A Fontaine-de-Vaucluse Roseline Giorgis crée des parfums avec les roses qu'elle cultive : une paysanne au parfum

Dans son laboratoire de Fontaine-de-Vaucluse, Roseline Giorgis cultive et veille jalousement sur une rose unique, la Baptistine, pour créer des parfums sur mesure.

Elle est fière de ses mains de paysanne parfumeuse.

« Après être allée cueillir du thym, je suis revenue avec une idée plus aromatique des Alpilles : une montagne chaleureuse ». Elle décapsule un petit flacon de sa fabrication, le place sous son nez et commente : « On sent un vert anis en lumière, sur un arc de citron et derrière tout de suite un mauve. C'est la fleur de thym. ». Elle marque une pause, puis Roseline conclut, ravie de sa trouvaille : « Au fond, on retrouve aussi un peu ma rose ! » Son rire malicieux ensoleille sa boutique-laboratoire de Fontaine de Vaucluse .

 A la recherche de la rose disparue 

Roseline raconte son histoire avec délicatesse. Issue d'une famille de Grasse qui dès le moyen-âge cultivait des fleurs, et qui sélectionna la rose pour la Cour de Russie au début du XVIIIe siècle, elle a emboité le pas de son père.  

Dans les années 50, Baptistin Giorgis, parfumeur œuvrant, pour le compte de Jean-Paul Guerlain, à la reconstitution du parfum de Marie-Antoinette, se lance à la recherche d'une rose disparue. A l'usine, la petite Roseline virevolte autour de son papa, l'écoute prodiguer son savoir et dessine des aquarelles sur son bureau.  «J'adorais assister aux pesées, je me glissais dans les visites des clients japonais, et il me donnait des conseils que j'ai gardé en mémoire, comme « il faut toujours faire sentir la concrète de géranium en dernier, car elle déclenche l'oubli »  ou « attention, on peut s'évanouir en sentant du jasmin tellement c'est puissant ! » Mais en 1967, Baptistin meurt d'un arrêt cardiaque à l'aube de ses 40 ans. Roseline en a tout juste 14 ans. « J'ai donc « travaillé » en parfumerie de 8 à 14 ans ! » ose-t-elle dans un sourire. Sous le poids du chagrin, elle changera finalement de voie : «Après un stage sur les alcools pour apprendre à extraire, j'ai fait un été de distillation pour en comprendre les fonctionnements avant de quitter Grasse et de me consacrer à l'histoire de l'art, j'avais 20 ans ». Elle tourne le dos à la Côte d'Azur avec sous le bras un pied de rosier, que son père lui a offert deux mois avant sa disparition.

 

Naissance de la Baptistine  

 

 

Ce rosier est une fleur d'antan, née des recherches de Baptistin pour Guerlain. Elle  le chérira comme un trésor toute sa vie. « Quand j'avais peur de le perdre, je le bouturais dans un autre pot. J'ai beaucoup voyagé mais quand je partais, j'emmenais une bouture dans une chaussure pour la replanter en arrivant ! Je l'avais toujours avec moi au cas où. Du coup j'en ai semé un peu partout dans le monde ! »  

Tour à tour artiste-peintre, historienne d'art, restauratrice de tableaux, spécialiste mondiale en pigments, Roseline visite des mines, de Vérone à Falun, négocie avec les ocriers du monde entier et se consacre à la promotion des ocres de Vaucluse, où elle s'est installée, vantant «leur finesse alluviale et leur lumière, plus profonde ».

Mais sa carrière éclatante s'arrête brutalement à 49 ans sur une départementale, près de l'Isle-sur-la-Sorgue. Un camion pulvérise sa Golf et la laisse pour morte, prisonnière de la ferraille : « Les pompiers ont renvoyé le médecin urgentiste arrivé sur place, mais quand ils ont attaqué la désincarcération, je les entendais crier « merde, merde» Transportée à Cavaillon dans le coma, opérée toute une nuit, Roseline se réveille dans un enchevêtrement de tuyaux mais miraculée. S'en suivront deux ans de rééducation, pour qu'une autre vie commence. Elle ne sera « plus jamais la même femme ».

La Baptistine Centifolia est née

Finis les fresques monumentales, les travaux en hauteur dans les églises, impossible d'enseigner parce que sa mémoire lui joue des tours. Roseline se dit qu'il est temps de s'occuper de la rose de Baptistin.  

« J'avais commencé à faire des confitures de ma rose, puis des pétales pour le champagne, jusqu'au hasard d'une rencontre décisive avec le conservatoire des plantes d'Antibes qui me convainc de déposer un brevet. En 2009, j'obtiens un brevet français qui devient européen en 2013 ». La Baptistine Centifoliac est née.

 

La création, moteur de mon existence 

Roseline va frapper à la porte des élus locaux, les persuade qu'il faut « promouvoir les terres du Vaucluse, si fines, qu'elles favorisent des enveloppes racinaires puissantes qui stimulent les plantes à exhaler des parfums purs. Je voulais  inventer une rose pour qu'elle démarre ici plutôt qu'à Grasse ». Quatorze ans plus tard, la créatrice est installée sur deux hectares, veille seule sur 1500 pieds de rosiers, 200 plantes botaniques différentes «dont 25 pour le foin», le tout certifié en bio ! « Des passionnés en France se mettent à faire pousser ma rose. Dans le Minervois, une vigneronne s'intéresse à la rose alimentaire ». La Baptistine est aussi cultivée dans de nombreux pays du monde, notamment en Egypte et en Tunisie.

A 70 ans, la parfumeuse distille avec amour ses hydrolats et concocte toutes sortes de potions dont elle conserve les secrets dans l'antre de son laboratoire. Une production au compte-goutte qu'elle écoule paisiblement dans sa petite boutique. Roseline crée aussi, à la demande, des parfums «sur mesure». Pour cela, elle joue avec ses pipettes et son « don » de synesthésie. Elle explique : « C'est un don à la croisée de l'olfaction et de la couleur. Ce sont les deux flèches d'un même arc. Quand je travaille à la composition, j'ai mon image d'émotion liée à une odeur et j'en cherche la traduction dans les plantes que je cultive.»

Son rêve : proposer une création olfactive pour accompagner le Baiser de Gustav Klimt

Tournée vers l'avenir, la paysanne parfumeuse cherche aujourd'hui à transmettre son savoir et son activité. Elle a créé l’association Rose des arts ,et espère répandre la Baptistine. « Quand je suis sortie du coma, j'ai vu ma rose comme étant la rose de la Paix dans le monde, mais il y a la guerre partout », confie-t-elle le  regard embué « Alors je ne sais pas quoi en faire ? Je ne vois pas comment elle peut pacifier, même si elle est propice à la méditation, mais elle a le mérite d'exister, alors répandons-là, on verra bien ? ».

 

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