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Notre-Dame-des-Landes : Jean-François Castell, documentariste engagé

Jean-François Castell, documentariste, à Notre-Dame-des-Landes / © Isabelle Rimbert - série "Tous Camille"
Jean-François Castell, documentariste, à Notre-Dame-des-Landes / © Isabelle Rimbert - série "Tous Camille"

Jean-François Castell est le réalisateur du documentaire "Notre Dame des Luttes", 52 minutes d'immersion sans commentaire au coeur même de la fameuse ZAD. Un an après le tournage, Jean-François Castell revient sur cette aventure...

Par Eric Guillaud

Comme un cadeau tombé du ciel pour les opposants au projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes ! Le 24 décembre 2012, les Films du Rocher postent sur YouTube l'intégralité du documentaire "Notre Dame des Luttes!" signé Jean-François Castell. Pas de commentaires, une sélection scrupuleuse d'images fortes et à l'arrivée un regard engagé mais parfaitement assumé sur la lutte contre l'aéroport.

Pratiquement un an après la sortie du documentaire, Jean-François Castell a accepté de revenir sur son tournage. A ce jour, "Notre Dame des Luttes" a été vu par 94469 internautes sur YouTube.
Notre dame des luttes

Comment vous est venue l'idée de ce documentaire "Notre Dame des luttes" ?

Jean-François Castell. J’habite à une heure de Notre-Dame-des-Landes et cela faisait déjà plusieurs années que je me promettais d’y aller en vue d’y faire quelque chose professionnellement ou tout simplement de m’y engager en tant que citoyen pour protéger cette « Zone d’Amour à Défendre ». Je suis né et j’ai grandi à la campagne, grimpé dans les arbres et construit des cabanes toute mon enfance. Défendre ces arbres, cette Terre était donc pour moi une évidence, il n’y avait même pas à se poser la question !

Entre une vie professionnelle et familiale bien remplie, cela n’avait jamais été possible jusque-là. Après les expulsions de mois d’octobre 2012, je n’avais plus d’excuses pour reculer et ne pas y aller ! Au moment des premières expulsions, j’étais en tournage sur un autre film et je « rageais » de ne pouvoir m’y rendre pour témoigner de ce qui était relayé par le site de la Zad entre autres…

La manifestation de réoccupation fut en même temps une très bonne entrée en matière, plus joyeuse et festive...
Notre-Dame-des-Landes : Jean-François Castell manifestation de réoccupation
Libre professionnellement, j’y suis donc retourné la semaine qui a suivi la manifestation de réoccupation, au moment de la deuxième série d’expulsion, a partir du 23 novembre 2012. Le 24 au matin, je suis arrivé dès l’aube pour suivre cette triste journée de nouvelles destructions de cabanes dans la forêt de Rohanne.

Connaissiez-vous le film "Plogoff, des pierres contre des fusils" de Nicole et Félix Le Garec, sorti en 1980 et portant sur le lutte citoyenne contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff ?

J-F.C. Oui, bien évidemment ! Mais je l’avais vu il y a très longtemps. Je l’ai revu il y a quelques mois et il est bien évident que les images présentes d’affrontements entre force de l’ordre et manifestants résonnent fort avec celles de « Notre Dame des Luttes ».
Beaucoup de similitudes dans ces luttes citoyennes historiques en effet, que se soit dans les propos et/ou les actions même si 30 ans séparent les deux évènements.

Le choix du no comment était-il pour vous une évidence dès le départ ?

J-F.C. J’ai pour habitude de mettre le moins possible de commentaires dans mes documentaires. C’est ainsi que je conçois le cinéma du réel. Oui, c’était donc une évidence, d’autant plus que ce no comment souhaitait volontairement laisser la parole aux opposants ! 
Après avoir tourné la très forte séquence du 24 novembre dans la forêt de Rohanne (dans laquelle les opposants se dénudent pour avancer face aux force de l’ordre), je savais que je tenais quelque chose de très fort, des images symboliques qui allaient rester comme un des emblèmes de cette lutte. Le soir même, j’ai monté une séquence que j’ai posté directement sur le net. En écho au fort intérêt que recevait ce court de trois minutes, je me suis dit qu’il serait très intéressant de construire un film autour de ces images avec des témoignages reflétant l’esprit de ce qui se passait sur la ZAD.

© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
Mon intention était donc de faire ce document pour permettre aussi au plus grand nombre de comprendre la situation sur place ; essayer de faire sentir en même temps les faits et ce qu’il s’y pensait, s’inventait au quotidien bien au-delà de l'histoire de l'aéroport ;  avec les choix de vies différents que défendent les zadistes ; choix de vies, vers un vivre autrement, vivre mieux, en route vers la décroissance, la simplicité volontaire, dans un univers ou l’argent peut aussi laisser la place au troc, dans un mouvement ou l’on peut vivre autrement que dans le consumérisme absolu…
Faire donc aussi comprendre pourquoi ces jeunes arrivaient à ce moment-là de toute la France et plus nombreux chaque jour et quel dénominateur commun réunissaient en fait jeunes et vieux, ingénieurs décroissants et/ou agriculteurs ; élus, notables et défenseurs historiques de la Zad et « nouveaux zadistes » et autres altermondialistes, roots » et blacks blocks.
Donner à sentir cette opposition radicale entre deux modèles de développement et de croissance, deux visions du monde et de l'avenir.


On connaît la méfiance des zadistes envers les médias traditionnels. Comment avez-vous été accueilli ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières pour tourner et recueillir les témoignages sur place ?


J-F.C. Mal les premiers jours… mais rien d’anormal puisque je n’y connaissais personne et rappelons qu’a ce moment-là, les journalistes ( et toute personne ayant un semblant d’appareil photo ou vidéo) étaient montrés du doigt et considérés comme personae non-gratae sur la ZAD.
C’était d’ailleurs marqué explicitement en gros sur un panneau à l’entrée de la Chateigne (baraquements construits pendant la manifestation de réoccupation et qui après la manifestation sont devenus un des centres de la ZAD).

© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
J'ai travaillé avec un matériel de tournage très léger (DSLR Canon, appareil photo qui filme en très Haute Définition) que je portais toujours de manière visible pour bien montrer ma volonté de tourner et de témoigner.
Il y a eu en fait beaucoup plus de temps de « parlotte » et de négociation que de tournage à proprement parlé. C'est souvent une question d'approche qui fait la différence, je suis documentariste, je ne passe pas en coup de vent mais je « m’installe » avec mon sujet.
Au fil des jours, la confiance a été gagnée et je me suis fait accepter au cœur de la Zad et de ces baraquements, boîtier au tour du coup mais optique toujours vers le bas.
J’y ai aussi retrouvé bon nombre d’amis et de connaissances au fil des jours, ce qui m’a permis de m’y sentir plus à l’aise chaque jour davantage et plus comme le vilain petit canard que l’on regarda du coin de l’œil d’une manière très suspicieuse…
C’était cela qui était aussi compliqué finalement, se sentir à 100 % sympathisant pour la cause en défendant les mêmes valeurs et en même temps faire l’objet de ses suspicions…
Ce qui était très compliqué sur place, c’est que d’un jour à l’autre, de nouvelles têtes arrivaient et qu’il fallait bien évidemment  sans cesse se justifier, « montrer triple patte blanche », reprendre les explications, mettre en confiance, convaincre de l’utilité d’un tel document, montrer les images tournées si besoin. etc… sans compter quelques éléments avec qui il n’y a aucune discussions possible…
Après, il faut bien-sûr relativiser les choses, J’ai commencé ma carrière comme photojournaliste en ex-yougoslavie dans Sarajevo assiégée, alors comme terrain difficile, je pense qu’il y a bien plus dur que la Zad pour un journaliste ou documentariste, sans nul doute…

Vous y êtes resté plusieurs semaines je crois. S'agissait-il d'une immersion totale ?

J-F.C. Le film a été tourné en trois semaines. Oui, immersion, quasi totale sur presque 20 jours excepté la semaine « mode papa », garde alternée oblige…
Donc, manger, dormir, expliquer, se justifier et tourner un petit peu, trop content d’avoir le soir quelques témoignages à visage découvert et/ou pu approcher de nouvelles personnes et de nouvelles zones d’habitations…
Je l’ai monté très rapidement, en une bonne semaine, en immersion totale aussi… puis mis en ligne sur la lancée.

© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012

Pourquoi avoir choisi de mettre l'intégralité du documentaire en accès gratuit sur YouTube ?

