normalement, j’ai rendez-vous cette semaine, mais j’ai reçu un mail de l’hôpital qui me propose de faire le rendez-vous par téléconsultation."

 

J’ai une mammographie et une échographie de prévu pour vérifier que tout va bien, covid ou pas covid, il faut qu’il y ait une palpation donc je quand même y aller pour essayer d’avoir un rendez-vous.” 

Stéphanie*, touchée par le cancer



Alors pour se rassurer et éviter d’éventuelles complications, tous les moyens sont bons. "J’ai profité de la campagne octobre rose pour passer une mammographie parce que j’étais inquiète après plus d’un an sans rendez-vous", glisse-t-elle.

"Pour ouvrir des lits de réanimation, il faut cette déprogrammation"



Conscients de cette situation, les médecins peuvent se sentir seuls face à ce dilemme. Pour Jean-Louis Maurizi, "ça fait partie de la noblesse de ce métier, il faut faire des choix. Pour ouvrir des lits de réanimation, il faut cette déprogrammation." 



Ce qui ne les empêche pas d’avoir conscience des risques. "Il faut faire preuve d’intelligence collective, le degré d’urgence doit être à l’appréciation du médecin, s'il estime que l’acte n’est pas reportable il doit procéder à l’intervention, explique Jean-Louis Maurizi. En principe, la majorité des patients sont suivis par des médecins traitants au long cours qui connaissent leurs patients." 



Charge alors à ces professionnels d’identifier les signes. "Pour le dépistage du cancer, il y a des signes cliniques, par exemple s’il y a du sang dans les sels, détaille-t-il. S’il n’y pas ces signes cliniques, on peut déprogrammer de 15 jours." Le médecin se veut rassurant. "Quelqu’un qui a un acte urgent à faire, on va se débrouiller, on va le faire", assure-t-il.

Un manque de personnel hospitalier 

Mais cette situation vient aussi illustrer le manque de personnel qui touche le milieu hospitalier, souligne à demi-mot Jean-Louis Maurizi. Stéphanie*, elle, se montre plus directe : "J’ai rencontré un médecin qui n’en pouvait plus, il me disait : ‘Je ne sais pas combien de temps je vais tenir, on est gouvernés par des financiers’." 



Pour Juliette*, le problème de saturation dans les hôpitaux ne date pas d’hier. "C’est une évidence que trop de lits ont été supprimés depuis des années, estime-t-elle. Si les opérations doivent être déprogrammées c’est qu’ils n’ont pas la capacité de recevoir les malades, j’espère juste qu’on va revenir à un service de santé un peu plus humain. Ce sont des dispositions qui sont prises dans l’urgence, mais la situation pourrait s’empirer si elle venait à se pérenniser."



*Les prénoms ont été modifiés

 
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