J-F.C. Ce film ne s’inscrivait pas dans un circuit de production classique comme j’ai l’habitude de travailler. Je l’ai auto-financé et il n’a d’ailleurs pas coûté grand chose si ce n’est l’investissement temps et quelques pleins d’essence.
Il s’inscrivait dans une urgence de raconter et de témoigner. Cela n’aurait vraiment pas eu de sens de le mettre en ligne ou qu’il soit diffusé qu’aujourd’hui par exemple …
Il fallait raconter et montrer rapidement ce qu’il se passait sur place à ce moment T.
Pour cela, une mise en ligne avec un accès gratuit s’imposait tout naturellement et une belle synchronicité a fait que la date de mise en ligne fut le 24 décembre, un joli symbole aussi.
Dès le lendemain Rue 89 et vous même d’ailleurs, France 3 Pays de Loire le reprenait puis le site d’Arte et de le blog de Médiapart pour les plus connus. En 3 jours, « Notre Dame des luttes » avait déjà plus de 15 pages d’occurences sur Google et été vu plus de 30.000 fois.

© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
Le lien source sur YouTube à bien vite été « craqué » et le film s’est retrouvé faire des petits un peu partout dans des circuits très différents.
Un militant m’a proposé rapidement de le traduire en anglais. Une version a vu le jour dès le mois de janvier. Elle fait aussi son bout de chemin sur différents sites et réseaux militants anglo-saxons.

Puis une diffusion sur TéléNantes, et plus de 150 fois projections depuis, du petit café repaire à la grande salle de cinéma.
Au total, je pense qu’on peut chiffrer autour de 200.000 vues en un an.

J’ai été de même très très sollicité pour que les images du film ou mes rushes intègrent différents projets de documentaire. J’ai finalement décidé de les confier à un confrère qui prépare un documentaire pour Arte autour des nouveaux paradigmes dans lequel la Zad aura bien évidement sa place. A voir en 2014…

Selon vous, la lutte contre l'aéroport se gagnera-t-elle sur la réalité du terrain ou sur la virtualité du web ?

J-F.C. La lutte se gagnera bien évidemment sur le terrain !
Ceci dit, l’importance dès réseaux sociaux  et du web sur ce type de lutte est indéniable. Chaque événement important dans le monde nous le prouve chaque jour ! C’est aussi un véritable contre pouvoir aux médias dits « bourgeois » comme aiment les appeler les zadistes et qui ne relatent souvent qu’un côté des choses…

© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012

Bientôt un an que ce documentaire a été tourné. Quel regard lui portez-vous aujourd'hui ?

J-F.C. Mon regard n’a pas changé dans le sens ou ce document est le reflet de la situation sur la ZAD à un moment T. Il fallait le faire, le monter et le montrer rapidement !
il a permis a beaucoup de comprendre mieux ce qui s’y déroulait et à un grand nombre de découvrir tout simplement la réalité et l’enjeu  !

A refaire aujourd’hui, il n’aurait pas du tout la même couleur, ni ce caractère d’urgence puisque jusqu'à preuve du contraire, les forces de l’ordre se sont retirées de la ZAD le 20 avril 2013, après 7 mois d'occupation (octobre 2012 - Avril 2013). 
Jusqu'à preuve du contraire parce que justement, beaucoup de signes nous montrent en ce moment que le gouvernement n’a toujours pas baissé les bras et est prêt à intervenir de nouveau cet hiver… Je pense qu’il  va être long et difficile…

Ne pensez-vous pas avoir succombé à ce romantisme que pourrait incarner la lutte du gentil peuple contre le méchant pouvoir ?

J-F.C. Non !!! Il n’est que le reflet de cette réalité ! Il y a une juste cause à défendre et un pouvoir qui s’entête sur un projet qui n’a pas lieu d’être puisqu’il existe déjà un aéroport à Nantes et qu’il est loin d’être saturé…

Quel est pour vous le souvenir le plus marquant de ce tournage ?

J-F.C. Sans nul doute, la triste journée du 24 novembre 2012 dans la forêt de Rohanne où les cabanes dans les arbres ont étés détruites ! Et si j’ai bouffé de la lacrymo toute la journée, ce n’est pas pour cette raison que j’ai vomi à plusieurs reprises dans la journée…
Notre-Dame-des-Landes : Jean-François Castell, documentariste engagé

Un documentaire et après ? Que pensez-vous avoir apporté à cette lutte ou du moins à ce débat ?

J-F.C. Et bien, j’ai continué à tourner très régulièrement jusqu’au mois d’avril 2013, jusqu’au départ des forces de l’ordre donc, puis de loin en loin ensuite. Ces images vont me servir pour deux nouveaux projets de films.

Donc un documentaire et deux autres en écriture, préparation et développement autour de la lutte Notre-Dame-des-Landes !
Le premier (52’) s’articule autour de l’histoire d’Elise et Erwan, les Camille à couette et barbe que l’on voit se dénuder dans la foret de Rohanne . J’ai continué à les suivre depuis et je les accompagne dans leur quotidien. L’épilogue de ce film et cette histoire partagée sera le jugement de leur procès en appel à Rennes en 2014.
Le deuxième documentaire d’une durée plus longue est aussi un projet a plus long terme… Il racontera la lutte dans sa globalité ; film fait a base d’images d’archives et d’interviews de personnes emblématiques qui ont fait et marqué la Lutte.

© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012

Que vous a apporté le documentaire ?

J-F.C. J’y ai rencontré beaucoup de gens qui défendent les mêmes valeurs que les miennes et qui s’inscrivent dans un schéma de vie que je défends aussi… Beaucoup sont devenus des amis très proches !

Une rencontre très forte donc avec la Zad et ses habitants.
Des rencontres très riches comme on en fait rarement dans une vie, qui plus est, dans un lieu géographique si restreint et en si peu de temps…

Le site internet des Films du Rocher et vos films revendiquent "une approche à hauteur d'hommes". Comment vous définissez-vous ? Comme un documentariste militant ? Engagé ? A hauteur d'hommes ?

J-F.C. Je me considère comme « raconteur d’histoires » ou documentariste. J’ai beaucoup travaillé autour du nomadisme, de la déficience, de la différence en général.
Contrairement à la manière dont a été tourné, « Notre dame des luttes », j’ai pour habitude de passer beaucoup de temps sur mes tournages, sur des cycles de un ou deux ans dans une immersion totale. C’était le premier documentaire que je tournais aussi rapidement, le premier aussi autour d’une lutte ; j’ai bien évidemment très envie d’en suivre d’autres mais d’abord continuer à suivre celle-ci jusqu'à la victoire.

© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
© Photogramme « Notre Dame des Luttes » © Les Films du Rocher 2012
Il est souvent très compliqué d’expliquer les nuances d’approche avec une caméra. Moi je m’efface devant l’événement, je n’y participe pas, je le filme, sans intervenir même si je suis sympathisant de telle ou telle cause, ou j’ai de l’empathie pour telle personne que j’accompagne avec la caméra.
En ce sens, c’est une approche différente du reportage, ou encore une approche différente par exemple de celle de Vincent Lapize, documentariste aussi, qui tourne justement en ce moment un documentaire sur Notre-Dame-des-Landes. De son côté, il dit filmer « dans l’urgence et, à sa façon et prendre part aux combats ».
La différence entre militantisme, engagement pur et dur ou démarche engagée se lit peut-être mieux avec ces exemples choisis et ces nuances.

Et à hauteur d’homme parce que c’est bel et bien l’humain qui m’intéresse !
Je me considère pas comme une documentariste objectif car par le simple choix de mes sujets de films, je m’engage...

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

J-F.C. Je viens de terminer le montage d’un film autour du monde agricole, monté essentiellement à base d’images d’archives et d’interviews, co-réalisé avec Agnès Frémont. Les propos de Patrick Cosnet, ancien agriculteur, chef de troupe et comédien résonnent fort avec certains entendus dans « Notre Dame des Luttes ». Ils sonnent justes et forts quand au devenir et aux enjeux de nos campagnes et du monde agricole.
Notre-Dame-des-Landes : Jean-François Castell, documentariste engagé
Actuellement, je termine le tournage d’un documentaire au long cours autour de l’autisme pour Ciné-Cinéma, TV Rennes 35, Tébéo et Ty Télé co- produit par JPL Films (Rennes) et La Curieuse, Fabrique de Documentaires (Paris).
Une très belle histoire d’un enfant avec autisme dont l’intérêt restreint est le cinéma animé.

Et puis prochainement, je vais poursuivre un travail commencé autour des musiques et chants du monde avec « Maitre de chant diphonique » ( Prix Bartok 2011, Festival Jean Rouch). Cette fois, il s’agira de l’Indonésie et de la tradition ancestrale du Gamelan.
Notre-Dame-des-Landes : Jean-François Castell, documentariste engagé

Merci Jean-François


Propos recueillis le 14 octobre 2013 par Eric Guillaud

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